par G. JUNGCLAS
Au cours de ses recherches sur les lois de développement du système capitaliste et de ses contradictions internes, Marx partit de l'étude du capitalisme anglais, lequel était alors la forme la plus élevée du capitalisme mais fit abstraction des particularités de lieu et de temps pour en déduire les lois générales du système capitaliste.
Ces lois n'ont pas seulement, selon Marx, un caractère technique et organisationnel, mais également un caractère universel. Selon sa conception, le programme de la révo lution communiste n'est pas un programme national anglais, français ou allemand, mais « la révolution prolétarienne est une révolution universelle et doit pour cela avoir également un terrain universel », dit-il dans l'Idéologie allemande.
« La révolution prolétarienne universelle fait passer en avant l'intérêt universel du prolétariat qui se développe à partir de la situation universelle des classes ».
« En général, les forces productives créèrent partout les mêmes rapports entre les classes de la société et détruisirent de ce fait le caractère particulier des différentes nationalités. Et enfin, tandis que la bourgeoisie de chaque nation garde encore des intérêts nationaux particuliers, la grande industrie créa une classe dont les intérêts sont les mêmes dans toutes les nations et pour laquelle la nationalité est déjà abolie, une classe qui est réellement isolée du monde entier et qui s'oppose à lui en même temps. »
« Le prolétariat ne peut donc exister qu'à l'échelle de l'histoire universelle, de même que le communisme, qui en est l'action, ne peut absolument pas exister autrement qu'en tant qu'existence historique universelle. »
« Le communisme n'est pas pour nous un état qui doit être créé, un idéal d'après lequel la réalité doit se régler. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l'état actuel. Les conditions de ce mouvement résultent des bases actuellement existantes. »
« Le communisme n'est empiriquement possible que comme l'acte soudain et simultané des peuples dominants, ce qui suppose à son tour le développement universel de la force productive et les relations universelles liées au communisme ».
« Par le renversement de l'état social actuel, par la révolution communiste et par l'abolition de la propriété privée, la libération de chaque individu en particulier se réalisera exactement dans la mesure où l'histoire se transformera complètement en histoire mondiale. Il est clair que la véritable richesse intellectuelle de l'individu dépend entièrement de la richesse de ses rapports réels. C'est de cette seule manière gue chaque individu en particulier sera délivré de ses diverses limites nationales et locales, mis en rapports pratiques avec la production du monde entier et mis en état d'acquérir la capacité de jouir de la production du monde entier dans tous ses domaines.
« Le développement des forces productives est une condition pratique préalable absolument indispensable, car sans lui c'est la pénurie qui deviendrait générale, et, avec le besoin, c'est aussi la lutte pour le nécessaire qui recommencerait, et l'on retomberait fatalement dans la vieille gadoue. Il est également une condition pratique sine qua non, parce que des relations universelles du genre humain peuvent être établies uniquement par ce développement universel des forces productives et qu'il a mis enfin des hommes empiriquement universels, historiques, à la place des individus vivant sur un plan local. Sans cela, le communisme ne pourrait exister que comme phénomène local et toute extension des relations humaines abolirait le communisme local... »
« La durée des forces productives acquises n'est assurée que du jour où le commerce est devenu un commerce mondial qui a pour base la grande industrie. »
La conclusion qui couronne les premiers écrits de Marx et d'Engels constitue le Manifeste Communiste, acte de naissance du mouvement ouvrier moderne.
Pendant qu'il lançait aux travailleurs du monde l'appel : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », le Manifeste des communistes servait de guide, à partir duquel ils font l'histoire mondiale :
" Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points :
1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat.
2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.
« Pratiquement, les communistes sont done la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui entraîne toutes les autres ; théoriquement ils ont sur le reste du prolétariat l'avantage d'une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien. »
En résumé, des citations données, on tire les idées fondamentales suivantes, quant à la position théorique et pratique de Marx et d'Engels dans la question de l'International :
1. Le développement des forces productives tend à une généralisation universelle; aux rapports mondiaux, au marché mondial, à l'économie mondiale et à un ordre mondial.
2. Ce but ne peut être atteint que sur la base de l'abolition de la propriété privée des moyens de production et de la société qui lui correspond.
3. Le mode de production capitaliste crée une situation de classe semblable pour les prolétaires du monde entier ; et à l'échelle de l'histoire, que le prolétariat peut en venir à agir. Le prolétariat est la seule classe qui tend à développer une économie mondiale.
4. Seule la révolution communiste crée des conditions pour l'économie universelle et, par là même, pour des conditions de vie unitaires de l'humanité.
5. Seul le développement complet des forces productives dans une économie mondiale pose les conditions fondamentales de l'affranchissement des besoins de l'homme, c'est à-dire les prémisses d'une société communiste.
6. Si le développement de la société communiste se cristallise dans des limites nationales, la pénurie ne peut pas être supprimée et les rapports sociaux poussent alors à de nouvelles tensions.
7. La révolution mondiale est la tâche du prolétariat international. Dans ce combat, il échoit aux communistes la mission de direction, d'avant-garde qui, en pleine connaissance des besoins et à partir des conditions existantes, élève toujours les combats des travailleurs vers le degré supérieur des possibilités révolutionnaires, et les joint, au-dessus des barrières locales et nationales, en une unité internationale.
L'attitude pratique de Marx et d'Engels a été déterminée par ces notions théoriques. Les mouvements et organisations qui en sont nés sont empreints du contenu international de ces notions. En cela ils se rattachaient aux meilleures traditions des mouvements démocratiques révolutionnaires depuis la Révolution française. Tous ces mouvements montraient les efforts à faire pour forger des liens internationaux et developper - comme on l'exprimait alors - une pensée humaine internationale. Mais c'est d'abord par la connaissance des lois de développement de la société, qu'il était possible de faire sortir ces efforts internationaux de la sphère de la rêverie et du sentimentalisme pour les enraciner dans le terrain de la réalité historique.
Au moment où Marx et Engels commençaient leur travail pratique et propagandiste, les forces les meilleures et les plus avancées étaient réunies dans la Ligue des Justes. Malgré toutes les insuffisances de ce groupe héritées du passé, de la teinte corporatiste, malgré le modèle des guildes, les rites secrets et le « communisme sentimental » accentué, on aboutit à une collaboration entre les forces, que Marx avait réunies autour d'un bureau de correspondance à Bruxelles, et la Ligue des Justes.
: Très rapidement l'influence de Marx et de ses amis dans la vie intérieure de l'organisation fit sentir et fut rendue sensible par le changement de nom en Ligue des communistes. En novembre 1847 paraît l'unique numéro du journal de la ligue, la Revue communiste. La vieille devise de la Ligue des Justes « Tous les hommes sont frères », fut remplacée par « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ».
Marx reçut la tâche d'écrire la profession de foi de la Ligue, le Manifeste du Parti communiste.
Mais la position internationale de Marx et d'Engels et leurs partisans s'exprima aussi dans la politique pratique. Il n'y eut pas de mouvement historique de cette époque qui ne fut analysé par eux, au sujet duquel ils ne prirent position et dont ils ne soutinrent théoriquement et pratiquement les forces qui étaient progressives.
A partir de ces prises de position, Marx développera la stratégie et la tactique du mouvement socialiste révolutionaire et de la révolution internationale.
Un document classique de la stratégie marxiste est sans aucun doute l'Adresse du Comité central à la Ligue. L'importance particulière de ce document réside en ceci que Marx, pour la première fois, y propagea l'idée de l'indépendance du mouvement des travailleurs vis-à-vis du mouvement démocrate-bourgeois, tandis que dans le Manifeste communiste, il part encore du rôle indépendant du mouvement des travailleurs dans le cadre du mouvement révolutionnaire démocratique.
Elaborant les expériences de la révolution allemande de 1848, il développa pour la première fois concrètement la théorie et la pratique de la révolution permanente.: « Tandis que les démocrates petits bourgeois veulent terminer la Révolution au plus vite et après avoir tout au plus réalisé les revendications ci-dessus, il est de notre intérêt et de notre devoir de rendre la révolution permanente, jusqu'à ce que toutes les classes plus ou moins possédantes aient été écartées du pouvoir, que le prolétariat ait conquis le pouvoir et que non seulement dans un pays, mais dans tous les pays régnants du monde l'association des prolétaires ait fait assez de progres pour faire cesser dans ces pays la concurrence des prolétaires et concentrer dans leurs mains au moins les forces productives décisives. »
Dans les phrases finales de cet écrit, Marx montre très clairement comment il a bien saisi la révolution dans son entrelacement international :
« Si les ouvriers allemands ne peuvent s'emparer du pouvoir et faire triompher leurs intérêts de classe sans accomplir en entier une évolution révolutionnaire assez longue, ils ont cette fois du moins la certitude que le premier acte de ce drame révolutionnaire imminent coïncide avec la victoire directe de leur propre classe en France et s'en trouve accéléré.
Mais ils contribueront eux-mêmes à leurs victoire définitive bien plus par le fait qu'ils prendront conscience de leurs intérêts de classe, se poseront dès que possible en parti indépendant et ne se laisseront pas un instant détourner par les phrases hypocrites des démocrates petits bourgeois, de l'organisation autonome du parti du prolétariat. Leur cri de guerre doit être : La révolution en permanence ! ».
Les espérances à ce sujet ne se sont pas réalisées. Mais l'action réciproque des combats révolutionnaires dans les différents pays s'étire comme un fil rouge à travers l'histoire.
Sı juste que fut le fait que les courants t les groupements revolutionnaires di mouvement ouvrier prémarxiste et de la Ligue des communistes étaient imprégne d'un esprit international, on doit en même temps souligner qu'ils ne constituaient cependant pas un mouvement international. Même la tentative, en 1850 à Londres, de faire naitre une « ligue communiste mondiale » par la collaboration entre la Ligue des communistes et les blanquistes vivant à Londres, échoua. Mais pour clarifier la position de Marx sur le problème de l'Internationale, il est intéressant de consulter le projet de statuts de cette ligue mondiale. Dans le premier paragraphe de ce projet, il est dit :
« La tâche de cette ligue est de renverser toutes les classes privilégiées et de les soumettre à la dictature du prolétariat par laquelle la révolution sera poursuivie en permanence jusqu'à la réalisation du communisme, forme la plus élevée de la société humaine...»
Cette tentative de créer une organisation mondiale devait échouer parce qu'en 1850, le point culminant du développement révolutionnaire était depuis longtemps passé et qu'une situation nouvelle survenait, que Marx caractérise ainsi dans le numéro double 5-6 de la publication mensuelle La Nouvelle Gazette Rhénane :
« Avec cette extension générale des richesses, dans lesquelles les forces productives de la société bourgeoise se développent si pleinement, comme cela n'est possible que dans la société bourgeoise, on ne peut parler d'une véritable révolution. Une telle révolution n'est possible que lorsque les deux facteurs : forces productives modernes et formes de propriété bourgeoises, viennent en opposition l'un à l'autre. Une nouvelle révolution n'est possible qu'à la suite d'une nouvelle crise. »
En 1852, cessa d'exister la Ligue des communistes, la première organisation communiste internationale qui s'était fixée pour tâche l'unification de la classe ouvrière sous le mot d'ordre « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ». Des années passèrent jusqu'à ce que commença le nouvel essor du mouvement ouvrier qui fit naître la première organisation internationale de la classe ouvrière, l'Association Internationale des Travaiiteurs, la Première Internationale.