Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 22

Les livres

Fernand Charlier · Quatrième Internationale, n° 22 · juillet 1964 · p. 62-65 · 2 474 mots

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La révolution permanente en Chine par Fernand Charlier Un ouvrage paru récemment (1) présente une série de textes traduits du chinois et concernant tous la révolution « ininterrompue » ou « permanente ». Les textes, datant de 1958 et 1959, sont introduits par Stuart S. SCHRAM.

Celui-ci explique, dans l'introduction, pourquoi il utilise le terme révolution « permanente », de préférence à l'expression révolution « ininterrompue » qui est employée par les traducteurs chinois de ces articles: a) le terme chinois (buduan geming) est en effet le même que celui qu'on utilisait autrefois pour critiquer la théorie trotskyste ;

Mb) de plus, un dictionnaire sino-russe (Moscou 1955) traduisait buduan geming par « théorie de la révolution permanente »;

Gc) enfin, un des articles presentes par Schram accuse Trotsky d'avoir « volé » le terme de « buduan geming ».

Les textes traduits ici datent donc tous de la période du « grand bond en avant » à outrance. Divers aspects des théories de la bureaucratie chinoise s'en ressentent fortement. A titre d'exemple, cet extrait :

« .les hommes ne sont pas des esclaves de l'objectivité. Il suffit que la con naissance des gens soit conforme aux lois objectives du développement des choses pourque l'activité supérieure des masses populaires puisse se déployer dans toute son ampleur, pour vaincre toutes les difficultés, créer les conditions nécessaires et avancer la révolution. Dans ce sens, le subjectif crée l'objectif. »(WU Jiang « Un partisan de la théorie de la révolution permanente doit nécessairement être un matérialiste conséquent », dans : zhexue Yanjiu, 8, 1958, pp. 23-29).

On remarque clairement le volontarisme outrancier qui porte les traces de la Les ton te son a tte quel période pendant laquelle l'auteur écrivit son article. Ce volontarisme marque certains aspects de la théorie du « buduan gemin » telle qu'elle fut formulée à la même époque.

*** L'origine de la révolution permanente est attribuée à juste titre, par les textes chinois, à Karl Marx. Ainsi par exemple : « L'idée de la révolution permanente a été formulée très tôt par Marx, en même temps que l'idée de la révolution socialiste (...) Ce slogan, utilisé dans la lutte contre toute espèce de révolutiomnarisme bourgeois ou petit-bourgeois, (ceux-ci voulant la révolution dans le cadre de la révolution démocratique) insiste sur la nécessité de faire développer sans arrêt la révolution démocratique jusqu'à la révolution socialiste, et de mener la révolution sccialiste jusquiau bout » (WU Jiang, art. cit.)

(1) Stuart S. SCHRAM : « Documents sur la Révolution Permanente en Chine », Mouton éditeur, Paris-La Haye, 1963.

D'autres textes attribuent également la paternité de la conception de la révolution permanent à Marx (HUANG Xian, « L'Unité entre la théorie de la révolution permanente et la théorie des étapes dans le développement de la révolution in : Lilun Zhanxian, 2, 1959, pp. 8-11 ; RU Quian: « La Théorie de la Révolution Permanente et la théorie des étapes dans le développement de la révolution, in * Renmin Ribao, 27 juin 1959, p. 7).

A première vue il n'y a pas de différence profonde avec Staline. Celui-et était également prêt à admettre que l'idée de la révolution « permanente » avait été formulée pour la première fois par Marx. (Staline: « Des principes du Léninisme », Moscou, 1054, p. 35). Mais « toute la différence » réside dans ce que Staline trouvait dans Marx, et ce que les Chinois y voient. Alors que Staline comprend que Marx ne veut que « couronner » l'œuvre de la révolution par le pouvoir prolétarien (p. 36 de l'ouvrage cité), les Chinois y trouvent que :

« Plus la révolution démocratique est poussée à fond, plus c'est avantageux pour le prolétariat dans l'accomplissement du pas suivant: la révolution socia-

(RU Quian : « La théorie de la Révolution Permanente et la théorie des étapes dans le développement de la révolution », in : Renmin Ribao, 27 juin 1959, p. 7).

Ils ajoutent alors cette constatation essentielle et totalement divergente par rapport aux staliniens ; Lénine a développé plus tard la théorie de la révolution permanente. Pour lui :

« Elle devait nécessairement être dirigée par le prolétariat ». (RU Quian : art. cit.).

Quant à Trotsky, il aurait : « volé ce terme de révolution permanente, obscurcissant la frontière entre la révolution démocratique et la révolution socialiste, et rejetant la théorie marxiste-léniniste des étapes dans le développement de la révolution. A l'époque révolution démocratique en Russie, la « théorie de la révolution permanente » de Trotsky signifiait sauter par dessus la révolution démocratique... » (RU Quian, art. cit.).

Bref, les Chinois dans leurs articles : - rejoignent Staline dans leur critique sur le trotskysme « gauchiste » et négligeant la paysannerie;

- se différencient de Staline qui était plutôt « objectiviste » (même durant la troisième période ultra-gauchiste: qu'on se réfère à ses conclusions sur les conséquences catastrophiques de la crise économique de 1929 (voir aussi mon article sur G. Lukacs dans « World Outlook »), par leur volontarisme effréné ;

-rejoignent Trotsky dans leur défense de la révolution permanente. Si on étudie les conceptions chinoises de la révolutions permanente, on remarque qu'elles se rapprochent de la conception de Trotsky par plusieurs aspects.

Sur le premier aspect de la révolution permanente (la réalisation des tâches démocratiques bourgeoises qui nécessitent l'instauration de la dictature du prolétariat), ils écrivent :

« Le Parti communiste chinois, sous la direction du camarade Mao Tsé-Toung. a correctement et concrètement appliqué les idées exposées par Lénine selon lesquelles le prolétariat doit s'emparer la direction de la révolution démocratique bourgeoise, le prolétariat doit conduire les masses paysannes pour mener jusqu'au bout la révolution démocratique, la révolution démocratique est une guerre paysanne et une révolution agraire, et la révolution démocratique doit se transfor mer en une révolution socialiste par la révolution permanente ».

(LU TING-YI, discours pour le 90º anniversaire de Lénine, Renmin Ribao, 23 avril 1960, p. 2, cité dans l'introduction du recueil).

Sur ce point il y a donc accord entre la théorie trotskyste (non déformée par les staliniens ou les Chinois) et la pensée des Chinois eux-mêmes. Ceux-ci s'empressent toutefois d'ajouter, pour distinguer leur théorie des idées trotskystes, qu'il faut lier cette théorie à celle des « étapes dans la révolution ».

Ainsi, RU Quian écrit que : « Sous la direction du Parti communiste, la révolution bourgeoise démocratique et la révolution prolétarienne sont deux révolutions liées entre elles. »

Mais il serait dangereux, ajoute-t-il de les confondre : « Parce que dans le processus de développement social il y a une différence qualitative, entre les deux révolutions, ce n'est que lorsqu'on a terminé la première révolution qu'on peut commencer la seconde ; c'est la théorie des étapes dans la révolution ». (RU Quian, art. cit.).

La théorie des lois des changements quantitatifs et qualitatifs à la révolution. Par cette définition assez banale ils enlèvent au fond toute signification contre-révolutionnaire à la théorie de la révolution par étapes.

« Si nous parlons de la sidérurgie, le minerai de fer devient le fer, le fer devient l'acier, en passant obligatoirement par un processus de raffinage qui est un processus de changement quantitatif ; mais lorsqu'on arrive au moment du passage des changements quantitatifs aux changements qualitatifs, le minerai de fer original devient fer, puis ce fer devient acier (...). Si nous appliquons ces lois (...) à la révolution, nous avons la théorie marxiste des étapes de la révolution. Par exemple, S1 nous prenons chaque période historique dans la progression de la révolution, et si nous la divisons en quelques grandes étapes, et si nous divisons de E nouveau chaque grande étape en plusieurs petites étapes, et si nous recherchons la contradiction caractéristique de chaque étape, nous pourrons ainsi concentrer nos forces, et procéder ainsi pas à pas à l'accomplissement des tâches révolutionnaires de chaque étape ». (DAI Fang « La Théorie de la révolution permanente et la théorie des étapes dans le développement de la révolution », in : Zhengzhi Xuexi, 2, 1959, pp. 21 à 24).

Le deuxième aspect de la théorie de la révolution permanente, Trotsky le définissait comme suit :

« la théorie de la révolution permanente caractérise la révolution socialiste ellemême. Pendant une période dont la durée est indéterminée, tous les rapports sociaux se transforment au cours d'une lutte intérieure continuelle. La société ne fait que changer sans cesse de peau ». (L. Trotsky: « La révolution permanente » : Paris, Rieder, 1932, p. 36).

Schram cite des textes chinois allant dans ce sens : « Le camarade Mao Tse-Toung, suivant strictement cette théorie, ne l'a pas seulement appliquée en ce qui concerne les grandes étapes de la révolution de démocratie populaire et de la révolution socialiste, il l'a appliquée à toutes les étapes de la révolution de démocratie populaire et de la révolution socialiste ; en outre, il l'a appliquée résolument et à fond au processus de transition au socialisme et au communisme. Après l'achèvement de la révolution socialiste dans la propriété des moyens de production, il a mis en avant la révolution sur le front politique et idéologique. Immédiatement après la victoire de cette révolution, il a mis aujourd'hui en avant le mot d'ordre d'une révolution technique ».

(SUN Ding guo : « Un développement important de la méthode dialectique marxiste », in : Zhexue Yanjiu, 3, 1958, pp. 24-35).

On remarque comme le fait Schram, que le terme « révolution » est employé ici pour « bouleversement ». Il ne s'agit pas seulement de bouleversements sociaux, mais de bouleversements dans tous les domaines.,

Le texte fondamental de Wu Jiang, déjà cité affirme à ce sujet :

« Du point de vue du matérialisme dialectique, ce qu'on appelle une révolution, c'est lorsqu'un changement quantitatif dans l'évolution de la société suscite un changement qualitatif, ou appelé un changement subit, un saut ».

Et encore :

« les changements qualitatifs partiels s'accumulent, pour accomplir un changement qualitatif fondamental, mettant en mouvement la solution de la contradiction fondamentale. Or, tous ces changements qualitatifs partiels sont autant de révolutions, quelle que soit l'échelle de ces révolutions ».

Cet article étonnant, établit la base philosophique d'un grand bond Il met en garde le matérialisme dialectique conséquent contre métaphysique des étapes. C'est que les communes servaient à préparer le passage rapide au communisme intégral dans la conception de l'époque.

Incontestablement, cet article représente un grand bond en avant... dans la philosophie de la bureaucratie chinoise !

Quant au troisième et dernier aspect de la théorie de la révolution permanente (le caractère international de celle-ci) Schram ne cite pas de textes chinois. C'est sous cet aspect-ci que la révolution permanente a le plus tardé à être théorisée par les Chinois. Les textes chinois remettant en question la théorie du socialisme en un seul pays sont postérieurs à son ouvrage. Ce n'est que vers la fin de l'année 1963, dans leur polémique avec la « Lettre Ouverte » du Comité Central du P.C.U.S., qu'ils attaquent ceux qui considèrent comme un but en soi le « socialisme dans un seul. ou dans quelques pays », en se basant d'ailleurs cyniquement sur un texte de Staline datant de 1925 (voir « Des défenseurs du Néo-colonialisme », quatrième: article du Renmin Ribao et du Hongqi sur la lettre ouverte du CC du PCUS).

Mais Schram fait toutefois le commentaire suivant : « Dans la mesure où les Chinois s'intéressent de plus en plus activement aux progrès de la révolution dans le monde entier, ils semblent se rapprocher de Trotsky sur ce point aussi ». Mais il voit une différence très nette et même une contradiction, dans le fait que Trotsky n'estimait le succès de la révolution mondiale assurée qu'après la victoire pays capitalistes avancés, tandis que les Chinois estiment que la révolution coloniale. peut ébranler « les fondements du système impérialiste ».

Une facette de la théorie de la révolution permanente avait déjà été théorisée depuis longtemps par les Chinois, sous le nom de « rôle dirigeant du prolétariat ». C'est sous ce nom en effet qu'ils ont théorisé le fait que le P.C.C. gardait son indépendance et ne se laissait plus désarmer, tout en se liant au « bloc des quatre ses », Tchang Kai Chek y compris !

Il faut voir comment Mao Dun, dans la préface de son roman « Minuit » explipourquoi ce rôle dirigeant n'incombe pas à la bourgeoisie

« ...pressés par la pénétration économique des impérialistes, entravés dans leur développement par le féodalisme, et menacée par les capitalistes compradores qui contrôlaient les finances, les industriels nationaux chinois recouraient aux méthodes brutales et intensifiaient leur exploitation de la classe ouvrière afin de se eux-mêmes (...). Je voulais me limiter à refuter le raisonnement erroné des trotskystes et montrer par des faits réels que la Chine n'avait pas pris le chemin du développement capitaliste, que sous l'oppression des impérialistes, elle était devenue de plus en plus coloniale. Dans la bourgeoisie nationale chinoise, il y eut, est vrai, bien des hommes présentant les mêmes caractéristiques que celles bourgeoisie française, mais la Chine semi-coloniale de 1930 n'étant pas la France du XVIII•siècle, l'avenir de la bourgeoisie chinoise était fort sombre et, pour ainsi dire, sans espoir ; d'où l'instabilité de cette classe... ». (Préface datée mai 1939, dans « Minuit », Editions en Langues étrangères, Pékin, 1962).

On aura reconnu que Mao Dun combat ici des trotskystes imaginaires avec des. arguments qui sont en fait ceux que Trotsky avançait à l'appui de la théorie de la révolution permanante ! Les idées « trotskystes » qui sont réfutées ici sont celles: de Chen Tu-hsiu avant que ce dernier ne se rallie au trotskysme !

Mais ce livre de Schram confirme que la notion de révolution permanente en elle-même n'est intervenue chez les dirigeants chinois qu'à partir de 1958-59. Cela veut dire qu'ils ont, une dizaine d'années après la prise du pouvoir, commencé à théoriser l'expérience de leur révolution. Dix ans après et non avant, comme l'avait fait Trotsky. Ils ont théorisé une expérience qui avait été menée en partie empiriquement, dépassant constamment la lettre programme officiel du PCC avant 1949. à propos dune longue période de développement capitaliste ren te regime de na En outre ils ont fait le silence - dès 1954 - sur leurs premières affirmations « nouvelle démocratie », en affirmant que est devenue une forme de dictature du prolétariat, depuis la constitution chinoise de

Il est probable que la théorisation de l'expérience de la révolution chinoise s'est faite au fur et à mesure du développement de leur conflit. avec la direction soviétique, et sous l'impulsion de ce conflit.

pourquoi la théorisation du caractère international de la révolution pu être débutée qu'à partir de la rupture politique ouverte entre les deux partis.

Livres reçus dont nous rendons compte ultérieurement : R. DUMONT, Sorkloz, Kolkhoz... (Editions du Seuil) - « L'œil de Moscou à Paris » (Julliard éditeur).

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