Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 22

Après la mort de Nehru

Quatrième Internationale, n° 22 · juillet 1964 · p. 6-7 · 1 372 mots

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Il y a une tradition philistine profondément enracinée d'après laquelle à Poccasion de la mort d'un personnage on dresse de lui et de son activité un tableau idyllique analyse sociale et politique concrète par des notions très générales et très en faisant disparaître contradictions, conflits, faiblesses et en remplaçant vagues de tbute nature morale, voire rhétorique. La figure de Jawaharlal Nehru était moins suscep. tible que n'importe quelle autre d'échapper à ce destin classique. Ainsi, dans le monde entier, on a célébré les expressions, le personnage historique qui a créé l'Inde nouvelle, le grand homme d'Etat, le fervent apôtre de la paix, l'ami des différents cotates garis et des ara ou vide, a parisie t celui qui laisse un grand vide, ete... Est-il besoin de rappeler que la grande presse des partis et des Etats ouvriers a participé au chœur presque sans nuances spécifiques ?

Certes, on ne saurait contester que Nehru a été l'un des grands personnages de notre siècle, et qu'il laisse effectivement un vide dans la situation politique de pays. Mais il faut immédiatement ajouter que Nehru a joué son rôle historique non en général pour « l'humanité » ou son « peuple », mais dans l'intérêt d'une classe sociale déterminée, de cette bourgeoisie indienne dont il a été l'homme de loin le plus représentatif. Si son activité des décennies durant est jugée sous cet angle, sa contribution apparait effectivement imposante.

Comme il est connu, et nous-mêmes l'avons souligné à plusieurs occasions, l'Inde avant l'indépendance avait déjà une bourgeoisie assez forte et structurée aussi bien sur le plan économique que sur le plan social et politique. Il serait difficile, sinon impossible, d'établir des analogies avec d'autres pays coloniaux ou semi-coloniaux. Tout créait évidemment les préconditions pour une action et une construction politique telles que celles de Nehru.

années 40 était en même temps un pays où, des masses innombrables étaient humiliées par une misère croissante et surtout dans le contexte international de la fin de la guerre et des premières années de l'après-guerre elle constituait un potentiel explosif énorme. C'est ce que comprirent les impérialistes anglais qui, alarmés par des signes avant-coureurs très significatifs, décidèrent assez rapidement d'esquisser un cours de « décolonisation » à froid. Mais ce n'était pas une tâche facile que de mener à bien une telle opération à une échelle autre que celle de la Côte d'Ivoire ou du Sénégal, et personne ne pouvait être assuré à priori que l'indépendance indienne ne serait pas le commencement d'un processus rapide de révolution permanente ou ininterrompue. Du point de vue de sa classe sociale, le mérite de Nehru consiste justement dans le fait d'avoir réussi à achever l'opération de « décolonisation », à créer les assises d'un régime capitaliste bourgeois politiqueempêcher que se déclenche un mouvement de masses irrésistible pour le parachèvement économique et social de la révolution anti-impérialiste. Les structures de la société indienne actuelle ne sont pas de toute évidence solides et les facteurs explosifs sont loin d'être atténués ; cependant, dans le monde contemporain et dans la situation d'un pays tragiquement sous-développé, stabiliser, ne fût-ce que très relativement, un régime pendant presque vingt ans, c'est un succès incontestable.

Le contexte indien, l'histoire du parti du Congrès lui-même et ses rapports avec les masses expliquent d'ailleurs les formes spécifiques, originales, si l'on veut, de l'action et de la domination politique de Nehru et de la classe dont il était le représentant. Nehru savait très bien que l'indépendance ne signifiait pas qu'une indépendance politique formelle pour les larges masses. Il était parfaitement conscient de leurs aspirations profondément anti-impérialistes et leur nécessité d'un bouleversement social. Il ne pouvait donc pas jouer le rôle d'un conservateur, d'un homme favorable au néo-colonialisme, ennemi ouvert du communisme et du socialisme, mais devait esquisser une orientation politique et exprimer une idéologie susceptible masses. D'où sa politique étrangère, surtout pendant sa première période. Politique qui mettait l'accent sur le neutralisme et le pacifisme et devenait donc l'objet des attaques des ultras de l'impérialisme et qui, d'autre part, correspondait dans une très large mesure aux intérêts objectifs de l'Inde indépendante qui pouvait tirer des bénéfices, y compris économiques aussi bien des capitalistes et de PURSS en premier propagande sur le soi-disant socialisme précisé, mais qui en réalité une couverture plus d'un certain réformisme très modéré (les réformes projetées, pourtant modestes, n'étant pas normalement réalisées) et d'une certaine ligne de politique économique (visant à un rôle important de l'Etat et à une certaine planification), en réalité indispensable pour tout Etat nou- vellement indépendant qui veut faire une tentative tant soit peu sérieuse de sortir des conditions arriérées léguées par le colonialisme.

Ce sont surtout l'attitude en politique étrangère et la « voie socialiste indienne » qui ont représenté les traits spécifiques de l'expérience indienne après l'indépendance et en même temps, si on veut, les traits d'une spécifique hypocrisie. Nebru a parlé de neutralisme et il a effectivement louvoyé longtemps entre les deux blocs, mais il n'a jamais mis en question les intérêts, pourtant énormes, des capitalistes étrangers en Inde et au cours des dernières années, en prenant prétexte du conflit avec la Chine, il s'est lié de plus en plus, y compris sur le plan militaire, avec l'impérialisme américain. Il a joué constamment le pacifiste, mais on ne saurait caractériser exactement comme pacifiste son attitude dans le conflit pour le Kashmir (qu'il a exploité, entre autre, pour imposer un budget militaire très lourd) pour ne pas parler du conflit avec la Chine. Il s'est déclaré partisan du socialisme, mais la puissance des propriétaires fonciers subsiste et dans la mesure où il y a eu des changements dans les campagnes, cela a été à l'avantage non des paysans pauvres, mais des couches capitalistes plus « modernisées », et celles-ci dans l'industrie et la finance ont fait des bénéfices voir aucunement menacées leurs positions essentielles. Il a joué le bâtisseur d'une démocratie parlementaire quasi unique en Asie, mais, à part le fait que cette « démocratie » ne pouvait que fonctionner dans l'intérêt des couches privilégiées, l'exemple du Kérala a démontré que Nehru n'hésitait pas à fouler aux pieds les « principes » quand le pouvoir son parti était menacé même partiellement et, de plus, la répression sanglante s'abattait chaque fois qu'un mouvement de masses d'une certaine ampleur dessinait sur le plan politique et même syndical. Voilà donc des faits incontestables qui pourtant furent et généralement oubliés, non seulement par les apologistes conservateurs, par la grande majorité des dirigeants des partis communistes, en commençant par leur inspirateur Khrouchtchev.

Est-ce que Nehru laisse effectivement un vide? Il n'y a pas de doute que la bourgeoisie indienne c'est une perte très grave car Nehru jouissait d'un prestige en. core considérable parmi les masses et il était en condition d'empêcher des conflits majeurs et de véritables ruptures au sein du parti du Congrès lui-même. Un Un seul homme n'est pas en soi décisif, mais sa disparition, dans

Run contexte donné, peut effectivement constituer le facteur accidentel qui soit ouvre, soit accélère processus. En Inde, la solution qui s'est imposée pour le moment, est une solution intermédiaire, encore, grosso modo, dans le style du leader défunt. Mais il n'y a pas de doute que les différentiations et les conflits au sein des classes dominantes du Congrès lui-même considérablement accrus et, qui est encore grave pour le régime, le Congrès et la direction qui succède à Nehru auront difficultés beaucoup plus grandes dans leurs rapports avee les masses. Une phase nouvelle de la vie politique indienne peut effectivement S'ouvrir, même au-delà du simple fait de la disparition d'un leader prestigieux.

Les forces de gauche devront être en condition d'exploiter les possibilités objectives accrues, ce qui n'est pas certain à priori, du fait de divisions de l'orientation capitularde qui prévalu jusqu'ici dans le parti relativement le plus influent : le PC. Une responsabilité particulière en incombe, sur différents plans, aux marxistes révolutionnaires indiens qui doivent préciser leur orientation tactique et aux communistes qui ont rompu avec la clique de Dange et penchent vers les conceptions des communistes chinois. De l'évolution et de l'action des uns et des autres, dépendent dans une mesure considérable, les développements des mouvements de masses dans les années prochaines. Le 8 juin 1964.

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