Depuis l'arrivée de de Gaulle au pouvoir, la vie politique en France était quasi inexistante. Les quelques référendums et les élections laissèrent largement indifférentes des masses pourtant préoccupées de leurs conditions d'existence. (Le nombre de journées de grèves dans l'année 1963 est le plus élevé depuis dix ans.) Les partis ouvriers recueillent un grand nombre de voix aux élections, mais ne mobilisent pas les masses.
Mais voici que l'opposition dite de gauche, en l'occurrence des clubs de politiciens, de hauts fonctionnaires, etc., croit avoir trouvé le moyen de ranimer la vie politique. Le sujet, c'est l'élection du Président de la République. Il y avait plus de cent dix ans qu'un président de la République n'avait été élu au suffrage universel. L'expérience de la II• République avec l'élection de celui qui devait devenir le second Bonaparte (cf. K. Marx, le 18 Brumaire de Louis Bonaparte) à la suite d'un coup d'Etat, avait créé chez les républicains une tradition hostile à l'élection du chef d'Etat par la voie du suffrage universel, de crainte qu'un homme ainsi plébiscité passe outre au Parlement. La tradition républicaine s'opposait même à une direction politique de la part du Président. De Gaulle venu au pouvoir par le coup d'Etat du 13 mai 1958, la tradition bonapartiste remplaça la tradition républicaine, et le Président de la République sera élu au suffrage universel.
Formellement l'élection doit avoir lieu en 1965, mais de Gaulle peut à tout moment brusquer les choses. Lors d'un voyage en province, il a laissé entendre, à sa manière équivoque habituelle, qu'il qu'il pourrait solliciter un nouveau mandat. Il n'est également pas impossible qu'il se fasse réélire non à la suite d'une campagne électorale mais d'un référendum.
Pour toutes ces raisons, les grenouilles démocratiques s'agitaient depuis quelque temps dans de petits clubs et voulaient avoir d'ores et déjà un candidat à la Présidence en opposition à de Gaulle.
Parmi ces grenouilles se trouve un nombre appréciable de néo-capitalistes qui aspirent à un « Etat moderne », c'està-dire à un Etat bourgeois « fort », avec un président de la République vigoureux, et dans lequel le Parlement se montrerait au fond très complaisant, en un mot des gens pas trop fachés du régime actuel; ce qu'ils veulent c'est, à la place d'un de Gaulle, arbitraire, hostile aux corps intermédiaires élus, un personnage plus régulier dans ses rapports avec le monde politique traditionnel.
Dans les circonstances présentes, un candidat opposé à de Gaulle paraît n'avoir pas de chances de l'emporter. Mais nos grenouilles font de savants calculs. Il y aura un candidat de droite qui peut recueillir environ 5 % des voix. Si le candidat de la gauche obtient un peu plus de 40% des voix, de Gaulle, compte tenu des abstentions, risquerait d'être élu à la minorité de faveur, et le personnage serait capable de refuser une telle élection. S'il n'en était pas ainsi -ajoutent nos augures — de Gaulle a près de 75 ans, il n'est pas éternel, et il est bon de faire acte de candidature une fois afin d'être connu et de se préparer à triompher d'un candidat de droite qui ne fera pas le poids quand de Gaulle ne sera plus là.
Toutes ces choses étant prises en considération, il fallait aussi tenir compte qu'il existe toujours ces deux grands partis ouvriers - PCF et PS - sans le soutien desquels un candidat ne peut espérer rassembler un vote massif.
L'astuce orne
L'astuce de nos stratèges ne connut plus de bornes. Il fallut trouver dans le Parti socialiste un personnage au « socialisme » incontesté mais qui, en même temps, sait conserver son « indépendance » par rapport à son parti. Le faire adopter comme candidat par son parti, c'était dans les conditions présentes en grande partie forcer la main à la direction du Parti communiste, qui ne voudrait pas avoir à porter la responsabilité de diviser les voix de gauche et qui hésiterait aussi à présenter un candidat communiste qui pourrait, étant donnée la nature du scrutin, ne pas recueillir sur son nom toutes les voix obtenues par les candidats communistes aux élections législatives.
Ce n'était pas encore tout. Avoir un candidat répondant à tant de qualifications ne suffisait pas. Il fallait encore trouver le moyen de le faire accepter sans soulever trop de difficultés. Louchant de l'autre côté de l'Atlantique où on peut, parait-il, apprendre quelque chose en matière d'élection présidentielle, on s'est dit qu'il fallait opérer comme un lancement publicitaire : faire naître la demande, puis prôner les qualités du produit demandé, et le faire en des termes qui conduisent les consommateurs à conclure : seul le produit Untel est ce qu'il me faut .
La première partie de l'opération s'est effectuée sans anicroche. Une première campagne de presse a soulevé l'inquiétude : la gauche court les plus grands périls si elle n'a pas dès maintenant un candidat à la Présidence de la République. Vint une deuxième campagne : ne nous occupons pas du nom du candidat, appelons-le M. X. pour l'instant, mais mettons-nous d'accord sur ses qualités ! Dès le premier article paru, quelques-uns révélèrent le dessous des cartes; mais cela ne suffit pas à arrêter le cours des choses. Des compères vinrent dire à la fin de quelques banquets bien républicains : pour moi, X. ne peut être que Defferre. Interrogé, celui-ci répondait avec candeur : je ne sais pas si je suis fait pour cela, j'ai besoin de réfléchir.
A ce moment là, il fallait porter un grand coup, de crainte que la campagne s'essouflant n'aboutisse au résultat opposé à celui recherché. La direction du Parti socialiste fut sommée de se prononcer. Le courant dans les sommets était assez fort pour le faire et pour lui faire décider la tenue d'un Congrès extraordinaire du PS au 1er février sur cette seule question de la candidature Defferre.
Le Congrès extraordinaire du Parti socialiste décida unanimement de présenter
Defferre comme candidat à la Présidence de la République et adopta unanimement une résolution sur cette candidature. Mais, le Congrès fut extrêmement divisé. « On nous demande une désignation à l'amiable [d'une commission des résolutions] - déclara à un moment Defferre — au nom d'une amitié et d'un esprit de conciliation dont je dois dire que je n'en ai pas rencontré beaucoup depuis quelques semaines.» Il fallut cinq heures de débat à huis clos dans cette commission pour aboutir à un compromis.
Sur les grands problèmes politiques, il n'y avait pas effectivement de divergences, comme nous le verrons plus loin. Le fond de la querelle tenait surtout aux rapports du candidat avec son parti. Guy Mollet est sans conteste l'homme qui comprend le mieux l'importance du Parti socialiste dans la politique française à la charnière de la bourgeoisie et de la classe ouvrière; il a vu quel rôle il pouvait jouer en 1958 pour amener de Gaulle au pouvoir, et il tient à avoir un instrument efficace pour le cas où il lui faudrait faire l'opération inverse. Defferre par contre, est le type du politicien socialiste courant en France, qui se sert du PS pour être élu, mais qui a sa propre base et qui ne se sent pas engagé par des décisions de Congrès si elles ne lui conviennent pas.
A la façon dont il a traité son parti pour être candidat, on peut imaginer comment il agirait envers lui s'il était élu Président.
Un aspect comique du débat qui opposa Mollet et Defferre, des heures durant au cours de ce Congrès c'est qu'ils se gardèrent tous deux d'appeler les choses par leur nom. Defferre se voyant déjà Président de la République, et Mollet, chef du PS victorieux se mettant à la place du Premier ministre, ils ergotèrent à perdre haleine sur ce que devaient être les rapports entre le Président de la République et le Premier Ministre.
Mais, penserez-vous, s'ils triomphent, ils ne vont tout de même pas maintenir la Constitution gaulliste de 1958 ? Et bien, si : «Elu dans le cadre de la Constitution de 1958, il respectera les devoirs de sa charge et sera le garant de la Constitution dans son esprit et sa lettre », déclare textuellement la résolution unanime du Congrès socialiste.
Ce qu'ils reprochent à de Gaulle, c'est de ne pas avoir respecté sa propre Constitution, d'en avoir fait des « interprétations abusives et erronées.»
Enfin, il ne s'agit pas d'un engagement de courte durée. La résolution dé-
QUATRIEME clare aussi qu'il y a des « écueils à éviter », parmi lesquels « un bouleversement, des innovations si grandes que l'opinion risquerait de ne pas comprendre clairement ce que nous voulons.»
Qui plus est, en s'engageant dans la campagne électorale, «le Parti conserve son entière liberté pour le jour, sans doute très lointain, où se trouverait posé le problème de la réforme d'ensemble des institutions.»
On ne peut mieux dire qu'on s'installe dans le régime gaulliste.
Il y a peu à dire sur le « programme». Le candidat Defferre ne voulait pas d'un programme, mais seulement d'« options », les partisans de Mollet n'en voulaient pas non plus, sous le prétexte que c'était au chef du gouvernement à avoir un programme et non au Président de la République. Il en est résulté un texte ayant encore moins de signification que les programmes votés dans les conventions des grands partis des Etats-Unis. Il n'engagera personne. Cependant, il faut relever un point : il n'y a pas un mot qui soit un engagement précis pour arrêter la fabrication de la force de frappe.
Il faut encore noter un aspect très net du Congrès socialiste. Au moment où la direction prétend « discuter » avec les communistes, les quelques rares interventions où il fut question du PCF furent marquées par la volonté de l'ignorer dans cette affaire. Personne n'intervint pour demander qu'on discute quoi que ce soit relativement à la campagne électorale pour la Présidence de la République avec le Parti Communiste. L'explication est fort simple ; pour cette élection, les congressistes socialistes (il n'y a pas de prolétaires parmi eux) ont les yeux tournés à droite, vers les radicaux, le MRP, et ceux-ci seraient aussitôt repoussés par des tractations avec le PCF. A cette considération conjonctuelle vient s'ajouter une considération plus profonde, en liaison avec le fait qu'il faudra tout de même tôt ou tard avoir des contacts avec lui. « Au moment où le dégel commence dans le monde communiste, déclara l'un des congressistes, nous devons tenir la dragée haute au P.C. sur notre conception idéologique.»
Nous avons résumé les circonstances qui entourent la préparation de la gauche, d'une gauche très respectueuse, pour l'élection présidentielle qui se situe dans un avenir encore indéterminé. A ce jour, les manœuvres de cercles restreints, d'aspirants Machiavel de petite envergure, ont semblé réussir. Mais le véritable problème ne réside pas dans ces combinaisons, la seule force qui peut venir à bout du régime gaulliste, c'est la classe ouvrière ; et, à l'heure actuelle, son activité — y compris son intérêt à une candidature à la Présidence de la République -dépend avant tout des rapports entre le PCF et le PS. Un accord même minime de ces partis donnerait un tout autre sens à une candidature. Les rapports entre PCF et PS ne sont plus ceux d'une guerre à mort tels qu'ils l'ont été dans les quinze dernières années, ils sont en évolution sans qu'on puisse dès maintenant discerner où aboutira la discussion qui se poursuit à présent entre ces deux formations.
Cette question des rapports entre le PCF et le PS se place dans le cadre créé par l'arrivée de de Gaulle au pouvoir et l'instauration d'un régime bonapartiste qui ne s'embarrasse pas des jeux parlementaires. Mais elle se place également à la suite d'un développement historique qui pèse sur ces partis et sur les travailleurs, et si l'on veut comprendre ce qui se produit actuellement et ce qui s'ébauche, il faut parcourir, au moins à grands traits, l'histoire de ces rapports.
Après la scission de Tours en 1920 qui devait donner naissance au Parti communiste, il n'y eut rien de très saillant jusqu'en 1934, faute de grandes luttes dans le pays. Le PC à certaines périodes faisait des propositions de front unique au PS, à d'autres périodes il s'efforçait de le miner par une politique de « front unique à la base ».
En 1933, après la victoire hitlérienne en Allemagne, la réaction et le fascisme montèrent dangereusement en France; le 6 février 1934 eut lieu une tentative de coup d'Etat réactionnaire. Aussitôt après surgit dans toute la France un mouvement de masse quasi spontané qui fit naître partout des comités de vigilance antifasciste. Les deux directions furent amenées sous cette pression à signer un pacte pour une action antifasciste commune. Très rapidement ces directions transformèrent cet accord en l'élargissant au parti radical, créant ainsi le Front populaire. Cette alliance entre les partis ouvriers et une aile du capitalisme français coïncidait avec un rapprochement entre la France et l'URSS sur le plan des relations internationales. Le Front populaire, en 1936, obtenait une majorité parlementaire, puis il limitait et arrêtait le gigantesque mouvement d'occupation des usines en laissant intacts la propriété et l'Etat capitalistes. Ce résultat atteint, les capitalistes reprirent l'initiative et, en 1937-38 le Front populaire se disloqua, les rapports entre PC et PS s'envenimèrent.
De la signature du pacte Hitler-Staline (août 1939) jusqu'au jour de l'attaque hitlérienne contre l'Union soviétique, PC et PS furent littéralement à couteaux tirés; des ministres socialistes, pendant les premiers mois de guerre, assurèrent la répression contre les militants communistes rejetés dans la clandestinité.
Dans la Résistance et à la Libération, communistes et socialistes coopérèrent à nouveau, d'abord dans la lutte contre l'occupation allemande, puis... dans le rétablissement de l'Etat et de l'économie capitalistes : les différences principales entre l'expérience de 1944-47 et celle de 1936-38 étant que, cette fois-ci, les démo crates-chrétiens (MRP) avaient remplacé comme alliés bourgeois le parti radical, et que les communistes avaient des représentants au gouvernement, à commencer par Thorez, vice-président du gouvernement présidé par de Gaulle.
En avril-mai 1947, d'une part sous la pression des ouvriers de chez Renault entrés en grève contre l'avis de tous les dirigeants syndicaux (staliniens et réformistes), et d'autre part, surtout en raison de la « guerre froide» qui débutait, la rupture entre PCF et PS s'accomplit à nouveau.
Parallèlement à ces développements sur le plan politique le mouvement syndical fut divisé en 1921 par les réformistes, il connut une première période de réunification de 1935 à 1939, puis une seconde période de réunification de 1943 à 1948.
On notera que les rapports au sein du mouvement ouvrier ont dépendu considérablement des rapports entre les fractions dirigeantes du capitalisme français et le pouvoir soviétique. Au fond, pour les socialistes, les intérêts de la bourgeoisie française, et pour la direction du PCF, les intérêts de la bureaucratie soviétique ont beaucoup plus compté que les intérêts spécifiques de la classe ouvrière française.
Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale et, surtout, depuis la « guerre froide », deux éléments n'ont cessé de peser sur les cadres socialistes en ce qui concerne leurs rapports avec le PCF. Le
(1) Tandis qu'en 1936, le rapport des votes était d'environ 65-35 en faveur du Parti socialiste, depuis 1945 ce même rapport s'est établi en faveur du PCF. On comprend qu'en conséquence de cette modification importante, nombre de militants communistes, ne saisissant pas l'ensemble des conditions qui ont amené ce résultat, n'ont pas considéré la politique du Front populaire comme néfaste puisqu'elle s'était terminée avec un renforcement de leur premier, c'est qu'à la différence d'avant 1939, le PCF est désormais largement majoritaire dans la classe ouvrière (1). Le deuxième, c'est le « coup de Prague », c'est-à-dire les événements qui ont assuré la transformation de la Tchécoslovaquie en Etat ouvrier en 1948 (2).
De 1947 jusqu'à l'arrivée de de Gaulle aul pouvoir en 1958, la «guerre froide» a sévi en permanence entre PS et PCF. Même lorsqu'en 1956, pendant le ministère Guy Mollet, les députés communistes votèrent pour ce gouvernement, et notamment pour les infâmes « pouvoirs spéciaux » qui allaient renforcer la guerre en Algérie et y instaurer un pouvoir fascisant, les socialistes se refusèrent à toute prise en considération des voix communistes.
Plus encore, à la différence de ce qui s'était toujours observé dans le passé, cette attitude était largement soutenue par l'électorat socialiste. Cela s'observait dans les deuxièmes tours de scrutin, quand un socialiste se maintenait contre un candidat communiste mieux placé au premier tour, ou quand il se désistait pour un candidat bourgeois. Les candidats communistes ne retrouvaient pas, à la différence de l'entre deux guerres, même une faible partie des voix socialistes.
La rupture semblait donc irrémédiable, et combien de fois les trotskystes qui propagaient inlassablement la nécessité du front unique PCF-PS contre l'offensive capitaliste se virent reprocher de vivre sur les souvenirs d'une époque révolue à tout jamais !
Il est tout à fait vrai que le facteur important - décisif même - de l'avantguerre a définitivement disparu : il n'y a aucune perspective pour qu'une aile importante du capitalisme français ait jamais l'idée d'une alliance avec l'URSS contre l'impérialisme américain. Le facteur « politique extérieure » va désormais directement à l'encontre d'un rapprochement entre le PCF et le PS.
Mais ce sont deux partis ouvriers, éloignés l'un et l'autre de la lutte révolutionnaire pour le socialisme, deux partis qui ont leurs racines profondes dans la parti. Par contre, les socialistes, sans condamner l'expérience du Front populaire,
(2) Il est inutile de rappeler l'affaire de Prague dans ses détails, que les khrouchtcheviens donnent comme exemple de passage pacifique et parlementaire vers le socialisme, tandis que les socialistes invoquent l'utilisation par les communistes de leur présence dans le gouvernement. Les uns et les autres paraissent oublier la présence à l'époque de l'armée soviétique sur le sol tchécoslovaque.
INTERNATIONALE socialistes. De la part de Guy Mollet, qui déclare ne pas avoir d'espoir à court terme, mais être optimiste à moyen terme, il semble y avoir derrière la tête l'idée que les dirigeants communistes prokhrouchtchéviens qui pratiquent une politique réformiste seront obligés d'abandonner le vieux vocabulaire communiste datant du temps de Lenine.
Une telle « discussion » de deux personnages sur la scène parlant chacun à la cantonade et feignant de ne pas entendre ce que dit l'autre, est possible en raison de la situation politique actuelle, en l'absence de mouvements politiques ou sociaux importants. Il serait osé de prédire de rapides changements. Ce qui est en route avance très, très lentement. Les signes de détérioration de la situation économique commencent seulement à apparaître, mais s'il existe quelques poches localisées de chômage, la classe ouvrière dans son ensemble n'éprouve pas encore de grandes inquiétudes. Si le PCF est profondément affecté, tant par la crise internationale du stalinisme que par sa succession d'échecs depuis la fin de la guerre mondiale, il connait toutefois aussi une apparente « stabilité» du fait de la torpeur politique qui affecte l'ensemble de la France. Mais rien n'est plus trompeur que cette situation. Le gaullisme est loin d'avoir donné de la stabilité au capitalisme français. Le gaullisme n'est pas d'une force comparable aux bonapartismes classiques de la France. Il ne repose pas sur un écrasement de la révolution, et son armée a dans ses armoiries Dien-Bien-Phu et Evian. Les progrès économiques accomplis depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale sont sans doute impressionnants. Mais ils n'ont réalisé qu'une chose : remettre le capitalisme français, qui avait pris du retard pendant le demi siècle précédent, dans le peloton des nations capitalistes aujourd'hui de second ordre (Angleterre, Allemagne...). Il faut encore voir s'il pourra tenir la course dans la compétition qui va devenir de plus en plus serrée. Les habiletés tactiques de de Gaulle, comme la reconnaissance de la Chine, ne peuvent venir à bout des forces réelles qui comptent dans le monde. De Gaulle a donné un répit appréciable au capitalisme français, mais il prépare une crise plus forte encore que toutes celles qui se sont succédé depuis trente ans.
Le 6 février 1964.