En République Démocratique Allemande, le processus de déstalinisation se poursuit de manière beaucoup plus lente que dans les autres pays du bloc oriental; ses principales phases et ses explosions y apparaissent aussi comme les séquelles d'événements dans d'autres pays. Ceci nous révèle de manière fort significative sa dynamique interne et ses forces motrices.
D'une part, la bureaucratie régnante sent elle-même que le caractère borné des méthodes staliniennes est devenu un obstacle sérieux pour le développement économique et social, et qu'il menace ainsi ses propres intérêts. D'autre part, l'état d'esprit et le mécontentement des masses a pris des formes qui, en cas de pression constante, pourraient conduire à des explosions comparables au soulévement ouvrier du 17 juin 1953. Afin de réduire cette pression, la direction d'Ulbricht se voit forcée de faire certaines concessions sur la base de la déstalinisation. Elle espère ainsi garantir les fondements de sa propre domination. Mais cette manœuvre ne peut réussir que temporairement ; car tout relâchement du régime, toute forme de son règne absolu, régime crée de nouvelles positions de départs pour ranimer davantage les courants anti-bureaucratiques.
Cette dynamique interne du processus s'exprime particulièrement dans le cas du professeur Havemann. QUI EST LE PROFESSEUR HAVEMANN?
Le professeur Havemann est un des savants allemands les plus importants, appréciés en dehors des frontières allemandes aussi bien à l'Est qu'à l'Ouest.
Sa participation active à la lutte politique depuis 1932 a démontré que l'acquis scientifique n'est pas pour lui une simple affaire d'auditoire et de laboratoire, mais qu'il a toujours été prêt à relier de la manière la plus intime la théorie et la pratique.
Sous le règne des nazis, le professeur Havemann avait été condamné à mort en 1943. Libéré de prison, il fut placé à la tête du célèbre Institut Kaiser Wilhelm à Berlin-Ouest par les autorités d'occupation américaines. Sur la base de son activité énergique contre la politique nucléaire des Etats-Unis, il fut licencie en janvier 1948. Depuis lors 1l occupe une chaire à l'Université Humboldt à Berlin-Est ; il fut élu membre de la Chambre du Peuple de la R.D.A. et jouit de la confiance des dirigeants les plus hauts placés du S.E.D. En 1960, Ulbricht décora personnellement le professeur Havemann pour ses grands mérites.
Il est particulièrement important qu'un homme d'une telle autorité se fasse le porte-parole de l'opposition anti-bureaucratique contre le régime d'Ulbricht.
Le professeur Havemann avait déjà eu l'occasion, jadis, de polémiquer contre la pseudo-science du stalinisme, dont le dogmatisme bureaucratique et la pensée mécanique sont opposés à la méthode dialectique. L'éclatement du « dégel » en Tchécoslovaquie, notamment la discussion sur Kafka, lui donna une nouvelle inspiration. Un des dirigeants du S.E.D., Sindermann, membre du Bureau Politique, qui se trouve à la pointe du combat contre le « révisionnisme » de Havemann, reconnait d'ailleurs :
«On ne peut passer sous silence le fait qu'il y ait un rapport entre ses théories révisionnistes et des conceptions qui ont pénétré chez nous, venant de Prague. »
Jusqu'à une époque récente, les contacts idéologiques entre la R.D.A. et la Tchécoslovaquie furent fort étroits, puisque la Tchécoslovaquie fut, de tous les pays du bloc oriental, celui dont la direction avait réussi à maintenir un contrôle strict et complet sur le processus de déstalinisation. Cela a changé rapidement au cours des derniers mois. Le « printemps slovaque » s'est étendu sur tout le pays et y a fait régner un climat qui rappelle les mois précédant les soulèvements des masses polonaises et hongroises de 1956.
Au même moment où la discussion sur Kafka battit son plein au congrès des historiens de la littérature à Liblice, le professeur Havemann déclencha à Leipzig une attaque contre quelques philosophes soviétiques, et les accusa d'avoir discrédité le matérialisme dialectique dans les milieux des sciences naturelles, par l'emploi d'une méthode mécaniste. Les savants attaqués répondirent en envoyant une violente protestation à l'Académie des sciences de la R.D.A., et accusèrent Havemann de calomnie. Cette protestation fut publiée par plusieurs organes du parti et des étudiants, qui y virent l'occasion de déclencher l'attaque contre Havemann.
Mais ils ne furent pas peu étonnés lorsqu'ils virent d'autres savants soviétiques éminents, d'un rang supérieur à ceux qu'Havemann avait attaqués, se solidariser avec la critique du professeur allemand. L'appui reçu de la part de savants soviétiques jouissant de beaucoup de considération encouragea le professeur Havemann à une action plus audacieuse. Dans la série des leçons philosophiques qu'il commença à donner à l'Université Humbold en octobre 1963 et qui prirent brusquement fin en mars 1964, il développa, partant de ses connaissances scientifiques particulières, des conceptions intéressantes sur l'idée de liberté, sur la démocratie socialiste, sur les déformations bureaucratiques et les tendances bonapartistes dans la période de transformaton de la siciété bourgeoise en société socialiste, ainsi que sur les bases scciales de la conscience et de la merale des masses au cours de la période de transition.
Il apparut rapidement qu'à travers cette discussion, le professeur Havemann cherchait à amener le « dégel » en R.D.A à la même température qu'en Union soviétique et que dans d'autres pays du bloc oriental. Ces lectures publiques eurent un énorme succès. L'auditoire fut toujours archicomble; des étudiants vinrent écouter Havemann de toutes les régions du pays; le texte des lecons lut spontanément polycopié. On s'aperçut que la jeunesse estudiantine, qui en R.D.A. est beaucoup plus étroitement liée à la classe ouvrière et beaucoup plus intégrée dans la vie politique que ce n'est le cas dans les pays impérialistes, cherche avec un intérêt soutenu une conception qui peut exprimer le mécontentement de larges couches de la population à l'égard du régime régnant. Cette conception devrait d'une part attaquer avec vigueur les méthodes de direction bureaucratiques des chefs du parti et du gouvernement, mais ne devrait pas par ailleurs remettre en questions les bases socialistes de la société, et ne pas s'opposer aux principes communistes. Au contraire, elle devrait démontrer que ce sont ces méthodes bureaucratiques qui nuisent sérieusement aux bases socialistes de la société et qui étouffent par leur dogmatisme la nature dynamique du marxisme.
Cette évolution provoqua l'intervention des dirigeants du S.E.D. Au cours de conférences des membres actifs du parti, de violentes controverses éclatèrent entre les idéologues du S.E.D. et Havemann, appuyé par ses partisans. Le fait que la bureaucratie du parti dut admettre pareilles polémiques démontra qu'elle était poussée à • la défensive, au lieu d'intervenir simplement par voie administrative. Sa situation fut encore rendue plus difficile du fait que des collègues et des amis d'Havemann en Pologne, en Hongrie, en Tchécoslovaquie et en U.R. S.S. pouvaient défendre impunément des idées analogues aux siennes, en paroles et par écrit, et quelquefois même avec l'approbation des dirigeants de leur parti. LA PRESSE OCCIDENTALE A L'AIDE DU S.E.D.
Dans cette situation désagréable, la direction du S.E.D. reçut l'aide de la presse occidentale. Un soi-disant journaliste du nom de Ness publia dans le quotidien « Hamburger Echo des Abends » une « interview » avec Havemann. Cette interview avait été fabriquée par Ness à partir de notes prises à l'occasion d'une conversation personnelle avec Havemann. Cette publication fournit à la direction du S.E.D. comme sur commande la « preuve » de ce que le professeur Havemann avait déclenché une campagne contre la direction de la R.D.A. et du S.E.D. dans la presse ennemie de l'Ouest, ce qui fut le motif pour l'exclure du parti et pour lui retirer sa chaire universitaire.
Jusqu'ici, la manière dont cette conversation entre le professeur Havemann et Ness a été organisée n'est pas encore claire. Il n'est pas exclu que le nommé Ness ait agi comme instrument conscient de la direction du S.E.D., afin de lui fournir le prétexte de prendre des mesures organisationnelles contre Havemann. Ness a en tout cas agi objectivement dans ce sens, et si la rédaction social-démocrate du journal « Hamburger Echo des Abends » l'a appuyé, s'il ne s'est pas trouvé un seul quotidien ouest-allemand pour admettre courageusement qu'il avait aidé Ulbricht, cela ne confirme qu'une fois de plus la position de la presse allemande occidentale et les forces politiques qui la dirigent, qui n'ont pas d'intérer à encourager une « libéralisation » du régime du S.E.D., même pas dans le sens d'une « déstalinisation » insuffisante. En collaborant objectivement avec la clique d'Ulbricht, les rédacteurs sociaux-démocrates du « Hamburger Echo des Abends » ont copié une méthode, que les propagandistes du S.E.D. avaient à leur tour employée pendant des années à l'égard des forces de gauche progressistes de la République fédérale. On dénonçait en fait ces forces, en donnant une grande publicité à leur activité dans la presse du S.E.D., ce qui ne pouvait que les isoler et les compromettre en Allemagne de l'Ouest. La bureaucratie du S.P.D. et des syndicats, et même la police politique (Verfassungsschutz) eurent l'attention attirée sur ces forces et purent mener ainsi à bien leur besogne de répression. Mais le S.E.D. avait gagné ses manchettes propagandistes, aux frais d'un affaiblissement des forces de gauche du mouvement ouvrier d'Allemagne occidentale.
Dans le cas du professeur Havemann, le comportement de la bourgeoisie alle mande reflète un intérêt commun avec la direction Ulbricht, pour que toute opposition communiste soit étouffée en R.D.A. Le remplacement d'Ulbricht par des forces anti-bureaucratiques commu-
NALE 45 nistes est en même temps un coup très fort porté aux forces dominantes en République fédérale, car pareille évolution provoquerait rapidement une renaissance du mouvement ouvrier • en Allemagne occidentale. La bourgeoisie ouest-allemande sait fort bien distinguer les bavardages sur le « socialisme démocratique », qui revient en dernière analyse à une adaptation à l'idéologie de la classe dominante, des revendications d'un professeur Havemann en faveur d'une démocratie socialiste, synonyme d'une démocratie ouvrière.
Havemann a perdu la possibilité d'agir publiquement en faveur de ses idées. Mais contre tous les usages en R.D.A., il ne fut pas trainé devant les tribunaux ni accusé de trahison. Malgré les objections du S.E.D., il a même reçu une mission de recherche de la part de l'Union soviétique. Cela reflète les différences d'atmosphère qui existent aujourd'hui dans les différents pays du bloc oriental. Il est clair qu'en Union soviétique la démocratisation est plus avancée qu'en R.D.A., et qu'ainsi une pression constante se dégage de l'U.R.S.S. sur le S.E.D. Cela peut être d'une importance décisive pour le développement ultérieur de l'opposition antibureaucratique en R.D.A. Si chaque critique ouverte du régime n'implique plus le danger d'une arrestation ou le risque d'une longue peine de prison, et si on sait par ailleurs que ces opinions oppositionnelles ont déjà acquis un certain degré de légalité dans d'autres pays du bloc oriental, de plus en plus de forces seront encouragées à agir ouvertement.
Le cas du professeur Havemann se place dans le cadre de la vie universitaire, et apparait comme une discussion des sciences sociales. En réalité, il s'agit d'une discussion politique sur les aspects politiques les plus importants de la période de transition, discussion qui, dans sa tendance fondamentale ,soulève tous les aspects de la lutte contre la bureaucratisation de l'Etat, du parti et de la société que Lénine avait combattue pendant les dernières années de sa vie et qui fut poursuivie par l'Opposition de Gauche sous la direction de Trotsky.