Traité d'économie marxiste d'Ernest MANDEL (1)
C'est un peu tardivement que nous rendons compte d'un livre qui, nous l'espérons, aura déjà été porté à l'attention de nos lecteurs malgré la large conspiration du silence faite autour de lui. Le Traité d'économie marxiste d'E. Mandel n'est pas un livre qu'on peut ignorer ou qu'on oubliera, c'est une œuvre à laquelle se référeront pendant longtemps ceux qui voudront approfondir l'économie marxiste.
Comme toutes les branches du marxisme, sa partie économique a connu maints avatars, à commencer par le fait que Marx légua une œuvre inachevée et qu'il fallut à Engels de longues années pour la compléter sous une forme digne de Marx. Pendant toute une époque, la tâche principale fut l'assimilation et la vulgarisation parmi les travailleurs des enseignements économiques de Marx - que les officiels de l'époque soit ignoraient soit tentaient de combattre au nom de la théorie marginaliste, qui servit surtout à donner une apparence scientifique à l'enseignement universitaire des problèmes économiques. Puis vinrent plusieurs œuvres originales d'économie marxiste, sur les sur problèmes de l'accumulation, des crises cycliques, de l'impérialisme, etc.
Mais, depuis près d'un demi-siècle, ce fut la stagnation, bien que, loin de faire défaut, les problèmes économiques se posaient dans des dimensions nouvelles : la grande crise économique de 1929 d'une part, les problèmes de tous ordres posés par la planification dans les Etats ouvriers d'autre part. Cette stagnation fut surtout due à l'intervention du stalinisme qui, en économie comme dans d'autres domaines, transforme la théorie en apologétique des divers moments de la politique de la bureaucratie soviétique.
Dans les pays capitalistes, la nécessité obligea les économistes à enfouir dé finitivement la théorie marginaliste et à fabriquer pragmatiquement des instruments de travail, comme la théorie de
Keynes, l'économétrie, etc.
Dans les Etats ouvriers, l'économie devint un domaine frisant l'hérésie dès qu'on sortait des données élémentaires. Staline
(1) Julliard éditeur (Paris).
lui-même sentit le danger d'un tel vide, et il essaya de le combler par des interventions personnelles fort imprudentes. Rappelons que, notamment peu avant sa mort, dans les « Problèmes économiques du socialisme en U.R.S.S. », il polémiquait avec de jeunes economistes, les Tarotchenko et autres, tandis qu'à l'épo que les Khrouchtchev et Mikoian jugeaient préférable de célébrer les louanges de Staline.
Il vaut certes mieux se borner à répéter les enseignements de Marx, plutôt que de se lancer dans des fabrications de théories sur la base d'une interprétation en atlement de toi nom on généralisation de quelques petits bourgeois se revendiquant du socialisme. Mais le marxisme méritait mieux que cela, et le Traité d'économie marxiste de Mandel est précisément l'ouvrage qui répond aux besoins du combat théorique des marxistes dans le domaine fondamental de l'économie, sur lequel repose en dernière analyse le marxisme.
Il répond à ces besoins, avant tout parce qu'il ne reprend pas du tout les données par lesquelles on est nécessairement obligé d'enseigner les rudiments économiques du marxisme - cet enseignement a sa place dans les écoles du militant — mais parce qu'il rénove le marxisme, en en redécouvrant les données fondamentales à partir des acquisitions faites par les sciences de la société (histoire, ethnographie, etc.) depuis que Le Capital a été écrit.
C'est à partir de ces acquisitions, rassemblées avec une richesse extraordinaire et dans un enchainement cohérent, et pratiquement sans citations de Marx ou des classiques du marxisme, que l'auteur rétablit les définitions essentielles de l'économie marxiste, qui sont, comme toutes les définitions scientifiques, à la fois un aboutissement et un point de départ.
Le travail humain, le surproduit, son accumulation, les rapports sociaux qui en résultent, sont exposés et développés dans une série de chapitres où les enseignements de Marx ne sont pas apportés sous forme d'affirmations péremptoires lancées ex cathedra, mais viennent en conclusion
QUA des travaux d'innombrables savants dans de multiples domaines. De ce fait, l'économie marxiste trouve sa figure réelle. d'essence des rapports sociaux et non, comme on la présente trop souvent, d'un tableau de formules dépourvues de vie.
L'auteur de cet ouvrage ne s'est borné à rénover l'enseignement de l'écopas nomie marxiste - ce qui serait déjà très méritoire. D'une part il a aussi englobé dans son travail les apports empiriques des économistes bourgeois. D'autre part il a traité également de plusieurs problèmes qui intéressent au premier chef les marxistes : les problèmes de l'accumulation capitaliste qui ont donné lieu à plusieurs écoles se revendiquant du marxisme, et surtout les problèmes posés dans les Etats ouvriers.
En ce qui concerne les apports empiriques des économistes capitalistes, dans la mesure où ils ont une valeur comme données ou comme instruments de travail, Mandel, reconnaissant cette validité, les situe dans les limites qui conviennent et dans le cadre des conceptions marxistes, faisant ainsi là aussi œuvre scientifique, au contraire des staliniens qui ont été incapables d'aborder sérieusement ces problèmes.
Sur les problèmes économiques posés dans les Etats de transition, les chapitres qui y sont consacrés aboutissent à des conclusions qui correspondent à celles que les trotskystes ont défendues depuis longtemps, à des conclusions qui commencent à s'imposer de plus en plus vigoureusement chez ceux qui ne pensent pas servir la cause du socialisme en répétant aujourd'hui ce que dit Khrouchtchev après avoir répété hier ce que disait Staline. Les chapitres consacrés à ces problèmes mériteront cependant d'être retravaillés, non qu'ils soient erronés mais parce que, sur ces problèmes, chaque année qui s'écoule ajoute du nouveau, la déstalinisation d'une part et les problèmes posés dans les nouveaux Etats ouvriers économiquement arriérés d'autre part soumettant aux économistes marxistes des problèmes théoriques et pratiques les plus fondamentaux.
Le livre de Mandel se termine enfin par un chapitre tout à fait remarquable consacré aux origines historiques de la théorie de la valeur-travail.
Bien que publié par une des plus grandes maisons d'édition de Paris, et alors que tant de critiques trouvent nécessaire de pondre des pages sur des livres sans valeur uniquement parce qu'ils sont le produit de prétendues sommités, y compris de « sommités marxistes », l'ouvrage de Mandel qui dépasse de beaucoup toute cette production sans lendemain n'a guère été mentionné, comme nous l'avons déjà dit au début de cette note. Ce n'est pas par ignorance du livre, mais de propos délibéré.
De la part du monde bourgeois, surtout de ceux qui prétendent y être les plus modernes, il n'y a pas lieu de s'en étonner. Jadis, ils ont dénié à l'œuvre de Marx son caractère scientifique ; aujourd'hui, les descendants des bourgeois de « gauche » prétendent que Marx n'est plus à l'heure (il n'a effectivement jamais été à leur heure). Dans ces conditions, venir apporter la preuve irréfutable de la validité du marxisme, c'est faire de la validité preuve de mauvais goût. Les officiels soviétiques, les bourgeois les comprennent - ils répètent ces choses comme un dogme qui n'a pas beaucoup plus d'importance que le catéchisme de la Sainte Eglise pour la vie quotidienne. Mais le marxisme hautement proclamé de la part de quelqu'un qui n'a pas l'estampille des directions officielles, quelle présomption !
L'auteur d'un tel livre ne pouvait être qu'un héritique - il l'est en effet au sein du mouvement ouvrier belge où il milite. Bien que la période pendant laquelle la domination des bureaucraties sur le mouvement ouvrier sévissait impitoyablement soit révolue, on est aujourd'hui encore loin d'un climat démocratique.
Chez les bourgeois, Le Monde qui commente tant d'ouvrages économiques quelconques, pas une ligne. Dans L'Express, moins d'une colonne est consacrée par un mendessiste, R. Fossaert qui serait, parait-ll, un ancien marxiste ; dans ce cas ce qu'il écrit montre qu'il n'a guère compris celui-ci. Du livre de Mandel, il a retenu qu'il est « lisible sans effort » ; l'analyse marxiste à laquelle y est soumise l'économie des Etats ouvriers est absolument incomprise de lui. Il reproche surtout au livre de ne pas se consacrer à la fiscalité, aux transferts, et à quelques autres éléments de technique économique. Depuis Keynes, à la suite de la grande crise de 1929, les économistes de la bourgeoisie ont en fait renoncé à toute théorie réelle pour se satisfaire de la phénoménologie.
Quelle est donc l'attitude des staliniens ou, si l'on veut, des khrouchtchéviens, envers le livre de Mandel ? D'une façon générale, c'est le silence. Ce n'est pas surprenant car s'ils ont changé sur plusieurs points ils n'ont tout de même pas retrouvé une façon démocratique de discuter les problèmes scientifiques. Comme on a pu l'observer depuis deux ou trois ans dans les « Semaines de la pensée marxiste », ils sont disposés à discuter, mais avec des non marxistes (catholiques, existentialistes, etc.) contre lesquels ils peuvent obtenir des succès faciles (quand ils ne glissent pas dans. un opportunisme ou un éclectisme) non avec des marxistes qui ne sont pas dans la ligne officielle.
Cependant, il est parfois difficile de garder complètement le silence. A Bruxelles, le petit P.C. ne pouvait ignorer Mandel. Pour mener le débat avec lui, il fit appel à l'un des économistes patentés du P.C.F., Barjonet, qui, officiellement du moins, a soutenu mordicus Thorez dans ses élucubrations sur la paupérisation absolue. Le débat qui eut lieu à Bruxelles en novembre 1962 a été publié en brochure sous le titre Qu'est-ce que l'économie marxiste ? Le même Barjonet a aussi consacré quelques pages au livre de Mandel dans Economie et politique (numéro 107-108, juin-juillet 1963). Cette revue si spécialisée ne pouvait pas ne pas donner à ses lecteurs une ligne de conduite sur un livre qui commence à faire autorité. Une comparaison des déclarations de Barjonet à environ six mois d'intervalle, mais dans des conditions différentes, montre tout de suite son opportunisme.
A Bruxelles, Barjonet devant un auditoire critique est tout aimable, lance des fleurs. Dans la revue stalinienne, à Paris, où il n'a pas l'auteur du livre en face de lui, il fait de « sérieuses réserves » d'un « caractère de réelle gravité »... sur lequel « il faudra revenir dans une étude plus détaillée » ! Nous aurons probablement besoin de patience avant de lire cette étude plus détaillée.
Barjonet était un des fidèles servants de Thorez dans ses inepties sur la paupérisation absolue. A Bruxelles, il déclare : « Mandel dit que la théorie de la paupérisation n'existe pas dans l'œuvre de Marx. Je reconnais bien volontiers que le mot « paupérisation » ne figure pas dans l'œuvre de Marx ». Mais, pour sauver la face, il ajoute : « Mais la théorie en fait partie intégrante ». A Paris il écrit : « Pour combattre la théorie de la paupérisation dont il affirme sans rire qu' « elle ne se trouve pas dans l'œuvre de Marx », Mandel se contente... » Ce n'est pas vrai, Mandel traite de la paupérisation relative, et pas en quelques mots. Et comment, Barionet introduit-il la « théorie » dans l'œuvre de Marx ? Tout simplement en identifiant le concept d'aliénation avec le concept de paupérisation « tel que nous
L'A.B.C. du de BOUKHARINE et
La réédition de ce livre après plus de quarante années est un événement. Avec lui ressurgit une époque, celle de la
(1) Mouton et Co éditeurs, Paris — La
Haye.
l'entendons ». Il suffit de baptiser le poulet carpe.
A Bruxelles, Barjonet était embarrassé par la façon dont Mandel traite de l'économie de l'Union Soviétique. Ecoutonsle : « Je ne cherche pas ici à " disculper » qui que ce soit, mais à expliquer comment certains phénomènes malsains ont pu prendre naissance. Ce qui est important d'ailleurs, c'est moins de débat-
(encore que ce soit nécessaire) sur l'origine de ces événements, c'est voir comment... à l'heure actuelle et au fur et à mesure que l'économie socialiste se développe... »
Je cherche à expliquer sans vouloir trouver comment cela a pu naître. Extraordinaire façon d'appliquer la méthode marxiste d'analyse des phénomènes sociaux. A Paris il écrit que « toute la période du culte de la personnalité de Staline en U.R.S.S. (période qu'il [Mandel] fait abusivement presque commencer à la mort de Lénine) » est marquée du « parti pris » de l'auteur. Au lieu de réfutations, d'explications, il s'exclame : et les fusées cosmiques, et les spoutniks ?
Dans ce passage, Barjonet révèle en une seule phrase sa nature : « Il ne s'agit done pas d'être moins critique que Khrouchtchev lui-même ! Mais ce n'est pas, non plus, une raison pour en « rajouter ».
Phrase à inscrire en lettres d'or au fronton du temple de la bureaucratie : Pourquoi en rajouter ? Hier répéter les propos de Staline et Thorez, aujourd'hui Khrouchtchev et Thorez, pourquoi en rajouter ? On comprend que quelque part Barjonet déclare que le mot bureaucratie n'explique rien. Il ne peut comprendre ce qu'il
La période actuelle voit se lever des générations nouvelles qui n'ont pas de goût pour les champions du néocapitalisme ou pour les domestiques qui se parent d'un « marxisme » à la Staline ou à la
Khrouchtchev. Pour ces générations qui voudront comprendre vraiment l'économie capitaliste et aussi l'économie des sociétés nouvelles en dehors d'une fade apologétique, le livre de Mandel constituera une œuvre de base qui leur donnera un solide armement marxiste.
P. F. communisme PREOBRAGENSKY (1)
Révolution d'Octobre, de la grande année
1919 surtout.
Ayant pris le pouvoir en octobre 1917, le Parti bolchevik connut un afflux de membres, qu'il fallait éduquer rapidement en vue de leur faire accomplir des
INTERNATIONALE tâches qui étaient nouvelles même pour les vieux militants du Parti.
Pour répondre à ces besoins, Boukharine et Préobragensky rédigèrent ce vademecum qui condensait les positions et les arguments communistes sur le régime capitaliste, la dictature du prolétariat, la Io et la III° Internationale, le pouvoir soviétique, la question nationale, les problèmes militaires, la justice prolétarienne, l'école, l'économie soviétique, les problèmes du logement, de la santé, du travail dans l'Etat ouvrier.
Il servit de manuel du communisme non seulement aux citoyens de l'ancien empire tsariste qui, les premiers, avaient renversé le pouvoir bourgeois, mais aussi à tous ceux qui, à cette époque, se rassemblaient dans les sections de la III° Internationale pour donner l'assaut au monde capitaliste.
Avant tout, sa réédition aujourd'hui servira à donner aux jeunes générations un antidote à ces produits frelatés que les partis communistes officiels servent actuellement comme étant la pensée de Marx et de Lénine. A plus de quarante années d'intervalle, la lecture de ce livre fait sentir le souffle ardent des premières années de la révolution russe. Il n'y a rien qui, de près ou de loin, ressemble à ces concoctions fades démocratiques, parlementaristes, etc. — que les Khrouchtchev, Thorez et autres répandent abondamment.
Ceci dit, il n'en reste pas moins que. sur certains points, le temps a marqué cet ouvrage. En premier lieu, on y volt quelles illusions existaient dans le domaine économique, à cette période, sur ie passage au socialisme. A de multiples égards, des formes du « communisme de guerre » imposées par les circonstances étalent idéalisées et généralisées de manière outrancière. Il ne fallut pas longtemps, une fois la guerre civile terminée, pour que la réalité économique se fasse non moins impérieusement ressentir.
Les chapitres économiques du livre ont été écrits par Préobragensky. Il y esquisse déjà des idées sur la planification économique qui deviendront une des parties essentielles du programme de l'Opposition de gauche, à la direction de laquelle appartiendra Préobragensky, et pour lesquelles il faudra environ cinq années de lutte avant que la fraction de Staline ne les adopte et ne les déforme au profit de la bureaucratie.
Dans l'ouvrage de Boukharine et Préobragensky, nombre d'arguments risquent de sonner faux aux oreilles de ceux qui n'ont pas vécu cette période héroïque et qui ne connaissent que l'époque de Staline ou celle de Khrouchtchev. Mais cela montre que les porte-parole de la bureaucratie soviétique, couche économiquement parasitaire, se sont aussi conduits en parasite sur le plan idéologique, reprenant au profit de cette catégorie sociale les arguments de la révolution. Pas tous, comme il est facile de le voir dès qu'il s'agit de la révolution mondiale : sur ce point, il est impossible de tricher, et il n'y a pas un mot qui permette de songer au «socialisme dans un seul pays ».
D'ores et déjà, l'Etat ouvrier connaissait de multiples tares bureaucratiques, et ce manuel du communisme ne se montrait pas tendre envers elles.
En dehors des œuvres de Lénine, qui, malgré la «déstalinisation », reste présenté comme une icone, on ne reproduit pas en U.R.S.S. les ouvrages de l'époque, et il est douteux que l'ABC connaisse un sort différent. Les idées de cette époque sont trop dangereuses pour une bureaucratie aux prises avec une société soviétique assoiffée de vérité, et ces idées se trouvent martelées dans l'ABC.
***
Il ne nous est pas possible de terminer cette note sans faire quelques remarques sur la préface de Broué, qui contient de bonnes choses et aussi des choses moins bonnes. Broué marque une préférence pour Boukharine par rapport à Préobragensky, sans qu'il soit facile de discerner s'il s'occupe de ces hommes en tant qu'êtres humains ou en tant que théoriciens. Nous ne discuterons pas la question des personnalités. Boukharine était le «préféré» du parti, et il devait y avoir des raisons pour cela. Mais, sur le plan de la théorie, et plus exactement sur le plan de la théorie économique qui fut essentiel pour l'U.R.S.S., nous sommes d'avis que Préobragensky avait, et de loin, une pensée plus mûre, plus virile.
La préface de Broué devient tout à fait mauvaise quand il aborde la période où les deux auteurs de l'ABC divergèrent, l'un devenant la principale tête économique de l'Opposition de gauche, l'autre le leader de la droite coopérant avec Staline dans les années qui furent décisives. Broué n'examine pas les programmes en fonction des forces sociales qui existaient alors en U.R.S.S., et qui se reflétaient dans le parti. « L'un et l'autre sont des penseurs marristes, et c'est en marxistes qu'ils soutiennent des politiques différentes, mais visant, en définitive, la même fin », écrit-il. Il nous donne le tableau de deux braves penseurs qui s'affrontent, tandis que surgit un troisième larron. L'explication marxiste, l'explication de Trotsky n'est pas si simpliste.
P.F.
Le mouvement syndic de Robert
L'auteur présente son livre comme un « répertoire analytique de documents dont la consultation est indispensable, principalement les actes officiels des Congrès corporatifs nationaux et la presse syndicale », pour pouvoir écrire une histoire du mouvement syndical français dans la période qui s'étend de l'écrasement de la Commune de Paris à la scission syndicale de 1921.
Répertoire, ce mot est, en l'occurrence, un peu modeste. Un répertoire bibliographique est en général un ouvrage fort utile, long à établir et qui, généralement, ne parle guère au profane. L'ouvrage de R. Brécy n'est pas qu'un catalogue qui sera indispensable à l'historien; c'est, dans certaines limites indiquées par l'auteur, un essai sur l'histoire du mouvement syndical dans cette période, un essai dont la lecture sera très profitable à de nombreux militants ouvriers. (Son prix est peut-être trop élevé pour bien des personnes, aussi faut-il en assurer la présence dans les bibliothèques).
Une interprétation marxiste de l'histoire du mouvement ouvrier français exige, pour être faite, une connaissance sérieuse des particularités du mouvement syndical, car c'est en grande partie
NALE 57 al en France (1871-1921) BRECY (1) Téchec du Parti Ouvrier Français, de Guesde et Lafargue, à l'égard du mouvement syndical, qui explique ce que fut le Parti Socialiste de 1905 à 1914, à savoir un groupement de comités électoraux plutôt que l'organisateur de la classe à la manière de la social-démocratie dans plusieurs pays. Ce qui, à son tour, permet d'expliquer pourquoi en France le P.C.F. qui réussira à associer à lui une aile importante des cadres de la C.G.T. d'avant 1914, a pu, à la différence d'autres partis en Europe, prendre une place prépondérante dans la classe ouvrière de son pays.
L'auteur du livre, R. Brécy, a traité son sujet avec une formation de marxiste, qui en même temps s'est gardé de partager les tabous et les jugements péremptoires de nombre de ceux qui ont appris le marxisme à travers «l'école» stalinienne. Il a visiblement une grande sympathie pour ce mouvement syndical, sans pour cela l'idolâtrer.
En un mot, c'est une bonne contribution à l'histoire du mouvement ouvrier et, par conséquent, aussi une contribution aux luttes actuelles.
P.F.
(1) Maspéro éditeur, Paris.