Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 22

Echec du centre-gauche en Italie à son commencement

Quatrième Internationale, n° 22 · juillet 1964 · p. 7-9 · 1 281 mots

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La presente note jut écrite avant la chute du gouvernement Moro et la crise gouvernementale prolongée qui s'ensuivit. Cette crise confirme complètement les estimations faites dans cette note. L'expérience gouvernementale dite de centre-gauche (collaboration de la démocratie chrétienne avec les socialistes de Nenni) avait déterminé des espoirs et des craintes (selon les points de vue) en créant en même temps une certaine confusion dans des secteurs du mouvement ouvrier. La confusion concernait la nature même de lopération et elle était considérablement accrue par les attitudes soit carrément lausses, soit equivoques de la part des directions des partis ouvriers. Le Parti socia liste, en effet, faisait de son mieux pour camoufler le caractère néo-capitaliste de l'expérience en s'efforçant de la présenter comme une première phase d'un processus d'évolution du pays vers le socialisme, processus qui se concrétisé dans démantèlement graduel et progressif des positions économiques et politiques de l'adversaire. Le PCI, de son côté, s'il critiquait dès le début le gouvernement MoroNenni, donnait l'impression d'attaquer plus cette solution particulière que l'orientation de centre-gauche en tant que telle.

Même ceux pour qui la nature essentielle de l'opération était très claire s'interrogeaient : dans le cadre du système, quelles conséquences aurait eu la politique nouvelle ? Améliorerait-elle le fonctionnement de l'appareil économique à la suite quelques réformes partielles, en garantissant une prolongation du boom ? Eliminerait-elle certains goulots d'étranglements et menacerait-elle certaines féodalités dangereuses, ne fût-ce que du point de vue politique, pour le régime lui-même ? Aurait-elle répercussions sérieuses parmi les masses, et donc sur l'attitude couches populaires envers le pouvoir existant ?

Sept mois d'expérience permettent désormais de donner une réponse nette et, dans les conditions actuelles, il nous paraît improbable qu'un changement radical dessine dans l'avenir.

Tout d'abord, l'éventualité qu'une coalition entre les démocrates-chrétiens et les socialistes et son action pouvaient créer pendant un certain temps une situation stable (Nenni rêvait d'un accord se prolongeant tout une législature, à savoir jusqu'en 1968) s'est avérée inexistante. Il est vrai que des caps difficiles ont été déjà surmontés — surtout, il faut le dire, grâce à la capacité des socialistes d'avaler toutes les pilules amères —, mais personne ne saurait parler de stabilité atteinte ou en perspective. La situation politique a été très instable et tourmentée au cours des derniers six mois et des conflits très durs se sont développés, non seulement entre le gouvernement et les masses, mais au sein du gouvernement lui-même et dans les partis qui participent à la coalition. Ce qui a caractérisé surtout le gouvernement a été d'ailleurs une impuissance substantielle, plus grande même que celle du gouverne. ment Fanfani qui, tout en s'appuyant sur la même formule de centre-gauche, n'impliquait pas la participation directe des socialistes dans le ministère.

On avance, il est vrai, comme argument principal, un ralentissement dans l'évo. lution de la situation économique qui s'exprime d'ailleurs dans des tendances connues existant dans d'autres pays européens (France, par exemple). Les socialistes insistent sur ce facteur pour se justifier devant les attaques dont ils sont l'objet ; les conservateurs s'efforcent de l'exploiter pour rendre l'orientation du gouvernement encore plus modérée et pour renvoyer aux calendes grecques les quelques mesures réformistes timorées qui pourraient frapper partiellement des couches particulières de capitalistes et de rentiers. En d'autres termes, ces derniers voudraient que le gouvernement de centre-gauche, né avec l'espoir d'un programme réformiste de « rationalisation » d'une certaine envergure, se limite à une visant la conjoncture économique et ayant comme but éventuellement la reprise du boom.

Il faut dire que si les socialistes poussent des cris contre une telle orientation et si le gouvernement lui-même s'en désolidarise par des mots, en fait, les conservateurs ont eu jusqu'ici gain de cause et leur poids devient de plus en plus déterminant. Les réformes considérées comme essentielles dans l'accord programmatique restent encore sur le papier (régions, question du sol urbain) et les péripéties parlementaires, inévitablement longues, ne sont pas encore commencé au moment o» nous écrivons cette note. La seule réforme qui a été votée — ce qui ne signifie pas automatiquement appliquée - est celle concernant des contrats agraires tamment le métayage. Il s'agit d'une tentative de rationalisation évidente qui implique l'élimination en perspective d'un rapport désuet et une adaptation soit à une situation de déjà existante, soit à dynamique actuelle des rapports économiques sociaux dans les campagnes. De l'avis unanime, les avantages pour les paysans seront nuls ou tout à fait minces, ils ne suffiront pas à arrêter la fuite désordonnée campagnes et en général les mesures envisagées faciliteront une poussée ultérieure des entreprises agricoles plus typiquement capitalistes. La mesure concernant taxation des actions a d'autre part répondu à des réclamations ouvertes des secteurs capitalistes et financiers intéressés, et les ont dû admettre assez explicitement que cela a représenté pour eux un échec incontestable. Autre échec majeur pour les malheureux partisans de M. Nenni : la Federconsorzi, véritable féodalité qui domine l'économie agraire, reste intouchable et les opposants qui avaient déclenché il y a quelques mois un véritable mouvement d'opinion, ont été battus en étant progressivement chassés de leurs places.

Quant aux mesures économiques dites conjoncturelles, l'action du gouvernement en tant que telle a été jusqu'ici très limitée. Tout s'est réduit en réalité à une taxation plus lourde sur les voitures et à des mesures limitant très relativement les ventes à tempérament (nous ignorons pour l'instant dans quelle mesure fut appliquée d'importer des denrées alimentaires pour stopper la hausse des Ce qui signifie, en pratique, que la solution du problème est laissée aux initiatives, des capitalistes, et surtout aux groupes les plus puissants. Ceux-ci en fait se sont efforcés et s'efforcent de faire retomber le fardeau des difficultés actuelles sur le dos des travailleurs (soit par le truchement de licenciements, de réduction des heures travail ou de réduction de salaire, soit par un refus de satisfaire les revendications des syndicats avancées avant que la conjoncture ne s'altère). Dans la mesure où la poli. lique de certains groupes industriels a commencé déjà à être traduite dans la réalité, on peut affirmer que les travailleurs paient déjà le prix des difficultés actuelles.

vrai que certains secteurs capitalistes plus faibles (petites et prises) risquent d'être, du moins partiellement, sacrifiés. Mais au fond, il est dans la logique ausi bien des tendances italiennes actuelles, que dans les tendances européennes et mondiales en général, que la concentration s'accentue et il est d'ailleurs significatif que le gouvernement de centre-gauche ait pris des mesures pour faciliter un tel processus.

Quelques mots, pour en tinir, sur les repercussions du centre-gauche sur le mouvement des masses. Sur ce plan aussi la tentative a fait faillite. Le PSI, loin de se renforcer et de commencer à grignoter des forces au PC, a été affaibli par une scission assez lourde sur le plan des cadres, et notamment dans les syndicats et il doit faire face aujourd'hui à des différenciations ultérieures et à une usure certaine. Malgré son influence négative et le véritable chantage scissionniste de son courant dans la CGT, des luttes de masse se sont développées y compris contre le gouvernement (cheminots). Il ne sera pas si facile de toute façon d'imposer une véritable politique de blocage de une politique dite des revenus et en tout n'est pas avec une telle orientation et une telle pratique qu'on pourra soustraire couches populaires aul comme les partisans du centre-gauche pensaient pouvoir le faire. S'il y a la possibilité d'un affaiblissement dans certains secteurs de lutte, cela ne sera pas dû au prestige d'un « réformisme » centre-gauche, mais essentiellement, à la peur qu'un changement dans la situation objective n'implique une dété rioration du marché du travail au désavantage des travailleurs.

8 juin 1964.

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