La chaudière bolivienne ne cesse de bouillir et la campagne électorale pour la présidence de la République, déjà pratiquement ouverte, sans aucun doute se développer sous des auspices tout à fait autres que ceux qui ont caractérisé les élections précédentes.
Au cours de l'été 1963, la puissante grève des mineurs — dont nous avons fait mention dans notre numéro de novembre - avait confirmé à la fois la combativité persistante du secteur prolétarien capital, son éloignement de plus en plus marqué de la direction officielle du MNR et le caractère timoré de la direction léchiniste, soutenue par le PC. Les journées dramatiques de décembre, qui ont attiré une fois de plus sur la Bolivie l'attention de l'opinion publique mondiale, furent une nouvelle extraordinaire flambée qui amena le pays littéralement au bord de la guerre civile.
Le prélude à ces journées fut le congrès des mineurs, convoqué à Colquiri sous la présidence de Lechin. Il marqua la rupture formelle entre les organisations des mineurs, et le gouvernement de Paz Estenssoro et adopta un texte assez avancé, largement emprunté aux positions trotskystes, malgré le caractère réticent de ses conclusions pratiques. La réponse du gouvernement fut l'arrestation brutale par la police politique de deux syndicalistes connus, Pimentel et Escobar : cette arrestation à son our déclencha la riposte foudroyante des mineurs de Catavi-Siglo XX. Il est connu de tout le monde que cette riposte consista dans l'arrestation comme otages de quelques techniciens étrangers et de membres du personnel diplomatique nordaméricain.
Ainsi que nous venons de le dire, le pays se trouva au bord de la guerre D'une part pour le gouvernement le défi était extrêmement grave ; Paz Estenssoro recourut à la mobilisation de l'armée en accord tout à fait ouvert avec la Maison Blanche. Catavi-SigloXX furent assiégés et, dans le but de démontrer un soi-disant isolement des mineurs même par rapport aux paysans, on déguisa en miliciens paysans les « carabineros », pour prétendre de façon tapageuse que les milices « campesinas » s'étaient rangées soi-disant aux côtés du gouvernement. Pour leur part, les mineurs, disposés à la lutte, établirent un contrôle militaire complet dans les régions de Catavi, Siglo XX et Huanuni, déposèrent des mines sur les routes principales, organisèrent des détachements armés, occupèrent les locaux de la police, attaquèrent les sièges du MNR, etc. En dépit de tous les pessimistes et prophètes de malheur, y compris les lechinistes, qui, dans un passé récent, avaient parlé d'une période de défaite ouvrière et de prostration, la dualité de pouvoir atteignit un niveau sans précédent, au point qu'une aile du mouvement jugea avec fondement qu'une désagrégation de l'armée était possible si le choc se produisait et lança le mot d'ordre de la formation par Lechin d'un gouvernement nouveau à Catavi-Siglo XX et de la mobilisation de toutes les masses ouvrières et paysannes. Comme il fallait s'y attendre, Lechin, qui comprenait bien les implicacons énormes d'une telle démarche et qui, même au Congrès des Mineurs, s'était encore une fois présenté comme partisan d'une révolution nationale et non sociale, chercha et trouva le compromis, malgré l'opposition ouverte et décidée d'une partie considérable des mineurs, influencée par les trotskystes.
Les événements de décembre ne pouvaient pas ne pas avoir des répercussions très profondes. La crise politique bolivienne, loin de se terminer, continue manifeste sous des formes différentes. En réalité, le mois de janvier a marqué par un approfondissement ultérieur de la crise du MNR, qui en est arrivée pratiquement à une scission.
Tandis que la candidature de Lechin à la présidence, déjà proclamée par le congrès de Colquiri, a été reprise officiellement par d'autres secteurs ouvriers, le congrès du MNR ouvert le 18 janvier par un discours de Paz Estenssoro, s'est déroulé sans la participation de la gauche léchiniste, qui a déclaré de ne pas le reconnaitre en raison des illégalités commises dans sa préparation et a accusé la droite de Paz Estenssoro de trahir les principes de la révolution de 1952. Cette scission de fait, qui s'accompagne d'une scission analogue sur le plan syndical (le gouvernement ayant mis sur pied des syndicats à lui) et qui s'est produite d'ailleurs dans un climat de tension et de répressions sévères du gouvernement contre la gauche et le mouvement syndical, marque définitivement le passage à une autre étape du développement politique en Bolivie.
Jusqu'à présent, le MNR s'était présenté formellement comme un mouvement unitaire. En pratique, Lechin avait joué le rôle de celui qui canalisait le mécontentement de la base ouvrière de façon à préserver de toute façon l'hégémonie du MNR (c'était là la signification fondamentale du bloc Paz-Lechin lors des élections présidentielles précédentes). Il semble maintenant que Lechin et la gauche du MNR veulent se placer sur un autre terrain, celui de la lutte ouverte contre Paz, vraisemblablement dans la conviction que la direction Paz est usée et incapable de garder l'influence de masse nécessaire, et donc que la solution d'une direction de rechange s'impose. Il est à peine besoin de souligner que, dans un contexte aussi explosif que celui de la Bolivie, une telle opération implique des dangers énormes pour ceux qui l'esquissent : des secteurs de masses très importantes, peut-être sous ditions majoritaires, pourraient donner à l'opération une interprétation tout à fait autre que Lechin, soit qu'ils la pousseraient beaucoup plus loin que celui-ci ne le désire soit qu'elles le débordent, tôt tard, à un tournant crucial. Il ne faut pas oublier d'autre part qu'il existe déjà, surtout chez les mineurs, une tendance qui n'a pas d'illusions en Lechin, qui déjà s'est opposée à sa politique timorée et qui exige des objectifs et des méthodes de lutte beaucoup plus avancées, à savoir une orientation révolutionnaire socialiste.
Il est difficile d'apprécier les rapports de force réellement existants à l'étape actuelle, on ne saurait donc pour l'instant se prononcer sur la question stratégique et tactique décisive, qui est celle de savoir s'il y aura ou non une phase léchiniste de la révolution bolivienne et quelle sera sa durée éventuelle. Ce qui est certain, c'est que l'on est entré dans une phase de différenciations plus profondes et de crise politique aiguë. Les trotskystes boliviens mettent à juste titre l'accent sur la nécessité de la cristallisation d'un front de gauche qu lutte au sein du mouvement des masses pour une orientation non seulement ant-impératiste, anticapitaliste, socialiste, et pour la nécessité de se préparer sans tarder à l'utilisation de méthodes de lutte nouvelles, de méthodes révolutionnaires analogues à celles qui ont assuré le triomphe de Fidel Castro à Cuba.