Le premier candidat noir à la
Le Socialist Workers Party, l'organisation trotskyste des Etats-Unis, a décidé de présenter comme candidat à la Présidence le Noir Clifton DeBerry, âgé de 39 ans, vieux militant du mouvement syndical et des luttes pour les droits civiques. Il est originaire du Mississipi. A sa candidature est associée, pour la viceprésidence, celle de Edouard Shaw, âgé de 40 ans, un ancien marin qui est actuellement ouvrier imprimeur.
Avec DeBerry, c'est la première fois qu'un Noir est présenté comme candidat à la présidence. Jusqu'alors, dans certains cas, des Noirs avaient été portés comme candidats à la vice-présidence,
PEROL
Lutte des paysans pour la terre et
Le numéro précédent de notre revue avait publié une lettre du trotskyste péruvien Hugo Blanco, dirigeant de syndicats paysans, emprisonné et poursuivi pour sa lutte à la tête de mouvements d'occupation de terres.
Hugo Blanco dont le nom est désormais largement associé en Amérique latine à la révolution péruvienne, est toujours emprisonné à Arequipa, et les paysans péruviens, notamment ceux de la région de Cuzco, ont à plusieurs reprises manifesté en sa faveur.
Le 20 décembre 1963, une manifestation monstre mit la ville de Cuzco, pendant plusieurs heures, aux mains de milliers de paysans, d'ouvriers et d'étudiants exi-
AFRIQUE Terreur
Deux des procès politiques que le régime Verwoerd intente à ses adversaires ont disparu des colonnes des grands journaux occidentaux. L'un d'eux, le procès Nelson Mandela, provoqua un tel présidence de la République mais jamais à la plus haute magistrature des Etats-Unis.
Pour le S. W. P., qui a constamment présenté des candidats depuis 1948, les candidatures de DeBerry et de Shaw représentent la volonté de s'adresser plus intensément que jamais aux Noirs en premier lieu, et aux nouvelles générations des travailleurs américains.
Leur campagne, nous en sommes certains, sera à la mesure des nécessités du combat dans la plus forte citadelle du monde capitaliste. Bonne chance à ceux qui seront les champions de la cause de la révolution socialiste. J pour la libération d'Hugo Blanco geant la libération de soixante combattants parmi lesquels Hugo Blanco.
A la mi-janvier, dans le nord du Pérou, dans la vallée de la Piura, des milliers de paysans « envahirent » 15.000 hectares. Il s'ensuivit des heurts avec la police.
Le 5 février les autorités proclamèrent l'état de siège dans la province de Cuzco, où elles n'avaient pas pu déloger environ 8.000 paysans occupant leurs terres ancêstrales à Sicuani. Les autorités dénoncent, évidemment, un complot.
Comme nous l'avons mentionné déjà dans plusieurs numéros, le Pérou est actuellement un des points les plus sensibles sur le continent latino-américain. DU SUD fasciste scandale quand il fut annoncé, que les
Nations Unies adoptèrent une résolution demandant au gouvernement sud-africain de l'abandonner.
Le second procès, dont le personnage
INTERNATIONALE principal est Neville Alexander, un des universitaires de couleur les plus réputés d'Afrique du Sud, attira brièvement l'attention du journal anglais « The Observer » et beaucoup plus en Allemagne de l'Ouest où le Dr Alexander est bien connu. Ailleurs, ce fut un silence de mort.
A cause des conditions fascistes régnant sous le gouvernement Verwoerd, la défense travaille dans de grandes difficultés, que ce soit à la Cour ou pour assurer une réelle publicité et recueillir des fonds. Puisque la presse européenne du « monde libre » ne donne aucune information, il faut s'en référer à la presse sud-africaine elle-même ; mais celle-ci a peur de trop parler ou fait tout pour cacher les faits qui puissent jeter une lumière trop crue sur l'arbitraire du gouvernement Verwoerd.
Les onze accusés à Capetown sont :
Neville Edward Alexander, titulaire de deux doctorats en philologie allemande, premier universitaire sud-africain de couleur à recevoir une bourse du Alexander Von Humboldt-Stiftung Foundation et le premier universitaire sud-africain de couleur à recevoir le grade de docteur en philologie allemande, en Allemagne.
Don John William Davis, 42 ans, pasteur.
Marcus Solomon, 24 ans, instituteur.
Elizabeth van der Heyden, 28 ans, institutrice.
Fikele Charles Bam, 26 ans, étudiant en droit à l'Université de Capetown.
Lionel Basil Davis, 27 ans, magasinier.
Ian Leslie van der Heyden.
Dorothy Hazel Alexander.
Doris van der Heyden.
Gordon Frederick Hendriks.
Toute l'affaire débuta le 12 juillet lorsque Neville Alexander fut arrêté chez lui d'après la loi de détention de 90 jours.
Depuis deux ans que le gouvernement Bandaranaike avait instauré une politique de blocage des salaires, les travailleurs d'un important secteur, celui qui se trouve organisé par l'Union des employés, ont, par le première fois, vaincu dans une grève qui dura soixante-dix jours.
Au début de novembre 1963, environ 1.500 employés de la Corporation de chargement du port de Colombo se mirent
D'après cette loi il put être « interrogé » 76 jours sans bénéficier de l'aide d'un avocat. Le 27 septembre, il eut une audience de 20 minutes. Puis le procès fut décidé au 4 novembre.
Au sujet de l'arrestation des autres accusés, la presse sud-africaine ne donne aucune information.
Dans la même affaire, la police sudafricaine avait voulu arrêter le docteur K. Abrahams, mais la population, ameutée, T'aida à s'enfuir. Etant passé au Bechuanaland, il y fut victime d'un kidnapping et ramené en Afrique du Sud. Cela provoqua un scandale international et la Cour dut ordonner son retour au pays où il avait pu se réfugier.
Tous les accusés sont des « colored ». Tous ont plaidé non-coupable. L'accusation principale est celle de conspiration organisée pour renverser le gouvernement au moyen d'une révolution violente, de la guerilla et du sabotage. Trois accusations *« complémentaires » sont portées également contre eux. La sentence peut être la peine de mort.
L'accusation repose sur la possession par certains des accusés de livres dont « Le Capital », des œuvres de Lénine sur la Commune de Paris, et des ouvrages de Mao Tse-Tung et Guevara sur les guerillas.
Parmi les très nombreux crimes des autorités sud-africaines, on peut encore signaler le cas de Denis Brutus, président du Comité sud-africain non racial pour les Jeux Olympiques. Arrêté au Mozambique en août dernier par les Portugais, il fut remis à la police sud-africaine sans autre forme de procés. Hospitalisé, il fut à la sortie de l'hôpital blessé de deux coups de revolver par les policiers qui le détenaient, sous le prétexte trop bien connu de délit de fuite. Il vient d'être condamné à 18 mois de prison pour avoir cherché à faire exclure son pays des Jeux Olympiques en raison de la politique apartheid. en grève pour une augmentation de salaires et pour une enquête sur les appointements de certains fonctionnaires. Pendant près de deux mois, la direction et le Ministère des communications refusérent de négocier. Aussi le 31 décembre, les 15.000 membres du syndicat, dirigé par Bala Tampoe, un des dirigeants du L.S.S.P., engagèrent une grève de solidarité. Aussitôt, les négociations commencèrent. Le 4 janvier, une formule
CEYLAN
Succès contre le blocage des salaires
CEYLAN
Succès contre le blocage des salaires
QUATRIEME d'accord fut trouvée entre le syndicat et un médiateur. Le gouvernement refusa cette formule, les termes gouvernementaux furent rejetés par le syndicat. Le gouvernement plaça un ultimatum pour le 11 janvier. Mais de nombreux syndicats exprimèrent leur solidarité. Le port
Scission dans le
Le PC ceylanais, qui n'avait pas été affecté lors du XX' Congrès et des événements ultérieurs, se trouve maintenant divisé à la suite du différend sinosoviétique.
La majorité de la direction prit une position khréouchtchevienne. Mais la minorité du CC, dirigée par N. Shanmugatasan, un des principaux leaders syndicaux, et P. Kumarasiri, rédacteur en chef de l'hebdomadaire cynghalais du PC, s'insurgea contre une direction qui, selon elle, aurait dû être renouvelée depuis décembre 1962.
Le PC a commencé la préparation d'une conférence nationale dont le but apparait comme devant être de résoudre des problèmes organisationnels auxquels il a à faire face depuis quelques années.
Il a publié à cet effet un numéro spécial de son organe théorique, Critica
Ouvriers industriels .. Ouvriers agricoles . Métayers .. Petits paysans
Le nombre des celules d'usine qui était de 11.495 en 1945, n'était plus que de 4.538 en 1962.
Mais les articles de ce numéro de Critica Marxista ne se bornent pas à de telles informations. On y trouve des appréciations nombreuses sur les déformations bureaucratiques de la période stalinienne qui auraient conduit à « une ossification théorique et des déformations en pratique ». Tout en affirmant que les pratiques staliniennes étaient totalement différentes de celles du temps de Lénine, les éditeurs soulignent les « aspects positifs » du stalinisme, ne traitent nullement des sources sociales du phénomène et s'expriment comme si ces problèmes étaient maintenant plus ou moins complètement résolus par les dirigeants soviétiques.
Il faut à ce propos indiquer que les de Colombo était paralysé. Le 13 janvier, le gouvernement accepta les revendications des travailleurs.
Cette victoire a eu pour répercussion d'accroître la combativité des travailleurs de l'ile contre le blocage des salaires, dans des conditions de montée des prix. Parti Communiste
Au cours de la lutte qui s'ensuivit dans le parti, la direction prit des mesures d'exclusion contre Shanmugatasan et un autre membre. Les incidents se multiplierent tant dans le parti que dans d'autres organisations (syndicats, jeunesse, ligue de solidarité afro-asiatique, etc.).
Finalement, le 17 novembre, 87 cadres dé cidèrent de convoquer le 7º Congrès national du Parti. En fait, la scission est consommée. Les rapports de force exacts entre les deux groupements ne sont pas encore clairement établis. Marxista (septembre-décembre 1963), qui contient de très nombreuses informations d'ordre statistique. Nous en retiendrons le tableau suivant sur la composition sociale du parti, qui apporte en même temps des chiffres sur la variation des effectifs.
1954
856.314 (40,0 %)
382.257 (17,8%)
262.227 (12,2 %)
84.317 ( 3,9 %)
1963
643.733 (39,5 %)
206.684 (12,7 %)
173.975 (10,7%)
91.374 ( 5,6 %)
dirigeants italiens prétendent que leur parti ne fut jamais stalinien, et que la seule période où il connut le centralisme bureaucratique fut celle de la direction ultra-gauche de Bordiga !
Mais, ce qui est le plus important dans ce numéro de la revue théorique, c'est la tentative de formuler une nouvelle théorie du parti, une adaptation de la conception du parti et de sa structure à l'orientation des voies pacifiques au socialisme. Le principal article à ce sujet est celui de Lucio Magri « Problèmes de la théorie marxiste du parti révolutionnaire ». C'est en fait une critique de la théorie léniniste du parti, présentée comme applicable à la Russie arriérée et non aux pays économiquement avancés.
Magri déclare que « les limitations du leninisme sont un reflet des limitations
ITALIE
Le P.C. et les problèmes d'organisation
ITALIE
Le P.C. et les problèmes d'organisation
QUATRIEME objectives de la révolution russe. » Il parle du « danger jacobin » contenu dans la conception bolchevique, et y oppose celle d'un « nouveau parti » qui aurait, prétend-il, été exprimée par Gramsci. Selon celle-ci, le parti ne doit pas seulement diriger le prolétariat mais un « bloc historique » composé du prolétariat
Tandis que la dictature franquiste connait un déclin marqué, le mouvement ouvrier se reconstruit, les nouvelles générations cherchent à s'orienter.
Dans l'organe théorique du Front de Libération Populaire (FLP), Revolucion Socialista, une discussion est ouverte à tous les secteurs politiques opposés au franquisme et les éditeurs de la revue expliquent leurs raisons de le faire.
« On nous dit que les termes « démocratie » et « socialisme » ne sont pas contradictoires. Cela dépend de ce qu'on exprime précisément par ces termes. En réalité quand les partis de l'opposition parlent de la démocratie, ils se réfèrent à la démocratie formelle, à la démocratie bourgeoise. C'est-à-dire à un régime dans lequel le pouvoir économique reste dans les mains des capitalistes, bien que ces mêmes capitalistes l'exerceraient par d'autres moyens - plus souples, plus européens et, dans certaines conditions, plus efficaces — que ceux employés par le franquisme. »
Et les éditeurs y opposent la solution socialiste :
« Ce socialisme que nous voulons sera dès le début démocratique. L'expérience historique des révolutions du XX' siècle a offert de grands succès et des exemples magnifiques, mais a aussi montré les dangers d'un certain « socialisme étatique » bureaucratique et ses conséquences négatives innombrables : chauvinisme, répression policière, « culte de la personnalité », etc. Mais la démocratie socialiste pour • laquelle nous combattons est la démocratie ouvrière. La démocratie ouvrière, le contrôle ouvrier, la participation des masses travailleuses aux décisions économiques et politiques de l'Etat sont pour nous partie intégrante du socialisme. »
Les éditeurs abordent également les problèmes du parti :
« En cherchant à éviter un parti dogmatique, avec une « idéologie » achevée et termee, nous ne devons pas glisser vers l'opportunisme et la confusion idéologique... Ni auto-censure ni préjugés sectaires ! Cette activité est importante parce que nous sommes convaincus que et d'autres couches sociales et il devrait être une sorte de prototype de la société socialiste.
Cet article parait être une sorte de ballon d'essai qui n'engage pas la direction, mais qui lui permet de voir quelles seront les réactions dans le parti et dans le mouvement international. « sans théorie révolutionnaire il n'y a pas d'activité révolutionnaire. »
Et voici ce qu'ils écrivent sur le marxisme:
« Tout d'abord, nous sommes contre toute « étiquette ». Il existe beaucoup d'organisations qui s'intitulent elles-mêmes « marxistes », mais dans leurs activités et leurs publications elles violent chaque jour les principes marxistes les plus élémentaires.
» Ceci dit, c'est un pur truisme que d'affirmer l'importance fondamentale du marxisme dans tout le développement du mouvement ouvrier international depuis plus d'un siècle. La théorie de la lutte de classe, le rôle de l'Etat, la nécessité de détruire l'Etat bourgeois et de construire un Etat relevant de la démocratie ouvrière et de l'internationalisme prolétarien face à l'impérialisme, etc., tous ces points programmatiques de toute organisation révolutionnaire — et plus encore — sont des principes fondamentaux du marxisme.
» Il est certain qu'en Espagne, après vingt ans de dictature et de censure, il existe certains préjugés sur le marxisme, même dans des cereles ouvriers. Mais ces préjugés ne proviennent que de l'ignorance.
» Il est également certain qu'avec le triomphe du socialisme en Russie et dans d'autres pays, le « marxisme » a été converti à certains moments en une sorte de « religion d'Etat ». Et à cause de cela, le marxisme est souvent confondu avec un dogme, le marxisme est confondu avec le « stalinisme ».
» Etant donné que nous considérons le marxisme comme une méthode scientifique pour l'analyse de la réalité sociale (aussi bien capitaliste que socialiste, évidemment) et comme la théorie de la conquête du pouvoir par le prolétariat, il est évident que la majorité des activistes du FLP se considèrent des marxistes. Toutefois si le marxisme signifie une théorie absolue et finie, fixée, sans possiblités d'évolution et d'erreur, alors nous ne serions pas d'accord. Mais quel marxiste véritable peut considérer le marxisme comme étant une collection ou un catalogue de dogmes immuables ? »
ESPAGNE
Discussion pour la reconstruction du mouvement ouvrier
ESPAGNE
Discussion pour la reconstruction du mouvement ouvrier
TURQUIE
Un poète révolutionnaire
Les staliniens et leurs successeurs font tout leur possible pour tirer une publicité à leur profit de la vie et de l'œuvre du grand poète turc, Nazim Hikmet.
Nazim Hikmet était un révolutionnaire, un communiste, mais pas un conformiste, pas un bureaucrate. La revue « Les Lettres Nouvelles » (décembre 1963-janvier 1964), a publié à son sujet quelques pages de Joseph Berger. Celui-ci, dans les années 20, représentait le PC palestinien à l'Internationale Communiste, avait à l'époque fait connaissance à Moscou de Nazim Hiknet et était devenu son ami. Il devait le revoir à Varsovie en 1957 : Nazim Hikmet avait passé une vingtaine d'années de sa vie dans les prisons turques, Joseph Berger 22 ans dans les prisons et camps de Staline, Pour contribuer à faire connaître la personne de Nazim Hikmet, J. Berger a écrit des pages dont nous reproduisons ci-après quelques extraits:
« Notre conversation se passa de phrases banales, de détours et de dérobades. Je vis dès les premiers mots que le poète avait compris ce qui s'était passé dans le monde durant ces dizaines d'années; la signification de cette époque ne lui avait pas échappé. Il croyait toujours au grand idéal auquel il avait adhéré dans sa jeunesse; il était resté fidèle aux principes de justice sociale, de vérité, de liberté, à la mémoire de Lénine (trop jeune pour l'avoir connu personnellement, il avait suivi son enterrement en 1924). Néanmoins, ou plus exactement pour cela, il manifestait une haine terrible pour les déviations du pouvoir soviétique pendant l'époque stalinienne; il m'avoua être persuadé que seule son absence du territoire soviétique entre trente et quarante l'avait fait échapper à l'amer destin de «tous les amis les plus fidèles de Lénine, qui tombèrent victimes du déchaînement d'un tyran fou. »
J'avais appris par les journaux l'histoire de sa vie, les détails sur le combat mené dans le monde entier pour sa libération, sa grève de la faim juste avant cette libération, sa fuite en Union Soviétique au début des années cinquante. Nazim Hikmet me révéla le revers de la médaille. Il décrivait avec ironie les festivités par lesquelles il fut reçu après avoir quitté la Turquie : « Oui, bien sûr, c'était une réception royale; on mit à ma disposition toutes les richesses du pays; on me donna un appartement magnifique et une «datcha » pour l'été; on m'invita à de luxueux festins; j'avais une cuisinière spéciale, une auto; les journaux ne cessaient d'écrire sur moi, mes œuvres étaient diffusées en russe dans des tirages fort satisfaisants... mais (et là son beau visage se crispa) ils se sont lourdement trompés; ils n'ont pas réussi à « m'acheter » et ils n'y réussiront jamais. »
Dès son arrivée en Union Soviétique, Nazim Hikmet fut confié aux bons soins d'écrivains célèbres. Ils se lièrent avec lui, tentèrent de le diriger et de le surveiller. Il me fit part de son opinion sur Sourkov, Simonov, Ehrenbourg. Il les a bien connus, les rencontrant quotidiennement.
« Je ne mentionne que les plus doués et je sais combien leur talent était dégradé par la conjoncture politique. Je me suis lié avec Ehrenbourg; nous avons longuement parlé de l'art, de la peinture, de la sculpture et de l'architecture soviétiques. J'étais sür d'avoir trouvé en lui un allié fidèle dans ma critique, dans le profond dégoût qui me saisissait devant le byzantinisme et le manque d'audace de l'art soviétique à cette époque; j'en ai été sûr jusqu'au jour où nous avons visité, en 1951 ou 1952, l'exposition des artistes de l'U.R.S.S. à Moscou. Nous formions un groupe important d'écrivains ; à côté de moi marchait, d'une salle à l'autre, Ilya Ehrenbourg. Je ne pouvais retenir des commentaires critiques, dont je faisais part à mi-voix à mon ami. A ma grande surprise, Ehrenbourg ne se joignit pas à moi, et même laissa échapper des louanges à haute voix ; j'étais prêt à polémiquer avec lui mais il me poussa dans une pièce voisine et chuchota, regardant anxieusement autour de nous : « Tu es fou ? J'ai soixante ans et je veux vivre encore dix ans »... et nous avons continué à visiter l'exposition l'un près de l'autre, en silence. »
L'opinion de Nazim Hikmet sur Sourkov était claire et explicite : « Un fonctionnaire, responsable de la poésie sovié. tique et qui reçoit l'inspiration non de sa conscience mais de ses supérieurs. »
Quant à Simonov (dont beaucoup de récits et de poèmes avaient la faveur du public soviétique, et dont moi-même j'estimais le talent), Nazim Hikmet dit : « Je le respectais aussi et il y avait entre nous une grande cordialité, jusqu'au moment où, tout dernièrement, quelque chose est arrivé ; c'était en 1956, quand j'ai publié dans « Novy Mir » (dont le
INTERNATIONALE rédacteur en chef était alors Constantin Simonov) ma pièce Ivan Ivanovitch a-t-il existé ? Tu l'as sans doute lue ou vue ? » (Je l'avais lue et j'avais également été témoin de l'enthousiasme qu'avait suscité cette critique vigoureuse et mordante de la bureaucratie et de l'hypocrisie, parmi les jeunes Soviétiques et tous ceux qu'animait l'esprit du vingtième Congrès.)
Voici ce que raconta Nazim Hikmet sur l'histoire de cette pièce : « Tu trouves la pièce mordante et vigoureuse ? Mais si tu l'avais lue telle que je l'avais écrite dans sa première version ! Il a fallu la corriger, et c'est mon ami Simonov qui s'en est occupé ; il a consciencieusement fait son travail ; il voulait la transformer en une petite autocritique, limitée, de tout repos. Il voulait affaiblir la satire, en supprimer les passages violents, les allusions les plus claires. « Je le fais pour toi, me disait Simonov, je veux t'aider à prendre conscience de notre réalité. » Les remarques de Simonov, son ton paternaliste, m'ont énervé et troublé, car enfin, j'avais lutté pour le communisme alors qu'il était encore dans les jupes de sa mère ; bref, je ne suis pas du tout content de la version définitive de ma pièce, en dépit du grand succès qu'elle a remporté sur les scènes de l'Union Soviétique et des démocraties populaires. »
On pouvait voir sur ses traits une nostalgie profonde ; il regrettait sa patrie, son pays qu'il aimait tant; nous commencions à parler de sa jeunesse et aussitôt il me décrivit le magnifique paysage anatolien, la beauté de Constantinople, la Corne d'Or, les petites iles de la mer de Marmara. Il avait foi dans la vietoire finale de la classe ouvrière turque mais savait que lui-même n'aurait pas le bonheur d'y assister. « Mon destin est de mourir sur une terre étrangère, en émigré, loin de ma Turquie bien-aimée. » Pour lui, ce destin était des plus tragiques.
Ces regrets étaient liés à une autre tristesse, celle que lui valaient les liens étroits qu'il avait noués avec les idées internationalistes, telles qu'elles s'expriment chez Marx, Engels, Lénine, et telles qu'elles commencèrent à se concrétiser dans la Révolution d'Octobre, dans la première Constitution soviétique. Il rêvait à cette époque, où la fraternité des peuples n'était pas seulement un thème de propagande ou un slogan de Premier Mai : elle avait eu droit de cité sur le territoire soviétique : « Moi, par exemple, exilé de mon pays, je suis arrivé en Russie soviétique au début des années vingt. J'ai eu immédiatement tous les droits et tous les devoirs d'un citoyen soviétique. J'ai participé aux élections des Soviets, comme mes camarades russes. Je pouvais poser ma candidature à n'importe quelle fonction officielle, je pouvais même être élu président de toute la République. Les limitations, les différences administratives étaient pour nous, il y a quarante ans, des notions dépassées, des préjugés bourgeois. Que les choses ont changé ! Quand je revins en Union Soviétique au début des années cinquante, non seulement je ne pus recevoir la citoyenneté soviétique, mais on me répondit que ma candidature au titre de membre du parti communiste soviétique ne pourrait être acceptée, « à cause du règlement », cela après des dizaines d'années de lutte au service du communisme, après dix-huit ans de prison pour ma fidélité communiste. » (Nazim Hikmet me dit qu'il s'était adressé au gouvernement polonais pour être naturalisé, un des ancêtres de sa mêre ayant été un Polonais installé en Turquie.)