Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 21

Le quarantième anniversaire de la mort de Lénine

Quatrième Internationale, n° 21 · février-mars 1964 · p. 38-41 · 2 595 mots

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Pour commémorer le 40º anniversaire de la mort de Lénine, plutôt que de publier un article s'ajoutant à tant d'autres qui analysent le rôle historique de la pensée et de l'œuvre du fondateur du premier Etat ouvrer, mieux vaut donner la parole à Lénine lui-même.

En 1959 parut à Moscou la 4e édition des Euvres Complètes de Lénine, quatrième édition qui compte cinq tomes de plus que la 3 : les tomes 36 à 40. Deux de ces tomes, les tomes 38 et 39, présentent des textes déjà préalablement publiés en dehors du cadre des Œuvres Complètes : les Cahiers philosophiques et les Cahiers de l'impéralisme. Le tome 40 contient des Matériaux sur la question agraire et le tome 37 les Lettres à la famille, en partie connues, en partie inédites, d'un intérêt certain. Mais c'est le tome 36 qui présente incontestablement l'intérêt majeur.

Il contient en efjet une série de lettres, de notes et de documents de la main de Lénine, s'échelonnant de 1900 à 1923, qui n'avaient pas été inclus dans les éditions préalables des Euvres Complètes, parjois par pure négligence, parjois parce qu'ils n'avaient pas encore été découverts, mais aussi - et c'est cette catégorie qui est évidemment la plus importante d'un point de vue historique et politique -- parce que leur contenu gênait Staline dans son ascension vers la dictature, qu'ils avaient été délibérément écartés sur ses ordres et que la diffusion de certains d'entre eux — notamment le Testament - provoquait une répression inexorable.

Il est impossible de reprendre ici la nomenclature intégrale de tous ces textes préalablement supprimés par Staline. De nombreuses lettres adressées à Chliapnikov, zinovier, Boukharine, Karl Radek, Kamenev, etc., avaient sans doute été supprimées des éditions préalables pour cacher les relations extrêmement amicales que Lénine avait entretenues avec ces vieux bolcheviks, avant et après la Révolution d'Octobre, relations qui s'inscrivaient naturellement en faux contre la thèse stalinienne selon laquelle ces dirigeants du Parti avaient été des « adversaires irréconciliables du léninisme » se dévoilant plus tard « espions au service du capitalisme».

Une lettre à Karpinsky indique en passant que le fameux « voyage en train blindé à travers l'Allemagne » après l'éclatement de la Révolution de février 1917 — voyage cité par d'innombrables sycophantes comme preuve de « l'immoralisme » de Lénine, sinon du fait que les bolchéviks furent « consciemment ou inconsciemment » des agents de l'impérialisme allemand — que ce plan ne provenait point de Lénine ou des bolcheviks, mais du menchevik de gauche, Martov. Des notes d'avril 1917 avaient sans doute été supprimées parce qu'elles critiquaient durement la Pravda (rédigée à ce moment par Staline et Molotov) comme « glissant vers le kautskysme ».

Tous ces documents non inclus dans l'édition précédente des Euvres Complètes avarent cependant été préalablement publiés dans diverses revues, surtout pendant la période 1924-1928.

Le tome 36 contient également des documents que Staline avait réussi à cacher intégralement au public, c'est-à-dire qui n'avaient jamais été publiés durant sa vie.

1) La Lettre du Congrès, c'est-à-dire le « Testament de Lénine ».

2) Une série de notes sous le titre commun « Attribution de fonctions législatives au Gosplan ».

3) Une série de notes sous le titre « La Question des Nationalités ou de l'Autonomie ».

Les notes sur l'attribution de fonctions législatives au Gosplan sont importantes parce qu'elles confirment que, sur cette question également, — une des premières dont il s'est occupé — Lénine approuva une thèse de Trotsky qui allait être reprise par l'Opposition de Gauche en 1923, contre la résistance de Staline et de la plupart des éléments bureaucratiques du P.C.U.S.

Les notes de Lénine sur la question nationale présentent un grand intérêt, surtout par l'esprit internationaliste absolument pur, la véritable haine à l'égard nationalisme grand-russe, l'hostilité profonde à l'égard de la bureaucratie soviétique qui s'y manifestent. Trotsky avait signalé à plusieurs reprises qu'avant de mourir, Lénine avait engagé une lutte violente contre Staline, Ordjonikidzé et Dzerjinski, pour la répression qu'ils avaient déclenchée contre les communistes géorgiens accusés de «déviations nationalistes-bourgeoises ». Staline et les historiens staliniens avaient toujours passé sous silence ou contesté la réalité de cette lutte. Les documents inédits de Lénine confirment à la fois la réalité de cette lutte et sa violence.

Le « Testament » de Lénine a joué en lui-même un rôle important dans l'histoire des luttes entre la fraction stalinienne et l'Opposition de Gauche dans le P.C.U.S., entre 1926 et 1932. Publié à l'étranger par Max Eastman, caché au public communiste sur décision du Comité Central de janvier 1923, ce fameux « Testament » qui demandait que Staline soit éliminé de la fonction de secrétaire-général du parti, fut publiquement confirmé comme authentique dans le discours de Staline devant le C.C. d'août 1927 (Correspondance Internationale, n° du 17/11/1927).

Dans la version répandue par Max Eastman d'abord, par notre mouvement ensuite, le « Testament » de Lénine se compose d'un texte daté du 23-5 décembre 1922 et d'une annexe ‚datée du 4 janvier 1923. Il s'avère maintenant que le « Testament » comporte encore une troisième partie, datée du 26 décembre 1922, qui s'insère entre le texte lui-même et l'annexe. Cette partie, jusqu'ici inédite, est extrêmement imporla bureaucratie soviétique. C'est pourquoi il insiste sur la nécessité d'élire au Comité tante parce qu'elle démontre la manière dont Lénine avait saisi la nature sociale de Central des ouvriers « situés en-dessous de cette couche qui, depuis cinq ans, a rejoint les rangs des fonctionnaires des Soviets », c'est-à-dire de « simples ouvriers » continuant à travailler dans l'industrie comme producteurs.

Cette distinction démontre que Lénine était conscient non seulement de l'emprise de la bureaucratie sur l'appareil d'Etat soviétique, mais encore du début de l'emprise de cette même bureaucratie sur la direction du parti bolchévik. Ses deux propositions : écarter Staline comme secrétaire général du P.C.U.S., élire au Comité Central de simples ouvriers restant des producteurs et non pas devenus bureaucrates, poursuivaient le même but : dégager la direction du Parti de l'emprise de la bureaucratie, la rendre capable de réagir contre le processus de bureaucratisation, de s'appuyer sur le prolétariat contre la bureaucratie. Dans ce sens, le « Testament » de Lénine de 1922-23, ainsi complété, devient une véritable « Préface » au Cours Nouveau de Trotsky, et à l'ensemble des documents avec lesquels l'Opposition de Gauche déclencha dès 1923 la lutte dans le Parti, pour que celui-ci prenne conscience du danger bureaucratique et se mobilise contre ce danger.

Nous reproduisons cette troisième partie du « Testament » de Lénine, ensembie avec une de ses notes sur la question des nationalités.

Ajoutons que la 4° édition des Œuvres Complètes de Lénine est encore loin d'étre « complète ». La majeure partie de la correspondance politique de Lénine avec ses camarades à la direction du Parti bolchevik y fait encore défaut, notamment la volumineuse correspondance entre Lénine et Trotsky au cours des premières années de la Révolution.

LETTRE AU CONGRES

Suites des notes. 26 décembre 1922. L'augmentation de l'effectif du Comité Central, porté à 50 ou même à 100 membres, de membres du C.C. et plus il y aura de monde initié à son travail, doit poursuivre, selon moi, un double ou même un triple but : plus il y aura moins sera grand due à une imprudence. La nomination de nombreux ouvriers au le danger de scission Comité central les aidera à améliorer notre appareil, qui est vraiment défectueux. A vrai dire, il nous a été légué par l'ancien régime, et il était absolument impossible de le remanier en un délai aussi court, surtout en temps de guerre, durant la famine, etc.

Par conséquent, aux « critiques » qui, avec un sourire d'ironie ou avec aigreur, nous façon généra e, il est impossible de remanier un appareil dans une mesure suffisante signalent les ne comprennent pas le moins défauts de notre appareil, on peut répondre tranquillement que ces gens-là du monde les conditions de la révolution actuelle. D'une accomplie chez nous. Qu'il nous suffise d'avoir créé en cinq ans l'Etat de type nouveau cinq ans, étant donné surtout les conditions dans lesquelles la révolution s'est où les ouvriers marchent en tête des paysans contre la bourgeoisie, ce qui, la situation où les ouvriers marchent internationale nous étant hostile, est déjà une chose prodigieuse. Mais ce sentiment ne doit pas le moins du monde nous faire oublier qu'en somme nous avons pris le vieil appareil au tsar et à la bourgeoisie, et que maintenant, avec l'avènement de la paix minimum de garanties contre la famine, tout l'effort doit viser à rendre l'appareil et meilleur.

Je vois les choses ainsi quelques dizaines d'ouvriers qui entreraient au Comité central pourraient mieux quiconque entreprendre de vérifier, d'améliorer et remanier notre appareil. L'Inspection ouvrière et paysanne, dont c'était la fonction au début, s'est révélée incapable de s'en acquitter ; elle ne peut donc servir, dans certaines conditions, que d' « appendice » ou d'auxiliaire à des membres du Comité central. Les ouvriers qui feront partie du Comité central ne doivent pas, à mon sens, être recrutés parmi ceux qui ont fait un long stage de travail au sein des Soviets (parmi les ouvriers que je désigne dans ce passage de ma lettre, je classe partout aussi les paysans), parce que chez ouvriers se sont déjà créé certaines traditions et certains préjugés qu'il faudrait précisément combattre.

Parmi les ouvriers membres du Comité central doivent principalement figurer les ouvriers situés au-dessous de cette couche qui, depuis cinq ans, a rejoint les rangs des fonctionnaires des Soviets, et appartenant plutôt au nombre des simples ouvriers et des simples paysans, qui ne sauraient toutefois se classer, ni de près ni de loin, parmi les exploiteurs. Je pense que ces ouvriers, en assistant à toutes les séances du Comité central et du Bureau politique, et en lisant tous les documents du Comité central, peuvent former des cadres fidèles au régime soviétique, capables d'abord de renforcer le Comité central lui-même, et, ensuite, de travailler effectivement au renouvellement et à l'amélioration de l'appareil.

(tome 36, pp. 608-610). LA QUESTION DES « NATIONALITES » OU DE « L'AUTONOMIE » Suite des notes. 30 décembre 1922. Je suis fort coupable, je crois, devant les ouvriers de Russie, de n'être pas intervenu avec assez d'énergie et de rudesse dans la fameuse question de l'autonomie (1), appelée efficiellement, si je ne me trompe, question de l'Union des Républiques socialistes soviétiques.

En été, au moment où cette question s'est posée, j'étais malade, et en automne j'ai trop compté sur ma guérison et aussi sur l'espoir que les sessions plénières d'octobre et de décembre [du C.C.] me permettraient d'intervenir dans cette question. Or, je n'ai pu assister ni à la session d'octobre (consacrée à ce problème), ni à celle de décembre ; et c'est ainsi que la question a été discutée presque complètement en dehors de moi.

J'ai pu seulement m'entretenir avec le camarade Dzerjinski qui, à son retour du Caucase, m'a fait en était cette question en Géorgie. J'ai pu, de même, échanger deux mots avec le camarade Zinoviev et lui dire mes craintes à ce sujet. De la communication que m'a faite le camarade Dzerjinski, qui était commission envoyée par le Comité central pour « enquêter » sur l'incident géorgien, je n'ai pu tirer que les craintes les plus sérieuses. Si les choses en sont venues au qu'Ordjonikidzé s'est laissé aller à user de violence, comme me l'a dit le Dzerjinski, vous pouvez bien vous imaginer nous avons glissé. Visiblement, toute cette entreprise d' « autonomie » a été foncièrement erronée et inopportune.

On prétend qu'il fallait absolument unifier l'appareil. D'où émanaient ces affirmations ? N'est-ce pas de ce même appareil de Russie, que, comme je l'ai déjà dit dans

(1) L' « autonomie », c'est l'idée de l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques par integration dans la R.S.F.S.R. sur la base de l'autonomie. Cette idée avait servi de base au « Projet de Résolution sur les rapports de la R.S.F.S.R. avec les Républiques indépendantes », présenté en septembre 1922 par Staline, et adopté par une commission du C.C. Dans sa lettre du 27 septembre 1922, adressée aux membres du Bureau Politique, Lénine soumit ce projet à une critique sévère. Il proposa une solution foncièrement différente en son principe : l'union volontaire de toutes les Républiques Socialistes Soviétiques, y compris la R.S.F.S.R., au sein d'une Union des Républiques Socialistes Soviétiques, sur la base d'une complète égalité de droits.

un numéro précédent de mon journal, nous avons emprunté au tsarisme en nous bornant à le badigeonner légèrement d'un vernis soviétique ?

Sans aucun doute, il aurait fallu renvoyer cette mesure jusqu'au jour où nous aurions pu dire que nous nous portions garants de notre appareil, parce que nous l'avions bien en mains. Et maintenant, nous devons en toute conscience dire l'inverse ; de fait, nous est encore foncièrement étranger et nous appelons nôtre un appareil qui, représente un salmigondis de survivances bourgeoises et tsaristes, qu'il nous était absolument impossible de transformer en cinq ans, faute d'avoir l'aide des autres pays et alors que prédominaient les « préoccupations » militaires et la lutte contre la famine.

Dans ces conditions, il est tout à fait naturel que la « liberté de sortir de l'union », qui nous sert de justification, apparaisse comme une formule bureaucratique incapable de défendre les allogènes de Russie contre l'invasion du Russe authentique, du GrandRusse, du chauvin, de ce gredin et de cet oppresseur qu'est au fond le bureaucrate russe typique. Il n'est pas douteux que les ouvriers soviétiques et soviétisés qui sont sont en proportion infime, se noieraient dans cet océan de la racaille grand-russe, comme une mouche dans du lait.

Pour appuyer cette mesure, on dit que nous avons créé les commissariats du peuple s'occupant spécialement de la psychologie nationale, de l'éducation nationale. Mais alors une question se pose : est-il possible de détacher ces commissariats du peuple intégralement ? Seconde question : avons-nous pris avec assez de soin des mesures pour défendre réellement les allogènes contre le typique argousin russe ? Je pense que nous n'avons pas pris ces mesures, encore que nous eussions pu et dû le faire.

Je pense qu'un rôle fatal a été joué ici par la hôte de Staline et son goût pour l'administration, ainsi que par son irritation contre le fameux social-nationalisme ». L'irritation joue généralement en politique un rôle des plus désastreux.

Je crains aussi que le camarade Dzerjinski, qui s'est rendu au Caucase pour enquêter sur les « crimes » de ces « social-nationaux », se soit de même essentiellement distingué ici par son état d'esprit cent pour cent russe (on sait que les allogènes russifiés forcent constamment la note en l'occurrence), et que l'impartialité de toute sa commission se assez par les « voies de fait » d'Ordjonikidzé. Je pense que l'on ne caractérise saurait justifier ces voies de faits russes par aucune provocation, ni et que le camarade Dzerjinski a commis une faute irréparable en considérant même par aucun outrage, ces voies de fait avec trop de légèreté.

Ordjonikidzé représentait le pouvoir pour tous les autres citoyens du Caucase. II n'avait pas le droit de s'emporter, droit que lui et Dzerjinski ont invoqué. Ordjonikidzé aurait dû, au contraire, montrer sang-froid auquel aucun citoyen ordinaire n'est tenu, à plus forte raison s'il est inculpé d'un crime « politique ». au fond, les social-nationaux étaient des citoyens inculpés d'un crime politique, et toute l'ambiance de cette accusation ne pouvait le qualifier autrement.

Ici se pose une importante question de principe : Comment concevoir l'inter- l'internationalisme ? (Tome 36, pp. 618-620.)

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