Il a été annoncé récemment que le gouvernement irakien a donné satisfaction aux revendications des Kurdes. La nouvelle d'un cessez-le-feu a été confirmée par les Kurdes, mais ceux-ci gardent leurs armes au cours des négociations qui vont s'engager. Celles-ci aboutiront-elles enfin à donner aux Kurdes l'objectif qu'ils recherchent ? Quoi qu'il puisse en être, nous ne pensons pas inutile de publier ci-après la traduction d'un article sur la question kurde qui a paru en octobre 1963 dans
Run mensuel, Mazpen, édité en Israël,
L'effusion de sang continue dans le Kurdistan arabe. Le régime de terreur du parti Baath a engagé dans une sale guerre contre le peuple kurde luttant pour sa liberté, les deux tiers de l'armée irakienne — trois de ses cinq divisions et la moitié de ses chars ainsi que de l'artillerie lourde et des avions à réaction.
Cette guerre avait commencé déjà sous le règne de Kassem en 1961.
Les Kurdes sont un des peuples les plus anciens de l'Asie occidentale. Depuis environ 5.000 ans, ils vivent sur le territoire connu sous le nom de Kurdistan. Aujourd'hui il est partagé entre la Turquie, l'Iran, l'Irak, l'Arménie soviétique et la Syrie. Dès 1639 il fut déchiré entre l'Empire Ottoman et la Perse. Après la première guerre mondiale les impérialistes le partagèrent à nouveau. A cette époque deux millions de Kurdes vivaient en Irak, deux millions en Iran, deux millions en Turquie, plus d'un demi million en Syrie et près de 15.000 en Arménie soviétique.
Ce partage accompagné des intrigues de l'impérialisme en Asie occidentale entrava le développement national du peuple kurde et empêcha son indépendance nationale.
Le combat du peuple kurde pour l'indépendance nationale et l'unité nationale — union des différentes parties du Kurdistan — commença dès la fin et atteignit son point culminant après la deuxième guerre mondiale. Depuis le début du siècle présent, le peuple kurde se souleva environ dix fois contre ses oppresseurs. En 1919, il se révolta sous la conduite de Scheich par l'« Organisation socialiste israélienne ». Mahmed et, après de longs combats, l'impérialisme anglais réussit à réprimer la révolte dans le sang. Mais, par suite de la pression continue des Kurdes, la GrandeBretagne dut, en 1922, reconnaitre les droits du peuple kurde. Avec l'accord du gouvernement irakien d'alors, fut formé un gouvernement kurde indépendant dont la capitale était Al-Sulimania. Peu de temps après pourtant, la Grande-Bretagne reniait ses engagements et abolissait le jeune Etat.
En 1929 et en 1931, les Kurdes se soulevèrent à nouveau. Le dernier soulèvement dura jusqu'en 1942. En 1943, les Kurdes d'Irak se révoltèrent sous la direction de Mulla Mustapha. Mais ce soulèvement s'effondra rapidement, Barsani et un grand nombre de ses partisans et frères furent contraints de fuire au Kurdistan iranien. La ils participerent à un nouveau soulèvement qui conduisit à la proclamation d'une République kurde indépendante. Quelque temps après, le gouvernement d'Iran réussit à réprimer le soulèvement et à liquider la jeune République kurde. A la suite du refus des Etats-Unis de leur procurer un abri, Barsani et une partie de ses partisans réussirent, après de durs combats contre les armées iranienne, turque et irakienne à percer l'encerclement et à fuire en Union soviétique. Des 2.000 combattants, environ 650 s'échappèrent, qui restèrent là-bas jusqu'à la révolution irakienne du 14 juillet 1958.
Cette révolution en Irak assura au peuple kurde l'égalité des droits. La « Constitution provisoire» qui fut proclamée après la révolution, établissait que la République irakienne « appartient en
QUAT commun aux Arabes et aux Kurdes ». Ceux qui avaient combattu pour la liberté du peuple kurde sous la conduite de Mustapha, Barsani, ceux qui s'étaient enfuis en Union soviétique, revinrent en Irak et montrèrent qu'ils étaient prêts à participer à la construction du nouveau régime.
En opérant un virage à droite et en tournant le dos aux forces révolutionnaires en Irak, Kassem s'aliéna aussi les Kurdes et mena une politique de répression nationale brutale contre le peuple kurde. Au début de 1960, le gouvernement irakien commença à soutenir les grands propriétaires fonciers et les autres forces réactionnaires kurdes. En outre, le gouvernement encouragea la presse de Bagdad à proclamer le mot d'ordre chauvin de «l'assimilation kurde ». Même l'emploi du nom de «Kurdistan» fut interdit, et on appela simplement ce territoire, l'Irak du Nord. On enleva aux Kurdes le droit d'étudier dans leur langue nationale et administrations locales et régionales.
La pauvreté, l'exploitation, l'analphabétisme et les maladies furent le sort des masses kurdes. Dans tous les domaines - économique, politique, culturel -elles furent désavantagées. Et comme le peuple kurde s'est soulevé contre cette répression, le gouvernement de Kassem a envoyé son armée au nom de « la loi et de l'ordre ».
Au lieu de proclamer «le droit à l'autodétermination des Kurdes », le P.C. irakien soutint seulement de façon très générale et très discrète «les droits du peuple kurde»; d'autre part, il vit dans le mot d'ordre du droit à la séparation et à la fondation d'un Etat kurde indépendant une « conspiration impérialiste».
En mars 1962 parut dans la « Nouvelle
Revue Internationale » - organe du mouvement mondial stalinien - un article sur les événements au Kurdistan irakien, dans lequel il était dit :
« Les agents du CENTO et les compagnies pétrolières ont trouvé avantage à cette situation et, en comptant sur les forces britanniques à Koweit, ont fomenté des soulèvements armés contre l'Etat irakien en ayant comme mot d'ordre « la défense de Barsani» et l'établissement d'un «Etat kurde». Ils voulaient utiliser le vieux plan qui consiste à isoler les régions du Nord et à les annexer à l'Iran
(c'est-à-dire au CENTO). Ayant été correctement dénoncée par le parti communiste, cette activité, une partie de la politique générale de l'impérialisme au
Moyen-Orient, a créé une situation sérieuse et complexe en Irak.»
Ainsi le P.C. irakien, au lieu de soutenir le soulèvement kurde, se contenta de « demander au gouvernement de Kassem de résoudre la crise du Nord de l'Irak par une voie pacifique», et «par une voie qui visait à renforcer l'unité du peuple irakien contre les intrigues de l'impérialisme et de la réaction».
Cette prise de position opportuniste du P.C. irakien était inséparable de sa ligne politique générale, qui était basée sur le soutien du gouvernement de Kassem, lequel était absolument opposé à l'unité nationale arabe. D'une part elle voyait donc dans le soulèvement kurde un facteur d'affaiblissement du régime de Kassem ;et d'autre part elle voyait dans la séparation du Kurdistan un affaiblissement de la République irakienne, et de ce fait un facteur poussant l'Irak vers l'unité arabe. Pour le territoire irakien seul, il serait plus difficile, aussi bien du point de vue économique que politique de résister comme état autonomiste .
Grâce à la politique opportuniste du P.C., nous sommes témoins aujourd'hui de la situation tragique du mouvement de libération anti impérialiste au MoyenOrient .Une situation dans laquelle deux mouvements nationaux anti-impérialistes
(l'arabe et le kurde) luttent l'un contre l'autre, bien que tous les deux représentent deux parties indissociables de la Révolution générale des peuples coloniaux.
La reconnaissance du droit à l'autodétermination du peuple kurde et la fondation d'un Etat kurde indépendant ne sont pas du tout nuisibles au mouvement de libération arabe. Au contraire; elles l'aident et aident la révolution coloniale en général. Car un Etat kurde indépendant dans le Kurdistan irakien pourrait se transformer en centre et en levier du mouvement de tous les Kurdes aussi bien en Turquie, qu'en Iran ; ces deux pays sont membres du « Cento » et ceci constituerait une force puissante contre la base impérialiste la plus importante au
Moyen-Orient. A plus long : terme, ceci aiderait l'unité nationale arabe qui, aujourd'hui, est un des problèmes fondamentaux du mouvement national arabe.
Avec le changement de la situation politique en Irak après la prise du pouvoir par le Baath, le P.C. irakien soutient, il est vrai, le soulèvement kurde, et beaucoup d'officiers communistes arabes participent activement aux combats aux côtés des Kurdes. Cependant le P.C. ne lance pas encore le mot d'ordre du droit à l'autodétermination allant jusqu'à la séparation. L'Union soviétique soutient dans la presse et dans les discours le soulèvement des Kurdes, mais d'autre part l'aide soviétique va au gouvernement irakien et les armées d'Aref combattent les Kurdes avec des armes soviétiques.
Le mouvement de libération nationale kurde, comme tout autre mouvement de libération nationale, ne manque pas d'oppositions de classe à l'intérieur, qui se reflètent dans différents courants politiques et idéologiques. Le danger pour le mouvement de libération nationale arabe et pour la révolution coloniale ne vient donc pas de la séparation du Kurdistan irakien, ni de la fondation d'un Etat kurde indépendant, mais du renforcement des forces féodales et bourgeoises dans le mouvement kurde qui, conformément à leur caractère de classe, penchent pour une alliance avec l'impérialisme. D'autre part le renforcement du poids des masses et de l'hégémonie prolétarienne dans le mouvement de libération kurde serait un facteur riche d'influence dans le mouvement de libération sociale et nationale de tout l'Irak.
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En Israël, on commença à parler dernièrement dans différents cercles, du soutien et de l'identification du combat du peuple kurde en Irak. Ces cercles, en dépit de leurs différences dans l'approche des autres questions politiques, voient dans le combat du peuple kurde un facteur anti-arabe qui affaiblit les Arabes, et ils s'en servent comme prétextes pour entretenir des sentiments anti-arabes et pour renforcer leur propagande antiarabe. Les mêmes cercles, qui prétendent être contre le régime existant en Israël et pour la coopération entre les peuples de la région, comme « Haolam Hase », appellent au soutien du soulèvement kurde parce qu'il ouvre « un deuxième front contre nos ennemis (les Arabes) » Ils voient dans le mouvement kurde un allié qui représente un contrepoids non arabe « à l'intérieur de la région dans laquelle se trouve la majorité des Arabes ».
Nous nous identifions au soulèvement kurde en Irak et appelons à son soutien, cependant pour de tout autres raisons. Nous ne voyons aucune opposition entre les mouvements de libération arabe et kurde Au contraire, nous les considérons comme se complétant et les deux sont des parties inséparables de la révolution coloniale. Le soulèvement kurde en Irak n'est pas dirigé contre les masses arabes qui luttent également pour leur liberté ; il est dirigé contre les forces, aussi bien arabes que kurdes, qui oppriment les masses. Chaque victoire des masses kurdes dans leur combat actuel est en même temps une victoire des forces qui luttent contre le régime de terreur qui règne aujourd'hui en Irak. Le soutien du soulevement kurde ne peut pas se faire sur la base de la politique israélienne actuelle — coopération avec l'impérialisme contre le mouvement de libération des peuples coloniaux - mais seulement sur la base d'un travail commun avec le mouvement colonial en général contre l'impérialisme. Si nous voulons chercher un allié dans cette région, il est impossible de le trouver dans un mouvement de libération contre un autre Le véritable allié des masses israéliennes ne peut être que l'ensemble des mouvements de libération dans cette région, le mouvement colonial anti-impérialiste.
Le mouvement de libération kurde et les soulèvements du peuple kurde ont été un facteur important dans l'effondrement du régime de Nuri al Saïd et plus tard de celui de Kassem. De même le soulèvement actuel des Kurdes sera un facteur • déterminant dans la chute du régime sanglant d'Aref. Mais le mouvement de libération kurde ne peut pas réussir cela seul, avec ses propres forces ; il ne peut pas non plus arriver à libérer le peuple kurde sans la coopération des forces anti-impérialistes qui luttent aujourd'hui en Irak contre le régime existant. Seul un front unique des masses arabes et kurdes peut changer la situation en leur faveur.