L'article ci-après fut écrit en mai, au lendemain du 17º Congrès du P.C.F. Il est imprimé au moment où vient de se produire la mort de Thorez. Comme il est indiqué dans cet article, le 17º Congrès ouvrait une nouvelle étape au cours de laquelle la direction du P.C.F., constituée autour du tandem Thorez-Waldeck Rochet, visait à contrôler une évolution lente de ce parti pour l'adapter à des conditions nouvelles tout en le maintenant dans le rôle qu'il a rempli depuis de longues années. Dans ce tandem, Thorez disposait de l'autorité pour servir de frein, sans pour cela que l'on puisse attribuer à Waldeck-Rochet le désir de moderniser à outrance. La mort de Thorez élimine d'une part les possibilités d'un conflit dans ce tandem, elle fait surtout disparaître celui qui assurait un poids et une inertie considérable à la direction sortie du Congrès. On peut donc penser que celle-ci — privée d'un tel poids — ne tardera pas à être soumise à la pression des forces jusqu'alors contenues et que son autorité se trouvera amoindrie. Il ne serait donc pas surprenant que la crise du P. C. F. qui couve depuis longtemps vienne au grand jour plus tôt qu'on ne pouvait encore le penser au lendemain du
Le 17 Congrès du Parti Communiste Français qui s'est tenu à Paris du 15 au 18 mai est généralement présenté comme marquant un tournant capital dans l'existence de ce parti qui est le principal parti ouvrier en France et un des plus importants partis communistes dans le monde. C'est l'organe du Parti socialiste, le Populaire lui-même, jadis des
17° Congrès. « voies pacifiques » au socialisme. Done rien de fondamentalement changé quant au programme réformiste dans son fond que ce parti défend depuis de longues années.
Il n'y a pas eu changement non plus quant au déroulement du Congrès ‚qui a ressemblé aux précédents congrès : aucune discussion véritable, pas d'affrontement d'idées. Ce congrès, comme ceux de jadis, est une sorte de meeting, étendu sur plusieurs journées, les interventions des grands dirigeants et celle du délégué du P.C.U.S. délégué du P.C.U.s. Souslov lui-meme, Souslov lui-même. étant entrecoupées d'interventions de fonctionnaires petits et moyens faisant le compte rendu de l'activité de leurs régions ou sections. Pas de changement non plus quant à l'unanimité qui se manifesta de bout en bout du congrès.
Pas de changement de politique, mais un certain changement de personnes, telle est la caractéristique principale de ce congrès.
Le changement de personnes était plus ou moins dicté par un certain nombre de considérations. Tout d'abord, indépendamment de tout autres circonstances, Il n'aurait pas été possible de garder plus plus enragés à dénoncer nœuvre tout ce que faisait s'efforce de souligner et de que tout autre une sorte de ce parti.
comme male PCF, qui saluer plus novation de ce paru.
Y a-t-il des changements, et, dans l'affirmative, quels sont-ils ? et quelles perspectives se trouveraient ouvertes désormais ?
Tout d'abord, disons ce qui n'a pas changé. Il n'y a pas eu changement de ligne politique. On peut certes noter quelques phrases qui pourraient marquer une certaine influence « italienne » (autrement dit des nuances vers la droite), mais ceci n'est qu'accessoire. La ligne du PCF reste essentiellement celle de la recherche d'une « démocratie véritable » pour remplacer le régime gaulliste, celle de la coexistence pacifique et celle des
QUATRIEME longtemps dans les sphères dirigeantes des hommes de 65 ans et bien davantage encore. Alors que la population française — et par conséquent la classe ouvrière française — voit baisser son âge moyen, on assiste à cette situation que les dirigeants politiques les plus vieux se trouvent soit à la tête de l'Etat (de Gaulle), soit à la tête des partis ouvriers.
Mais sur le PCF pesait aussi une autre considération. On sait qu'il fut un des partis communistes les plus rétifs à la « déstalinisation ». Ses vieux dirigeants étaient des hommes capables de changer de ligne politique en 24 heures et même en moins de temps si nécessaire, mais ils avaient acquis des habitudes d'organisation immuables à travers tous les tournants politiques qu'ils effectuèrent au cours de leur existence. Si la base du PCF n'éprouve pas à présent d'hostilité réelle à l'égard de la politique du parti, elle connait par contre le malaise donné par une impression de sclérose d'où il résulte une tendance plus ou moins consciente à penser que l'âge de la direction y est pour quelque chose. Il est même certain que ces sentiments trouvent une expression plus claire dans l'appareil du Parti et des autres organisations contrô lées par celui-ci. Ses membres s'aperçoivent que machine dont ils font partie ne tourne pas rond, que les masses répondent peu à l'activité du parti. Ils ne sont pas prêts à mettre cela sur le compte de la politique du parti. D'autre part, l'autorité de la haute direction est ébranlée - c'est au moins une conséquence du conflit sino-soviétique — et le renouvellement des sommets constituait une revendication s'insinuant de plus en plus.
Il fallait donc procéder à des changements. Le plus spectaculaire d'entre eux fut le remplacement au secrétariat général de Thorez, pour lequel fut créé un poste nouveau, aux attributions indéterminées, celui de président du PCF.
Thorez appartenait à la génération de jeunes qui, avec celle des anciens combattants de la guerre 191418, créa le Parti communiste au lendemain de cette guerre. Pendant l'année 1924, ses sympathies allaient du côté de l'Opposition ; il diffusa le « Cours Nouveau » de Trotsky dans sa fédération du Pas-de-Calais. Mais ses velléités oppositionnelles tournèrent cours quand lui fut proposé en 1925 un poste au Bureau politique à Paris. Il est probable qu'il appartint au premier noyau vraiment stalinien constitué en
France en 1926. Il ne devint le principal dirigeant du PCF que vers 1930, avec la liquidation de la politique de la « troisième période ». Tout fidèle stalinien qu'il fut, il avait tendance à rester en général à l'arrière-plan pendant les cours gauchistes, et intervenait avec vigueur chaque fois qu'il fallait donner un grand coup de barre à droite. Son article « que les bouches s'ouvrent » publié dans l'Humanité n'avait pas pour but de rétablir la démocratie dans le parti, mais de préparer la transition de la « troisième période » à un cours de droite. Au sommet du mouvement d'occupation des usines, en juin 1936, il fait son discours « il faut savoir terminer une grève qui torpille le mouvement et prépare la « pause » de Blum. Après la guerre, viceprésident du Conseil sous la présidence de de Gaulle, il appelle au désarmement des milices populaires au nom d' « un seul Etat, une seule armée, une seule police », et il est un des plus farouches protagonistes du « produire d'abord », notamment auprès des mineurs du Nord et du Pas-de-Calais
Après la mort de Staline, il n'a pas immédiatement emboité le pas Khrouchtchev. Après le XX• Congrès, il dénoncera au CC les « nains » qui s'attaquent au géant. Mais, après la liquidation du « groupe anti-parti » (avec certains des membres de ce qui est présenté sous ce nom, il semble avoir eu des rapports politiques), il ne tarde pas à s'entendre avec Khrouchtchev, celui-ci lui laissant carte blanche contre Casanova et Servin. A la Conférence de Moscou de 1960, il est un des principaux alliés de Khrouchtchev contre les Chinois.
La presse du PCF n'a pas manqué des années durant de lui attribuer des qualités de grand penseur, de théoricien du marxisme. Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Sa qualité politique principale - si l'on peut dire - était, lorsque la ligne générale avait été fixée à Moscou, de savoir mieux que quiconque à la direction du PCF en tirer toutes les conséquences et toutes les applications dans les divers domaines d'activité de ce parti. D'autre part, il avait une poigne solide pour tenir le vaste appareil parti et ses ramifications dans de nombreuses organisations. A plus d'une reprise, il a su faire à temps des épurations souvent étendues pour prévenir des crises et des oppositions potentielles. Il dominait le PCF comme de Gaulle domine aujourd'hui l'Etat. Pendant très longtemps, le PCF tout en étant le principal parti ouvrier était aussi d'une certaine manière « le parti de Maurice Thorez ».
Quelles sont les limites des changements qui viennent d'être effectués au
17º Congrès du PCF ?
Tout d'abord, ces changements n'ont pas été opérés contre Thorez, mais soit
INTERNATIONALE en accord complet avec lui, soit dans un marchandage avec lui effectué au plus haut sommet du PCF. Il reste au Bureau politique, et avec lui bien d'autres et non des moindres. A vrai dire, le Bureau politique est l'organisme le moins affecté par les changements survenus au 17° Congrès, relativement soit au Comité Central soit au secrétariat du parti.
En outre, le nouveau secrétaire général, Waldeck-Rochet, est un homme de 60 ans, remplaçant un homme de 65 ans. Ces deux chiffres sont à leur façon un témoignage de l'ampleur du « rajeunissement » de l'équipe dirigeante et de sa pensée. Waldeck-Rochet est un produit de l'appareil, il a été choisi tout jeune pour en faire partie, il a gravi tous les échelons, il était même devenu secrétairegénéral adjoint au précédent Congrès. Rien, dans sa biographie, qui soit tant soit peu caractéristique. Il se présente comme un « paysan », mais avec autant de titres qu'en avait Thorez pour se qualifier de « mineur ».
Un incident du Congrès montre également la limite des changements. Le dirigeant de lUnion des Etudiants Communistes, Kahn, n'a pas été invité au Congrès, et le service d'ordre veilla avec grand soin qu'on n'introduise pas l'organe de l'U.E.C. Clarté, qui avait paru sans l'imprimatur de la direction du parti. Au Congrès, il a été d'ailleurs dit — sans qu'il y ait eu discussion à ce sujet — qu'on allait procéder à l'unification de toutes les organisations de Jeunes communistes, ce qui pratiquement signifie supprimer l'autonomie de l'U.E.C. et, par conséquent, sa possibilité de publier un organe qui ne soit pas dans la ligne du PCF.
Tout compte fait, le parti, c'est comme par le passé, pour sa direction, un appareil désigné d'en haut, non une organisation élisant démocratiquement ses dirigeants. Ce que le Congrès a fait, c'est de donner une apparence démocratique à une certaine passation des pouvoirs. Le grand maître de la sélection de l'appareil n'est plus Thorez mais Waldeck-Rochet. En même temps est officialisée une officialisée adaptation lente - que la direction entend contrôler fermement - des rouages et du fonctionnement du parti pour des conditions nouvelles.
La direction du PCF qui a pu, depuis le début de la « déstalinisation » jusqu'à ce jour, contrôler les développements dans le parti a montré au 17º Congrès qu'elle espérait pouvoir continuer à contrôler une évolution lente qui maintiendra les traits les plus distinctifs de ce parti. Mais, tout changement comporte une part d'inconnu, et le nouvel équilibre au sommet du PCF peut avoir des conséquences qui ne peuvent aujourd'hui être discernables. Même dans l'hypothèse la plus favorable pour les dirigeants du PCF, à savoir qu'il n'existe aucune divergence politique entre eux, qu'ils marchent aujourd'hui la main dans la main, un incident de la vie politique pourrait bien, dans certains cas, précipiter une crise. En cas de divergence, qui lemportera du président ou du secrétaire général ? L'appareil dans de telles circonstances, et le parti aussi, se trouveront devant une brèche, par où pourraient passer bien des divergences latentes. Sur un plan beaucoup plus limité, dans ce parti où l'autorité est produite artificiellement, le nouveau secrétaire général ne pourra probablement pas se contenter des manuels, histoires et autres ouvrages traitant du PCF et de son histoire, car ils sont axés autour de la personne de Thorez et ne disent pratiquement rien de lui.
Aujourd'hui, cependant, tout cela n'existe qu'à l'état potentiel.
Un facteur qui a joué dans le passé au profit de la direction est la situation objective qui existe en France à la suite de l'arrivée de de Gaulle au pouvoir. Cette défaite de la classe ouvrière et l'apathie politique qui sévit dans le pays œuvrent dans un sens favorable à la direction. Mais, d'ores et déjà se manifestent des courants nouveaux, des tendances nouvelles, notamment vers un rapprochement des deux partis ouvriers, et ils ne seront pas sans conséquence dans le PCF.
La direction du Parti socialiste espère que la situation jouera à son profit, et c'est pourquoi elle salue le 17e Congrès. Sans aucun doute, les courants droitiers qui existent dans le PCF, nourris, encouragés par tant d'années de politique opportuniste et par la conjoncture économique de l'Europe occidentale, ne manqueront pas de demander davantage qu'une simple opération de changement de personnel. L'exemple du PC italien inspire de nombreux révisionnistes. Dans quelle mesure le Parti socialiste pourrat-il en tirer un profit, il n'est pas aisé de le dire : ce parti n'a pas tellement d'attraits même pour de francs révisionnistes.
D'autre part, rien ne serait plus erroné que de n'envisager que la libération de courants franchement opportunistes et révisionnistes. La crise qui sévit dans IU.E.C. montre qu'en dépit d'une conjoncture favorable à la droite, il existe dans la jeunesse des courants qui repoussent la politique opportuniste et qui recherchent, dans une grande confusion il est vrai, une issue vers une politique révolutionnaire.
En arrière-fond de ce congrès, il y avait la crise internationale du stalinisme. Dans ce domaine, on assista à un véritable festival antichinois. Tout au plus, certains délégués, comme celui du PC italien, se gardèrent de s'associer à la demande d'une conférence internationale des Partis communistes, formulée par le P.C.U.S. et appuyée sans réserve par Thorez et Waldeck-Rochet. Dans intervention de Thorez, il y eut même une attaque contre ceux qui ne voulaient pas de cette conférence.
Bref, une longue période de la vie du PCF s'est close avec ce 17e Congrès. Il est bien trop tôt pour définir même a grands traits la nouvelle période. Ce sera sans aucun doute une période d'ébranlement de tout ce que le stalinisme a marqué en lui. Des courants révolutionnaires qui y sont enfouis chercheront à s'en dégager, mais on peut être certain que ce parti, en tant que tel, ne retournera pas à ses origines révolutionnaires préstaliniennes.
(Mai 1964)