Documents de la IVe Internationale

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La revue › n° 22

Deux réformes agraires à Cuba

Ramon Linares · Quatrième Internationale, n° 22 · juillet 1964 · p. 57-61 · 3 395 mots

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Par plus d'un aspect, l'agriculture cubaine d'avant la révolution fut un produit typique de l'impérialisme, c'est-à-dire d'un développement combiné dans un pays semi-colonial. On y trouva côte-àcôte des latifundia d'origine coloniale (espagnole), consacrés essentiellement à l'élevage, n'employant que peu de maind'œuvre permanente, ayant un rendement minime pour l'économie nationale mais occupant une bonne partie des terres; des plantations modernes de sucre, créées essentiellement depuis la fin de la période de domination espagnole et dominées par le capital américain; des fermes misérables exploitées par de petits fermiers cubains, soit produisant du sucre soit travaillant essentiellement pour l'auto-consommation, mais étant obligés de payer au propriétaire foncier cubain (souvent la bourgeoisie cubaine) une bonne partie de leur récolte sous forme de rente foncière.

Sur un total de 9 millions d'hectares de terres recensées avant la révolution, la répartition entre les différents types d'agriculture peut s'établir comme suit :

LA PREMIERE

La première réforme agraire, promulguée par la loi du 17 mars 1959 et réalisée en mai 1959 avait deux buts essentiels : rendre les fermiers et métayers propriétaires de leurs exploitations - supprimer la rente foncière qu'ils devaient débourser — et supprimer la grande propriété privée (latifundia cubains et plantations de sucre étrangères).

Cependant, la question de la transformation des grandes propriétés privées ne fut pas résolue d'après le schéma classique de la révolution d'octobre, suivi mécaniquement au lendemain de la deuxième guerre par les PC dans toutes les

«démocraties populaires ».

Malgré le fait que le PSP (parti communiste cubain) avait toujours prôné le partage des terres, le gouvernement révo-

• plantations étrangères de sucre : 1,2 millions d'ha. • latifundia cubains : 2,6 millions d'ha. • entreprises cubaines de gros proprietaires entrepreneurs et de gros paysans : 1 million d'ha. • petits propriétaires cubains : 0,5 millions d'ha. • fermier et métayers : 3,7 millions d'ha.

(dont gros fermiers) : 1,2 millions d'ha.

Ces chiffres sont cependant trompeurs dans la mesure où ils laisseraient supposer que tous ces 9 millions d'ha étaient effectivement exploités. En réalité, en 1957, ne furent cultivés que 2 millions d'ha, dont 1,3 million cultivés en canne à sucre. Quelque 3,9 millions d'ha étaient consacrés à l'élevage; les forêts couvraient 1,2 million d'ha. Le reste était de la terre en friche, de la terre improductive, des routes, des bâtiments, etc. Sur les 3,7 millions d'ha occupés par les fermiers, métayers, squatters, etc., 1,4 million d'ha étaient consacrés à l'élevage, 1,2 million était agricolement inutilisable, et à peine 1 million était cultivé. lutionnaire de Fidel Castro décida de conserver les grandes exploitations au lieu de les diviser. De cette manière, deux nouvelles entreprises virent le jour :

• les granjas del peuple) établies fundia cubains, terres en friche pueblo (fermes du latisur les anciens ainsi que sur les défrichées par la révolution (près d'un demi-million d'ha ont été défrichés, quelquefois dans des zones célèbres par leur misère d'antan, comme les marais de Zapata (Playa

Giron se trouve dans cette région) ; • les coopératives de sucre établies dans les anciennes plantations de sucre, essentiellement étrangères.

Au total, les granjas del pueblo occupèrent 2,8 millions d'ha; les coopératives sucrières 900.000 ha ; les fermes d'Etat

REFORME AGRAIRE

(fermes saisies du fait des activités contre-révolutionnaires de leurs anciens propriétaires, ou du fait de leur départ du pays) 170.000 ha. Le total du secteur public dans l'agriculture occupa donc un peu moins de 4 millions d'ha, après la première réforme agraire, le secteur privé posséda un peu plus de 5 millions d'ha.

La première réforme agraire fut donc la plus radicale qu'on n'ait jamais connue dans aucun pays au XXe siècle, plus radicale même que la réforme réalisée par la révolution d'octobre, du point de vue de la propriété effective des terres (usufruit) à laquelle elle donna naissance (du point de vue de la propriété formelle, la révolution d'octobre nationalisa évidemment toute la terre). Ce radicalisme de la première réforme agraire cubaine s'explique et se justifie à la fois par des raisons économiques et par des raisons sociales.

L'agriculture cubaine fut une agriculture extensive et peu rentable (exception faite de la culture du tabac ,et dans une certaine mesure de la culture du café). On aura une idée du caractère extensif de l'exploitation quand on sait que pour l'élevage, il y avait en moyenne une tête de bétail par ha ! Partager dans ces conditions la terre entre des centaines de milliers de petits propriétaires, sans pouvoir doter ceux-ci d'instruments de travail nouveaux, fussent-ils primitifs, les aurait en pratique placés dans l'impossibilité de la cultiver effectivement, les aurait condamnés pour la plupart au petit jardinage, c'est-à-dire à la production pour l'auto-consommation. Le partage des terres aurait signifié en fait le retour à l'économie naturelle de la majeure partie de la population à la campagne, avec chutes correspondantes de la productivité du travail, du revenu national et des disponibilités pour le commerce extérieur. C'eût été une solution de régression économique.

Par ailleurs, la majorité de la population rurale était composée de salariés agricoles, soit permanents, soit saison-

La première réforme agraire cubaine obtint une série de succès remarquables mais subit aussi une série d'échecs significatifs. C'est ce qui fait qu'elle apparait plutôt comme une phase transitoire dans la restructuration révolutionnaire de l'agriculture cubaine.

Les succès les plus éclatants de la première réforme agraire se placent dans les domaines de la diversification des cultures, de l'extension des cultures, de la relance de l'élevage, et de l'amélioraniers ou occasionnels. Mais la majorité de ces salariés saisonniers ou occasionnels - en fait : des victimes du chômage et du sous-emploi rural - n'étaient pas propriétaires ou fermiers de fermes meme minuscules, mais tout juste chômeurs. Ils n'avaient d'aucune manière une tendance ou un désir à l'acquisition de la propriété privée. Au contraire, dans la mesure où ils étaient occupés, même de façon saisonnière, dans les plantations sucrières (les seules qui employèrent une grande masse de main-d'œuvre), il s'agissait d'un véritable prolétariat agricole, qui avait déjà passé par l'école de la grande entreprise, de la syndicalisation et de la lutte collective, et dont la conscience de classe et la mentalité étaient déjà nettement du type prolétarien et non du type petit propriétaire (ou aspirant petit propriétaire). Partager les terres parmi ces prolétaires agricoles, les transformer artificiellement en petits propriétaires, c'eût été provoquer une régression sociale, sans parler du fait que ces travailleurs n'auraient vraisemblablement pas réussi à devenir de véritables « entrepreneurs » ‚et qu'ils auraient en bonne partie aussi échoué économiquement.

Fidel Castro a donc évité l'erreur commise notamment par les staliniens en République Démocratique Allemande, où on avait d'abord transformé des travailleurs agricoles des grands domaines du Nord en petits propriétaires, pour les collectiviser de force quelques années plus tard quand ils avaient déjà acquis un « instinct de propriétaire »).

Quant aux petits fermiers et métayers, ils reçurent la terre en propriété, jusqu'a l'extension de 5 caballerias (1 caballeria égale 13,4 ha). Au total, quelque 100.000 fermiers reçurent des terres; un certain nombre de fermiers étaient de grands fermiers qui s'allièrent à la contre-révolution et perdirent leurs terres ‚ou quittèrent le pays. D'autres, surtout de petits fermiers, émigrèrent vers les villes depuis la révolution ou s'intégrèrent dans les fermes du peuple. tion générale du niveau de vie de la population à la campagne.

Nous avons dit qu'avant la révolution de 1959, il n'y eut à Cuba que 2 millions d'ha cultivés , dont 1,3 million cultivés en canne à sucre. Or, en 1962, le seul secteur public de l'agriculture (granjas del pueblo, coopératives sucrières et fermes d'Etat) cultiva 550.000 ha de terres en canne à sucre et 800.000 ha de terres en cultures permanentes ou temporaires. C'est-à-dire que ce secteur public avait,

SES SUCCES ET SES ECHECS

SES SUCCES ET SES ECHECS à lui tout seul, une superficie de terres cultivées en d'autres cultures que canne à sucre plus grande que l'ensemble des surfaces cubaines consacrées à ces cultures avant la révolution !

Ce résultat remarquable était le pro duit d'un effort systématique de défrichage des terres et de travaux d'asséchement de marais, qui ajoutèrent au total près de 500.000 ha au domaine agricole cultivé de Cuba en l'espace de quelques années, doublant presque la superficie totale consacrée aux cultures autres que la canne à sucre à Cuba. Ainsi, l'emprise de la monoculture sur l'agriculture fut à tout jamais brisée.

Les progrès les plus remarquables furent atteints dans la culture des pommes de terre, où la production passa de 138 millions de livres en 1958-59 à plus de 200 millions en 1961-62 et 220 millions en 1962-63 (augmentation de plus de 50 %) ; dans la culture des tomates, dont la production passa de 82 millions de livres en 1959 à 241 millions de livres en 1961 et 211 millions de livres en 1962 ; dans l'introduction de cultures industrielles comme celle de coton, dont la production fut pratiquement inexistante avant la révolution et atteint 31,6 millions de livres en 1962-63, pour permettre sans doute bientôt au pays de subvenir à ses propres besoins, comme celle du chanvre, qui permettra de remplacer le jute nécessaire pour fabriquer les sacs de sucre, etc.

En ce qui concerne l'élevage, bien qu'il y eut un vaste abattage spéculatif au cours des premières années de la révolution (à la fois pour profiter de la hausse de la demande et des prix de viande, et de la part des propriétaires contre-révolutionnaires sur le point de quitter l'ile), le bétail passa de 4,4 millions de têtes en 1952 à 5,8 millions de têtes en 1961, 6,2 millions de têtes en 1962 et les plans prévoyaient 6,4 millions de têtes en 1963.

La révolution donna en outre une grande impulsion à l'élevage porcin, complètement négligé avant la révolution, et à l'élevage des poulets, avec pour but de vendre 50 millions de poulets en 1962 (ce but ne fut pourtant pas atteint).

L'augmentation du niveau de vie de la population rurale est apparent à la fois dans un accroissement considérable des revenus monétaires (suppression du chômage saisonnier), dans l'accroissement de la consommation de produits textiles et de viande, dans l'accroissement de la consommation de café et de tabac, dans l'amélioration de l'habitat (la révolution chercha à reloger tout le prolétariat rural, c'est-à-dire à construire un nouveau village pour chaque granja del pueblo, but en partie atteint) et du niveau sanitaire, dans la scolarisation gé néralisée, etc.

Mais la première réforme agraire eubaine aboutit également à une série d'échecs, dont le plus grave concerne la production sucrière, et à une série d'échecs mineurs concernant certains secteurs de l'élevage (surtout l'élevage porcin et l'élevage des poulets) et la culture des viandas (nourriture de base des repas chauds de la population cubaine, comme le manioc, la patate douce, la malanga, les pommes de terre, etc.).

Les coopératives sucrières ne se sont pas soldées par une réussite du point de vue de la production. Leur demi-échec meme operater de Tait de est dû à un grand nombre de facteurs : dispersion des terres réunies sous une même coopérative; dualité de direction, un administrateur de l'Etat faisant face à un comité de direction démocratiquement élu; manque de personnel technique de maîtrise ; détérioration rapide du matériel de production moderne, notamment par le manque de pièces de rechange pour les machines d'origine américaine,

Il y eut, en outre, deux contradictions sociales fondamentales au sein de ces coopératives : d'une part, une différence de statut entre 122.000 travailleurs ayant des droits de coopérateurs et 47.000 travailleurs n'ayant pas de droits de coopérateurs ; d'autre part, une contradiction entre la tendance des coopérateurs vouloir régler spontanément et démocratiquement tous les problèmes de l'organisation du travail et de la production, et la tendance des administrateurs nommés par l'Etat à vouloir diriger bureaucratiquement les coopératives, passant outre les droits du comité de direction élu par les coopérateurs.

Fidel Castro a très bien compris la première de ces contradictions en affirmant :

« Où se trouvait la contradiction ? Dans le fait que la véritable coopérative ne peut pas surgir du prolétariat. La véritable coopérative serait un recul pour un prolétaire, mais au contraire un progrès pour un petit paysan. » («Cuba Socialista », n° 14, octobre 1962, p. 40.) « Mais qui donc s'étaient malheureusement transformés quelquefois en semi-exploiteurs du travail d'autrui? De vieux travailleurs! Ici s'est donc produit une contradiction : en liquidant les latifundia, bien que nous ayons fait un grand pas en avant, nous avons transtormé une masse de prolétaires, et une des masses les plus combatives, les plus aguerries et les plus révolutionnaires, nous leur avons fait faire un pas en arrière; ils perdirent réellement leur condition de prolétaires. » (ibidem p. 39.)

Fidel, par contre, sous-estime manifestement la seconde contradiction, et les publications cubaines officielles n'y font qu'une allusion passagère :

« Quant aux mauvaises méthodes de travail utilisées, la principale, et une des plus étendues, consista en ce que les administrateurs des coopératives ne tenaient pas compte des

Conseils de Direction élus par les coopérateurs. Une autre mauvaise méthode employée fut celle de ne pas informer périodiquement la masse des coopérateurs sur le fonctionnement et les activités de la coopérative. »

Le recul de la production sucrière n'eut pas seulement pour cause le fonctionnement insuffisant des coopératives sucrières, ainsi que les erreurs d'orientation commises (le remplacement de plantatiens de sucre par d'autres cultures sur certains terrains). Il résulta également du comportement d'une partie des paysans riches et moyens que la première réforme agraire avait laissé propriétaires de leurs terres.

La première réforme agraire avait limité la propriété foncière à 30 caballerias (400 ha). Ce chiffre élevé doit être vu à la lumière du caractère généralement peu productif et très extensif de l'agriculture cubaine. Il impliquait néanmoins la survie de quelque 10.000 entreprises de koulaks (paysans riches ou paysans moyens prospères) disposant au total de 1,7 millions d'ha. Sur ces 10.000 koulaks, quelque 6.000 étaient des producteurs de sucre, qui auraient du produire 32 % du sucre total produit à Cuba. Le secteur coopératif produisit 40 % du sucre ; le reste, soit 28%, provenait de petits producteurs travaillant dans des conditions très mauvaises de rendement.

Or, pour des raisons à la fois politiques et économiques, ces koulaks commencèrent à réduire ou à saboter la production à partir de 1961. Ils refusèrent de vendre leurs produits aux centres de commercialisation de l'Etat, afin de monnayer l'abondance de moyens de paiement et de provoquer des hausses de prix spéculatives. Comme la riposte fut souvent administrative - moyens de coercition pour les obliger à vendre à l'INRA - et bureaucratique, ils se vengèrent en réduisant la production, se transformant en fermiers de subsistance (avec un niveau évidemment confortable de subsistance). Dans certains cas, ils collaborèrent avec des groupes contre-révolutionnaires, les hébergèrent dans leurs fermes, etc. Ils essayèrent quelquefois

(Alfredo Menendez Cruz : La transformacion de las coopérativas caneras en granjas caneras, in « Cuba

Socialista », n° 14 d'octobre 1962, p. 40.)

Le fonctionnement insatisfaisant des coopératives sucrières amena finalement le gouvernement révolutionnaire à prôner leur transformation en fermes sucrières, c'est-à-dire en fermes du peuple, propriété collective. Cette mesure fut prise au Congrès National des Coopératives sucrières, les 17 et 18 août 1962, par 1.384 délégués élus par tous les coopérateurs. Sur ces délégués, seuls 3 votèrent contre la transformation. de nourrir des poches de « maquis » contre-révolutionnaires.

C'est ainsi qu'on en arriva à la loi du 3 octobre 1963 promulguant la seconde réforme agraire: toutes les fermes de plus de 5 caballerias (67 ha) furent nationalisées, à quelques exceptions pres. Cette nationalisation s'est cependant effectuée contre indemnisation.

L'agriculture cubaine reçut ainsi sa physionomie définitive : un secteur public comprenant 68% des terres, organisé en granjas del pueblo (fermes du peuple) et granjas caneras (fermes sucrières) - les deux catégories seront sans doute bientôt unifiées en fermes du peuple - et un secteur privé qui réunit 32 % des terres. Ce dernier secteur groupe les fermes jusqu'à 67 ha qui sont en général des propriétés de petits paysans (surtout culture sucrière) et de paysans moyens (surtout cultures vivrières), avec quelques cas de paysans riches pour les cultures de tabac et de café. Cette structure est essentiellement différente de celle de l'agriculture soviétique, où la majeure partie des terres est propriété coopérative. L'extension des terres, propriété nationale, est à Cuba une des plus élevée sinon la plus élevée de tous les Etats ouvriers.

Les dirigeants cubains ont affirmé à plusieurs reprises que la réforme du 3 octobre 1963 est la dernière; la propriété des petits paysans est intouchable, ont-ils dit :

« On ne parlera plus de loi agraire, c'est-à-dire que l'agriculture marchera sur ces deux bases, et les deux secteurs connaîtront leur propre revolution. Pour combien de temps eristeront les petits paysans ? Tout le temps qu'ils désirent. Dix ans ? Dix ans / Vingt ans ? Vingt ans! Trente ans ? Trente ans! Quarante ans? Quarante ans! Un demi-siècle? Un demi-siècle ! »

LA SECONDE REFORME AGRAIRE

LA SECONDE REFORME AGRAIRE

(Fidel Castro : discours du 21 octobre 1963 : « La Révolution est une force plus puissante que la nature ». in : « Cuba Socialista », n° 27, p. 60).

La disparition de la petite propriété privée est vue comme progressive et lente, devant correspondre à deux processus volontaires de la part des petits paysans : d'abord la vente de leurs terres à l'Etat, dans tous les cas (qui ne sont pas tellement rares) où leurs fils préfèrent quitter la ferme pour devenir ouvriers qualifiés, techniciens, instituteurs, professeurs, médecins ou ingénieurs; ensuite leur regroupement progressif dans des coopératives de production, au fur et à mesure que le rendement physique

NOMBRE ET SURFACE AGRICOLE 105g 1955

NALE 61 et monétaire s'avère plus élevé dans le secteur public que dans le secteur privé (ce qui n'est encore le cas que pour quelques cultures). Pour le moment, et sans doute pour une longue période, la seule pression exercée sur le petit paysan est celle de l'ANAP (l'Association des Petits Agriculteurs) qui sert de coopérative de vente et d'achat, garantit au paysan un prix fixe pour ses produits et le ravitaillement en moyens de production et de consommation (pas toujours dans des conditions très satisfaisantes d'ailleurs).

L'évolution de la structure de l'agriculture cubaine, avant et après chacune des réformes agraires, apparait de la manière la plus nette dans le tableau ci-dessous : DES FERMES PRIVEES CUBAINES

Catégorie de fermes

Moins de 67

67-134

134-268

268-402

Plus de 402 férentes

1961

1964

%

Nombre % Nombre de par groupt par de suri.

de surf.

groupe surt.

surt.

ha

154.703 31,5

160.000 ha

6.062

8,2 ha

3.105

8,2 ha

1.456

6,8 ha

5,1

Catégorie de fermes

% de la surface

1- ha

25- ha

50- 100 ha

100- ha

500-1.000 ha

1.000-5.000 ha plus de 5.000 ha

11.278 23.091 12.010 10.433 1.442 totale totale

11,26

8,7

9,0

24,17

10,93

15,90

20,0

Pour la production sucrière, que les dirigeants cubains veulent amener d'une pointe de 6 millions de tonnes d'avant la révolution, et d'un niveau actuel de 4 millions de t., à un maximum de 10 millions de tonnes par an d'ici 1970, le secteur public de l'agriculture sera de plus en plus déterminant. Les progres de ce secteur sont vus essentiellement en fonction de la mécanisation intégrale et d'une meilleure administration (par décentralisation sur base de agrupaciones, de région; voir l'article du ministre de l'Agriculture, Carlos Rafael Rodriguez : « Le nouveau chemin de l'agriculture cubaine », dans le n° 27, novembre 1963, de « Cuba Socialista »). L'accent est surtout mis sur la sélection des cadres, administrateurs, des dirigeants de ces agrupaciones qui auront le droit de redistribuer la main-d'œuvre entre les différentes fermes du peuple lorsque le besoin s'en fera sentir.

Il faut cependant se demander si des leçons suffisantes ont été tirées de l'expérience bureaucratique des coopératives sucrières, et s'il n'est pas plus efficace de placer aux côtés des administrateurs des comités de gestion élus démocratiquement par les ouvriers agricoles, au moyen desquels ceux-ci peuvent participer de maniède effective à la gestion des fermes du peuple, et appliquer leur expérience et leur enthousiasme créateur à la bonne marche de la production et à l'élimination d'erreurs bureaucratiques notoires, alors qu'un système de direction unique par voie d'administrateurs nommés par l'Etat risque d'étouffer cet enthousiasme et de créer un état d'esprit d'indifférence à l'égard de la production.

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