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La revue › n° 21

La biographie de Trotsky d'Isaac Deutscher

J. Hansen · Quatrième Internationale, n° 21 · février-mars 1964 · p. 42-52 · 7 728 mots

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La biographie de Trotsky d'Isaac Deutscher (Le 3° tome : Le prophète banni)

Le dernier volume de la trilogie raconte l'histoire de Trotsky exilé de l'Etat ouvrier qu'il avait fondé avec Lénine. Il décrit les importantes contributions intellectuelles apportées au cours de ces années par ce révolutionnaire géant, ses dernières luttes assassiné par un émissaire de Staline. Il est évident que pour ce volume la tâche du politiques, les événements tragiques qui survinrent dans sa vie avant qu'il ne soit biographe n'était pas facile. Les problèmes essentiels de notre époque, devant lesquels Trotsky s'est montré le continuateur de Marx, Engels et Lénine, sont toujours présents, sent en fait devenus plus aigus, et il est impossible de parler de Trotsky sans les traiter. et de résistance et de résistance violente aux changements économiques et sociaux ; du réveil de la Parler de Trotsky signifie parler du système aux capitaliste dans sa période de décadence démocratie prolétarienne détruite par la caste bureaucratique réactionnaire qui apparut en Union Soviétique ; du problème jusqu'ici non résolu de créer une direction capable de mener l'humanité vers un nouvel ordre meilleur.

De quelque façon que Deutscher eut traité de ces problèmes, il devait soulever des controverses. Une difficulté supplémentaire tient au fait que le Trotsky de ces années-là fut le plus familier à la génération actuelle, l'homme qui est encore vivant dans les mémoires, et dont l'image semble s'être gravée chez tous ceux qui l'ont rencontré même brièvement.

Le biographe a fort bien relevé le défi. Comme dans les volumes précédents, il reste très scrupuleux à l'égard des faits (1), recherche la vérité, et ne cache pas ses propres vues et ses préférences. Les désaccords que l'on pourrait avoir avec lui portent ainsi sur en définitive de Trotsky. La valeur du matériel biographique qu'il a rassemblé ne peut des points où son jugement et ses vues politiques influent sur le portrait qu'il offre

(1) Même un critique aussi partial que Carleton Beals en a été réduit à signaler le cas « Almazar » (général de droite impliqué dans la rupture politique de Trotsky avec Diego Rivera), comme « preuve » de la « pseudo-érudition » de Deutscher. « Aucun général de ce nom n'a jamais existé, ou été candidat à la présidence », nous assure Carleton Beals dans le numéro d'octobre de The Independant. « Telle est la remarquable érudition de Deutscher ». Manifestement troublé par l'allusion dans l'ouvrage à son rôle étrange dans la Commission Dewey, Beals témoigne d'une si mauvaise volonté qu'il ne fait même pas la correction nécessaire au sujet du général mexicain. Le nom devrait s'écrire Almazan. Naturellement l'indignation de Beals pourrait provenir de la « pseudo-érudition » de Deutscher pour une autre affaire malheureuse : « Deutscher n'écrit même pas mon nom correctement. Son rapport est une imposture, une déformation des faits. Evitez cette dépense. » (Deutscher a écrit le nom de Son Altesse Royale « Carlton ».) Quant à la pseudo-érudition de Beals en ce qui concerne le Mexique, elle s'est révélée cependant, du fait qu'il n'ait pas remarqué l'erreur très évidente dans la biographie de Deutscher. Sous les photographies de la page 480 la légende dit : « Deux vues de la « petite forteresse de Coyoacan». La photographie du haut représente la maison de Frida Kahlo, première résidence de Trotsky après son arrivée à Coyoacan. La vue du bas est celle de la maison que Trotsky dut acheter après sa rupture avec Diego Rivera.

à moins d'y mettre de la mauvaise foi. C'est une tre mise en doute par pa connaissance de Trotsky, de ses idées, et du caractère de l'époque dans laquelle il vécut.

Le plan général de ce volume est le même que celui des deux précédents. Deutscher donne des résumés des principaux écrits de Trotsky durant la période étudiée, y ajoutant des extraits pour donner au lecteur un aperçu de l'original. Ceux-ci sont presque toujours bien choisis, et constituent une partie précieuse du livre. Mais comme, contrairement accessibles, le fort justement réduit la partie anthologique au minimum indispensable au récit historique.

Un travail consciencieux dans les archives de Trotsky à Harvard a permis à Deutscher de présenter un nouveau matériel du plus grand intérêt. II eut le privilège d'obtenir de Natalia Trotsky, avant sa mort, la permission de prendre connaissance de la correspondance privée. Cette révélation sur la vie familiale des Trotsky, particulièrement au moment où ils étaient aux prises, de la manière la plus aiguë et la plus tragique, avec les luttes publiques violentes des dernières années, ajoute une nouvelle dimension à l'image de Trotsky jusqu'ici présentée public, Deutscher nous permet même de jeter un coup d'œil par dessus son épaule sur quelques lignes concernant la vie amoureuse de Trotsky avec Natalia, des mots écrits seulement pour elle. Enfin, Deutscher a interviewé beaucoup de gens qui ont rencontré Trotsky, ou qui ont travaillé de près avec lui. Il a retenu de ces entretiens ce qu'il considérait comme nécessaire ou possible, dans la limite de l'ouvrage.

De ces sources riches et variées apparaît une peinture de Trotsky, la plus vivante des trois volumes, bien que, pour être tout à fait franc, le portrait final ne saisit pas tout à fait Trotsky, à mon avis, du moins tel qu'il était connu par ses plus proches collaborateurs dans les dernières années, et laisse trop paraître le biographe. Je reviendrai là-dessus.

Deutscher considère la période du séjour à Prinkipo, de 1929 à 1933, comme loin la plus féconde et la plus fructueuse des dernières années de Trotsky. Il y consacre la moitié du livre. La production littéraire de Trotsky à Prinkipo fut en effet énorme, et de la plus haute qualité: l'Histoire de la Révolution russe en trois volumes, une une autobiographie : Ma Vie, une série d'articles approfondis et saisissants sur le plus critique problème du moment : la montée du nazisme, la suite de ses appréciations au jour le jour des développements en Union soviétique, seul apport marxiste original sur ce sujet à l'époque, en certaines circonstances, des ouvrages de première importance sur des sujets tels que le début de la Révolution espagnole, et une ample correspondance à une échelle internationale concernant la tâche de reconstitution du mouvement socialiste révolutionnaire.

Deutscher accomplit un excellent travail en inventoriant et en évaluant ces trésors. L'appréciation qu'il donne de Trotsky en tant qu'historien est particulièrement chaleureuse élogieuse :

« Comme Thucydide, Dante, Machiavel, Heine, Marx, Herzen et d'autres penseurs et poètes, Trotsky n'atteignit son apogée comme écrivain qu'en exil, pendant les quelques années qu'il passa à Prinkipo. La postérité se souviendra de lui comme l'historien de la Révolution d'Octobre, aussi bien que comme son chef. Aucun autre bolchévik n'a produit et ne pouvait produire un récit aussi grandiose et magnifique des événements de 19:7 ; et nul parmi les nombreux écrivains des partis anti-bolchéviks, n'en a présenté la moindre contrepartie valable. »

Deutscher n'hésite pas à considérer cette œuvre comme la plus grande de son genre : « Son œuvre historique est dialectique comme peu d'ouvrages du genre — produits par l'école marxiste - l'ont été depuis Marx, de qui il tire son style et sa méthode. A côté des œuvres historiques mineures de Marx: La lutte des classes en France, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, et La Guerre civile en France, l'Histoire de Trotsky apparaît comme la vaste fresque murale en face de la miniature. Si Marx dépasse le disciple par la puissance de sa pensée abstraite et de son imagination gothique, le disciple est à son tour supérieur comme peintre épique, particulièrement maître dans la description vivante des masses et des individus au cours de l'action. Son analyse socio-politique et sa vision artistique s'harmonisent si bien qu'il n'apparaît pas trace de divergence entre elles. Sa pensée et son imagination prennent ensemble leur essor. Il expose sa théorie de la révolution avec la tension et l'élan d'une narration; et son récit tire sa profondeur de ses idées. Ses scènes, portraits, dialogues, si vivants dans leur réalité, tirent un éclat intérieur de sa conception du processus historique. »

L'autobiographie, de l'avis de Deutscher, est moins satisfaisante, car elle apparaît assez inégale. On être d'accord avec point, sans pour approuver les raisons qu'il évoque lorsqu'il déclare que la dernière partie de l'ouvrage n'a pas la qualité qu'on pouvait attendre de Trotsky à son apogée. Deutscher soutient que l'explication que donne Trotsky de la lutte avec Staline est mauvaise. Trotsky « ne va pas jusqu'au fond du problème et il n'explique qu'à moitié le pouvoir de Staline » Deutscher estime que Trotsky trace de Staline un portrait par trop péjoratif et qu'il « passe pratiquement sous silence les rapports étroits entre la suppression par le bolchévisme de tous les partis, et son auto-suppression, dont Staline fut le suprême exécutant ». La faille, d'après Deutscher, provient donc d'une appréciation politique erronée — faiblesse considérable chez un homme que Deutscher par ailleurs considère comme un suprême génie politique. Pourtant, Trotsky connaissait parfaitement la théorie discutée par Deutscher, concernant les prétendus rapports organiques entre le bolchévisme le stalinisme. Plus d'une fois, il l'a précisément rejetée, et ceci avec des arguments qui me paraissent toujours valables.

L'analyse politique erronée de Trotsky, si tant est qu'elle le soit, n'est pas particulière à Ma Vie ; elle se retrouve dans tout ce qu'il écrivit sur ce sujet au cours de ses dernières années. Ce qui fait de l'autobiographie un ouvrage inégal, c'est l'éloignement des éléments purement personnels. Les premiers chapitres ont la classe de la grande lirtérature autobiographique. Les parties suivantes tournent à la polémique politique. Aussi excellent que cela puisse être en soi, ce fait jure de plus en en plus avec la forme autobiographique dans laquelle il est exposé. La franchise dont il fait preuve dans les premières parties en présentant une passionnante documentation intime, contraste avec la manière dont Trotsky, dans les dernières, se montre de plus en plus réticent.

Les causes en sont parfaitement compréhensibles, et, en fait, à l'honneur de Trotsky. Il n'accordait pas l'importance prédominante à l'auto-révélation psychologique, mais à l'action politique. Jusqu'à ia fin de sa vie, il demeura un chef politique, et en tant que tel dut nécessairement subordonner toute autre considération aux intérêts des luttes où il était engagé. Il faut reconnaître que Deutscher a raison lorsqu'il déclare à propos de l'autobiographie, que « s'il ne l'avait pas écrite en 1929, ou peu après, il ne l'aurait probablement pas écrite du tout ».

Par l'unité de la forme et du contenu, la biographie de Deutscher contraste favorabiement avec les dernieres parties de Ma Vie. En même temps que nous suivons la pensée de Trotsky et la poursuite de ses luttes politiques, nous participons à sa vie personnelle. Nous saisissons quelques-uns des plaisirs, les plus banales émotions, et les tragédies écrasantes. Nous entrevoyons Zina, la fille de Trotsky, qui fut victime d'une dépression nerveuse sous la persécution de Staline, résista au traitement psychanalytique, et finit par se suicider. Léon Sédov, le fils dévoué, revit pour nous — lui qui fur si intimement lié à son père, tant au point de vue politique que personnel, qu'il subit les tensions paternelles explosives, qui ne trouvaient pas d'autre soupape de sûreté; Léon qui ne pouvait les comprendre, mais seulement les ressasser dans son esprit au cours des jours qui précédèrent sa propre mort entre les mains de l'implacable ennemi commun. Natalia se dresse tel un être de granit. Pour Deutscher, elle est l'héroïne de l'épopée, et tous ceux qui lisent cette biographie ne peuvent s'empêcher de partager son admiration pour elle. Elle a vraiment l'envergure qu'il fallait pour partager jusqu'au bout le prophète banni.

Comme en témoignent les titres des volumes de la trilogie: Le Prophète armé, Le Prophète désarmé, Le Prophète banni, l'aptitude de Trotsky à prévoir l'avenir fut yeux de Deutscher sa faculté la plus irrésistible. Il cite des exempies de la justesse de prévision presque inquiétante de Trotsky. Deux d'entre eux, dans le dernier volume, ne manqueront pas d'impressionner chaque lecteur. Le premier, au niveau élevé de la lutte des classes internationales, illustre bien le contraste entre la clairvoyance de Trotsky quant à la signification de l'ascension de Hitler, et l'aveuglement des staliniens, représentés en l'occurrence par Thaelmann :

« A une époque aussi tardive que septembre 1932, peu de mois avant que Hitler ne devienne Chancelier, Thaelmann, à une session de l'Exécutif de l'Internationale communiste, qu'avait dit Münzenberg : « Dans son pamphlet évoquant les moyens répétait encore ce de vaincre le national-socialisme, Trotsky ne donne qu'une réponse; celle-ci : Le Communiste allemand doit s'unir au Parti social-démocrate... C'est là, d'après Trotsky, le seul moyen pour la classe ouvrière allemande de se sauver du fascisme. Ou bien, dit-il, le Parti Communiste fait cause commune avec les social-démocrates, ou bien la ouvrière allemande est anéantie pour 10 ou 20 ans. C'est la théorie d'un fasciste et d'un dangereuse et la plus criminelle que Trotsky ait élaborée au cours de ces dernières annéus contre-révolutionnaire complètement failli. C'est la théorie la plus mauvaise, consacrées à sa propagande contre-révolutionnaire. »

« Un des moments les plus décisifs de l'histoire approche, réplique Trotsky..., où l'Internationale Communiste en tant que facteur révolutionnaire peut être rayée de la carte politique pour toute une période historique. Que les aveugles et les lâches refusent d'en tenir compte ! Que les calomniateurs et les scribouillards à gages nous accusent d'être ligués avec la contre-révolution ! La contre-révolution n'est-elle pas devenue un fait qui gêne la digestion des bureaucrates communistes... Rien ne doit être caché ou minimisé. Nous devons dire aussi fort que nous le pouvons aux travailleurs avancés : Après la « troisième période » d'imprudence et de vantardise, la quatrième période de panique et de capitulation s'est installée. » Dans un effort presque désespéré pour secouer les communistes, Trotsky mit dans les mots toute la force de sa conviction, et une fois encore ils résonnèrent comme une sonnerie d'alarme : « Travailleurs communistes ! Vous etes des centaines de milliers, des millions... Si le fascisme arrive à prendre le pouvoir, il passera comme un tank terrifiant sur vos crânes et vos échines. Votre salut réside dans une lutte sans merci. Seul un combat en union avec les travailleurs social-démocrates peut amener la victoire. Hâtez-vous, travailleurs communistes, il vous reste bien peu de temps à perdre. »

Le second exemple est l'avertissement que fit Trotsky à Trygve Lie, qui devint plus tard secrétaire général des Nations Unies. Celui-ci, alors ministre de la Justice dans le gouvernement norvégien, mit Trotsky en état d'arrestation à domicile, l'empêcha de répondre aux accusations portées contre lui en 1936, au cours de l'abominable parodie du procès de Moscou dont Trotsky et son fils étaient les principales victimes, et même le priva de correspondance. Lie essaya de contraindre Trotsky à signer un accord honteux par lequel il se serait engagé à ne faire aucune allusion au simulacre de procès de Moscou, à soumettre à la censure le courrier, les télégrammes, les appels téléphoniques destines tant à lui-même qu'à sa femme et à ses secrétaires. « Vingt ans plus tard, ceux qui furent témoins de la scène gardaient encore le souvenir des éclairs de mépris dans les yeux de Trotsky et du tonnerre de sa voix tandis qu'il refusait de se soumettre. Il lança une série de questions embarrassantes à Trygve Lie. »

A ce moment, Trotsky éleva la voix, au point qu'elle résonna à travers les salles et les couloire du Ministère : « Voici votre premier acte de soumission au nazisme dans votre propre pays. Vous paierez pour ceci. Vous vous croyez en sécurité, et libre de disposer comme il vous plaît d'un réfugié politique. Mais le jour est proche... rappelez-vous ceci.. le jour est proche où les nazis vous chasseront de votre pays, vous tous, avec votre Premier ministre en pantoufles. » Trygve Lie haussa les épaules à l'audition de cet étrange échantillon de prédiction. Cependant, moins de quatre ans plus tard, le même gouvernement devait s'enfuir de Norvège devant l'invasion nazie; et tandis que les ministres et leur vieux roi Haakon, serrés les uns contre les autres, attendaient anxieusement sur la côte le bateau qui devait les emmener en Angleterre, ils se rappelaient, terrifiés, les paroles de Trotsky, comme une malédiction de prophète en train de se réaliser. »

Il est juste de distinguer cet aspect, et de faire ressortir Trotsky en tant que prophète.

Cela aide à susciter l'intérêt sur ce qu'il a apporté au monde. Néanmoins, il s'ensuit un certain degré de rapetissement. De manière regrettable, ce portrait comportant une exagération abusive des facultés intuitives extra-sensorielles, a tendance à estomper l'image de

Trotsky comme homme de science. Ceci apporte un déséquilibre dans le portrait. Pourtant, avant d'aborder ce sujet, il est peut-être opportun de parler quelque peu des désaccords de Deutscher avec Trotsky, qui apparaissent dans ce volume.

Tout au long de la biographie, Deutscher souligne la continuité de la pensée marxiste de Trotsky, s'efforce de son mieux de déterminer l'apport de Trotsky à l'ensemble de la littérature marxiste, et présente d'une façon fidèle et claire les contributions particulières de Trotsky. Dans les volumes précédents, il étudia la théorie de Trotsky de la révolution permanente, son travail brillant dans le domaine de la critique littéraire, son rôle éminent dans les Révolutions de 1905 et 1917, le programme qu'il fit pour le premier Etat ouvrier resté isolé au cours des années 20, le début de ses luttes contre le stalinisme. Dans ce troisième volume, Deutscher attire tout particulièrement l'attention sur l'analyse que fit Trotsky de la nature du fascisme, sur les moyens qu'il préconisait pour le combattre — apport au marxisme qui est méconnu aujourd'hui, essentiellement par suite de l'incessante campagne de calomnie menée contre Trotsky.

De nombreux disciples de Trotsky ajouteraient à cette liste, et mettraient peut-être même au sommet de ses réalisations, la définition de l'Union soviétique comme Etat ouvrier dégénéré, et particulièrement l'analyse de Trotsky sur les sources et la nature du stalinisme. Deutscher, pour sa part, émet d'importantes réserves à ce sujet. Il estime que Trotsky, malgré son apport fondamental dans ce problème, n'en a pas eu une vision tout à fait

« La Révolution trahie occupe une place particulière dans l'œuvre littéraire de Trotsky. C'est le dernier livre qu'il réussit à achever, et il [constituel d'une certaine manière son testament politique. Il y donne son analyse définitive de la société soviétique et un aperçu de son histoire jusqu'au milieu de l'ère stalinienne. Son livre le plus complexe, car s'y conjuguent toute la faiblesse et toute la force de sa pensée. Il renferme de nombreuses réflexions nouvelles et originales sur le socialisme, sur les difficultés que dut affronter la révolution prolétarienne, et sur le rôle de la bureaucratie dans un Etat ouvrier. Il étudie également la position internationale de l'Union soviétique avant la deuxième guerre mondiale, essaie de prévoir l'avenir en faisant des pronostics hardis et partiellement erronés. Le livre est un traité théorique profond et un message pour l'époque, une mise à jour constructive des théories marxistes classiques, et le Manifeste du « néotrotskysme » appelant à la révolution en Union soviétique. Trotsky apparaît là avec ses nombreuses capacités : penseur désintéressé et rigoureusement objectif, chef d'une opposition vaincue, pamphlétaire et polémiste passionné. La contribution du polémiste constitue la partie la plus ésotérique de l'ouvrage et tend à éclipser la discussion objective et analytique.

« La richesse de ses idées et sa puissance d'imagination ont fait de cet ouvrage l'un des livres déterminants de ce siècle, instruisant autant que troublant, destiné à être ouvrage de référence, plus souvent utilisé que n'importe quel autre écrit politique. Même son titre était destiné à devenir l'un des schibboleths de notre époque. »

Deutscher poursuit en résumant le livre de façon très satisfaisante (pourtant « Etat stalinien » peut difficilement apparaître comme une heureuse abréviation de « régime stalinien » dans un « Etat ouvrier »). Il accepte le programme que propose Trotsky contre le bureaucratisme et pour la démocratie prolétarienne, et pense qu'il est toujours valable « plus d'un quart de siècle après sa formation ». Ensuite, il révèle un de ses principaux désaccords avec Trotsky :

« Du contenu de la Révolution trahie, il est évident qu'il n'entrevit aucune possibilité de réforme par en haut ; et il n'en exista effectivement aucune tant qu'il vécut, et pour le reste de l'ère de Staline. Mais durant cette même période, il n'exista pas non plus en Union soviétique la moindre possibilité de révolution politique. Ce fut une période d'impasse ou l'on ne pouvait ni couper, ni délier les nœuds gordiens du stalinisme. Tout programme de changement, qu'il fût révolutionnaire ou réformiste, était illusoire. Ce fait ne pouvait empêcher un combattant comme Trotsky de chercher una solution. Mais les recherches étaient prises dans un cercle vicieux que seuls les événements ébranlant le monde commencèrent à battre en brèche de nombreuses années plus tard. Et quand cela arriva, l'Union soviétique se dégagea du stalinisme par une réforme essentiellement venue d'en haut. Cette réforme fut déterminée précisément par les facteurs sur lesquels avait misé Trotsky : progrès économique, élévation du niveau culturel des masses, fin de l'isolement soviétique. La rupture avec le stalinisme ne pouvait être que partielle, car avec la fin de l'ère stalinienne n'existait, et ne pouvait exister, aucune force politique ayant la force et la volonté d'agir d'une manière révolutionnaire. En outre, au cours de la décennie qui suivit la mort réformiste, de Staline, il n'émergea « d'en bas » aucun mouvement de masse s'exprimant distinctement. Etant donné que le stalinisme est autonome, même est devenu un anachronisme, tant du point de vue national qu'international, et que la rupture avec lui est devenue une nécessité historique pour l'Union soviétique, c'est le groupe dirigeant luimême, qui dut prendre l'initiative de cette rupture. Ainsi, par une ironie de l'histoire, ce furent les épigones de Staline qui entreprirent la liquidation du stalinisme, et de cette façon mirent en pratique, malgré eux mêmes, des fragments du testament politique de Trotsky. »

« Mais peuvent-ils poursuivre et compléter cette tâche? Ou bien une révolution politique est-efle toujours nécessaire? A première vue les chances de la révolution sont toujours aussi faibles qu'elles l'étaient du temps de Trotsky, alors que les possibilités de réforme sont devenues bien plus réelles. » (2)

Dans le Prophète banni, Deutscher soutient toujours qu'une « réforme progressive » est plus probable qu'une « explosion révolutionnaire ». Mais il reconnait que ceci ne peut être qu'une hypothèse. On ne peut en définitive avoir que « peu ou pas de certitude ». Il écrit finalement : « En tout cas, l'auteur de cet ouvrage préfère laisser à un historien de la prochaine génération le soin d'émettre le jugement définitif sur la théorie de Trotsky d'une révolution politique. »

Je n'ai pas l'intention de me lancer maintenant dans une discussion avec Deutscher sur « auto-réforme » ou « révolution politique », qui constitue une question ardue. Je vais seulement évoquer la question fondamentale. L'imminence d'une révolution politique n'est pas en question, et ce n'est pas là-dessus que porte le désaccord. Il s'agit en fait d'une discussion de principe, qui porte sur le caractère de la caste dirigeante de l'Union soviétique. D'après Trotsky, il ne s'agissait pas seulement d'une bureaucratie, mais quelque chose de plus, quelque peu semblable à une classe par sa rapacité et son besoin de monopoliser le pouvoir, mais sans les bases économiques et la stabilité économique d'une véritable classe. Une telle formation sociale est-elle susceptible, de son propre gré, d'apporter aux masses des formes réelles de démocratie prolétarienne? Trotsky pensait que non, dans ce sens que la mise en œuvre effective de la démocratie prolétarienne signifierait la liquidation de la bureaucratie en tant que couche sociale bénéficiant de privilèges particuliers. Une réponse négative impliquait en elle-même que la révolution politique était la seule ressource laissée aux masses pour intervenir en vue de leur propre pouvoir. Ce fait signifiait pas nécessairement une «explosion violente» bien qu'il implique nécessairement un profond bouleversement sous l'initiative des masses.

Aucune des concessions accordées jusqu'ici par les héritiers de Staline, n'a mis en rause le monopole politique détenu par la caste bureaucratique. Les conclusions de Trotsky sembleraient donc avoir été confirmées par la nature des réformes elle-même.

Pour le mouvement trotskyste mondial, l'accord de Deutscher sur la validité du programme de Trotsky, entraîne en principe la possibilité d'une collaboration pratique avec lui, même si l'action, en ce qui le concerne, ne peut jamais aller au-delà du travail pour la « réforme progressive ». Puisque les tenants de la « réforme progressive » et ceux de la « révolution politique » ont en vue le même but — l'instauration d'une démocratie prolétarienne dans les Etats ouvriers - une base de coopération suffisamment large

(2) A propos de ceci, Deutscher fait allusion, dans une note, à une attaque dont son point de vue fut l'objet en 1954 de la part de James P. Cannon. Il peut être utile de tenter d'éclaircir ce point. Des propos durs et même injustes furent tenus sur Deutscher. A l'époque, la théorie de Deutscher sur la possibilité d'autoréforme de la bureaucratie stalinienne figura dans une crise intérieure du Socialist Workers Party. Une partie des cadres et chefs politiques furent fortement influencés par la théorie de Deutscher. Une rupture intervint et certains d'entre eux capitulèrent devant le stalinisme. La crise ne fut pas particulière au S.W.P., mais frappa d'autres secteurs du mouvement trotskyste. Pour de nombreux trotskystes, la position de Deutscher apparut comme une alternative pouvant jeter un pont vers le stalinisme. Elle par conséquent regardée avec hostilité. Il s'avéra cependant que Deutscher ne cherchait pas à recruter des partis aux dépens du mouvement trotskyste ni à former une secte, encore moins à susciter un culte. Ceci plaida fortement en sa faveur. Après le soulèvement hongrois, un autre fait apparut rapidement au mouvement trotskyste.

De nombreux membres des partis communistes, ébranlés par les événements, mirent à lire la littérature interdite; n'étant pas prêts à affronter directement les ouvrages du diable lui-même, les écrits de Deutscher leur semblèrent moins « contrerévolutionnaires ». Ayant par ce moyen pris leur premier contact avec le trotskysme, ils eurent envie d'en savoir plus. A travers Deutscher, certains d'entre eux trouvèrent même leur voie vers le trotskysme. La position de Deutscher, dans ces conditions, s'avéra être un pont du stalinisme vers le trotskysme. Les trotskystes ne pouvaient désapprouver ce genre de possibilité. Ils entreprirent donc leur propre réforme...

par rapport à Deutscher.

existe entre eux. On pourrait ajouter à ceci que c'est sans doute au cours du processus dans lequel les soviétiques chercheront à obtenir des réformes toujours plus importantes, qu'elles détermineront finalement dans les faits qui a vu le plus clairement, et qui a plus ou moins succombé aux illusions quant à la manière dont pourra en définitive être rectifiée la déviation stalinienne de la structure politique.

En plus de l'incapacité de prévoir de façon satisfaisante comment aurait lieu la regeneration de l'Etat ouvrier, Deutscher reproche à Trotsky de n'avoir pas prédit correctement la forme que prendrait la Révolution mondiale dans la période d'après guerre. Je ne nie pas qu'il y ait une part de vérité dans cette dernière assertion. La forme particulière de la Révolution chinoise — organisation de la paysannerie en armées, puis avance de celles-ci des campagnes vers les villes — est l'exemple le plus spectaculaire d'un type de révolution que personne n'avait prévu. La Révolution cubaine apporte une puissante confirmation à ce qu'on pouvait déduire de l'expérience chinoise, à savoir qu'il reste encore sur le rôle croissant des révolutionnaires de l'action (prévu par Trotsky), s'opposant à celui, beaucoup à apprendre sur les possibilités du processus révolutionnaire, particulièrement naguère prédominant, des pionniers de la théorie.

Dire que ces révolutions se sont écartées du type prévu par le marxisme classique ne nous conduit cependant pas au cour du problème. La Révolution d'Octobre en son temps s'écarta de même du modèle prévu par le marxisme classique (la théorie de Trotsky de la Révolution permanente ne faisait pas encore partie du marxisme « classique »), pourtant, en fin de compte, la Révolution d'Octobre a apporté la plus imposante confirmation du marxisme classique. Les problèmes théoriques posés par la Chine et Cuba ne sont pas qualitativement différents. Ce qu'ils font ressortir, c'est l'importance de la méthode adopter pour les aborder. Ceci avait déjà été montré par Trotsky — sinon comme prophète. du moins comme homme de science.

Dans une post-face, Deutscher apporte quelques contributions en rapport avec ce problème. Ce qu'il dit est intéressant, mais pas absolument nouveau pour le mouvement trotskyste qui discute ces questions depuis la chute du capitalisme en Europe orientale.

Au passage, Deutscher révèle certains traits physiques de Trotsky. La fidélité du portrait atteint l'exactitude photographique (la photographie laisse toujours échapper quelque chose de son modèle). Ce qui est d'autant plus remarquable que jamais Deutscher n'eut l'occasion de rencontrer Trotsky, et dut se baser sur les impressions d'autres personnes, en dehors, bien sûr, de la documentation écrite.

Il faut aussi convenir que le portrait est, d'un point de vue artistique, tout à fait bon. Une réserve cependant doit être faite. Le souci de Deutscher d'expliquer les divergences apparentes entre le programme de Trotsky de révolution socialiste dans les pays industriels avancés, et la progression actuelle de la révolution mondiale dans le secteur colonial, entre le programme de Trotsky pour la reconstitution du mouvement révolufionnaire socialiste, et la faiblesse organisationnelle constatée jusqu'à maintenant de la IV° Internationale, ce souci donc, à mon avis, l'amène à omettre quelque chose de très important. Je ne veux pas discuter ces questions ici, mais seulement étudier dans quelle mesure les prises de position de Deutscher influent sur son portrait définitif.

Le considérable attrait de Trotsky s'exercait sur un grand nombre d'intellectuels. Son pouvoir de prédiction, l'étendue de son intelligence et de sa culture, signalent, sans la moindre hésitation, son esprit comme l'un des plus exceptionnels que l'Ouest ait produit.

Comme le prouve la biographie de Deutscher, c'est une tâche absorbante que de suivre la pensée de Trotsky dans toutes ses ramifications. C'est une gageure de confronter la théorie de Trotsky à la réalité historique. On peut même être fortement tenté de rivaliser avec le maître en recherchant une meilleure argumentation, là où il peut sembler avoir adopté une attitude erronée. Ceci est parfaitement légitime, et personne s'élever contre de telles ambitions. Elles peuvent révéler constructives. Il existe cependant un écueil. L'extrême sensibilité, la portée, la profondeur de la pensée de Trotsky, * Pimportance de sa production, qui le rendent si attirant aux yeux des intellectuels, peuvent amener à perdre de vue la simplicité essentielle de Trotsky.

En travaillant près de Trotsky, on relevait rapidement chez lui un extraordinaire eventail de qualités: son énorme énergie, une rapidité incrovable pour saisir les problèmes et leurs rapports, une mémoire extraordinaire, et la mise à contribution de ces dons de la manière la plus efficace et la plus pratique. Dans quelle direction, cette mise à contribution? Celle d'une tâche très simple, la substitution d'une économie planifiée aux rapports anarchiques du capitalisme. Ce fut l'objectif de base qu'il se fixa lorsque dans sa jeunesse il opta pour le marxisme. Ce fut la tâche à laquelle il s'attacha avec obstination au cours des années. Il y travaillait encore lorsqu'il fut assassiné.

Si l'on veut discuter de la sagesse avec laquelle Trotsky disposait de son génie, comme le fait Deutscher parlant de ses efforts pour créer une nouvelle Internationale, il serait bon de commencer par discuter de la sagesse de cette décision première.

On peut évoquer l'énorme gaspillage qui consiste à contraindre les esprits les plus doués de l'humanité à s'employer à mettre de l'ordre dans le mode d'organisation de la production et de la distribution d'aliments, de vêtements, de logements, et à se soucier du reste de nos besoins sociaux élémentaires. La réponse de Trotsky à ceci est que nous choisissons pas l'époque dans laquelle nous naissons. Notre problème, en tant confrontent l'homme et, en tant que membres de la collectivité humaine, de participer qu'individus ne à la découverte de leur place, est de saisir les tâches essentielles qui dans la mesure de nos possibilités à leur réalisation. Pour Trotsky, ceci apporte aussi à l'être humain la plus grande satisfaction possible.

Suit tout le reste, y compris l'importance primordiale que Trotsky accorda à l'organisation de la IV° Internationale.

Mais, comme tous les grands hommes, Trotsky avait ses marottes ! Bien sûr. Mais ayant admis ce fait, pouvons-nous sérieusement soutenir que les biographes des grands hommes, y compris le biographe de Trotsky, en sont dépourvus? Si nous accordons à Deutscher la grâce salvatrice d'avoir ses propres marottes, peut-être ne sera-t-il pas déplacé de suggérer que l'une d'entre elles fut la sous-estimation de l'intérêt qu'il aurait eu à étudier le sens des relations humaines que Trotsky préconisait, recherchait, suscitait, aimait et contribuait à organiser, surtout à la fin de sa vie, à la lumière son immense expérience, alors qu'il était à l'apogée de ses facultés intellectuelles, Pour pleine lumière le Trotsky intime, il faut le voir, je pense, au cours de sa recherche active de ces relations humaines, et saisir combien elles concordaient avec son propre objectif dans la vie.

La vive perspicacité habituelle de notre biographe l'abandonne à ce moment crucial, et au lieu de s'exercer de façon satisfaisante en révélant la cohérence de l'intelligence et de la volonté de Trotsky, son raisonnement se relâche et s'effrite. Deutscher présente son prophète avec une vue qui baisse.

Comment un génie aussi clairvoyant a-t-il pu se tromper aussi lamentablement sur des questions que Deutscher considère comme évidentes, ceci demeure une contradiction non résolue dans la biographie. Deutscher semble le pressentir. Il concède que Trotsky demeura jusqu'au bout d'un inébranlable optimisme quant aux perspectives révolutionnaires ; malgré tout, il suggère que des doutes avaient commencé à le gagner. Il attache devant ses obligations historiques ferait de la théorie anti-marxiste du « collectivisme bureaucratique » de Burnham la théorie de l'avenir, du socialisme une pure utopie, et de tout le marxisme une discipline erronée. Il laisse entendre que Trotsky faisait, au fond, peu de cas restament » ne comportent « pas la moindre allusion à la IV* Internationale ». Deutscher du mouvement qu'il avait fondé : « Ses toutes dernières volontés et son insiste assez lourdement sur ce thème :

« Ainsi, vers la fin de sa vie, Trotsky s'interrogea sur le sens et le but de toute son existence, de sa lutte, et en fait aussi des luttes de plusieurs générations de militants communistes et socialistes. Tout un siècle de lutte pour la révolution allait-il tomber en poussière? Sans cesse il revenait à ce fait que nulle part en dehors de la Russie, les travailleurs n'avaient renversé le capitalisme. Sans cesse, il passait en revue la longue et lugubre série d'échecs que la révolution avait subis entre les deux guerres mondiales. Et il se vit contraint d'en déduire que si de nouvelles défaites majeures devaient encore s'y ajouter, toute l'évolution historique prévue par le marxisme devrait être remis en cause. »

Je crois que Deutscher se trompe en pensant que Trotsky « s'interrogeait ». !!

répondait aux questions des autres, avec les arguments les plus convainquants à l'appui ;

Trotsky avait la dureté du diamant, était inébranlable dans son appréciation du déroulement de l'histoire. En réalité que refit « sans cesse » " Trotsky? 1l présenta à l'humanité l'alternative qui s'offrait à elle : barbarie ou socialisme. Il n'hésita pas à relever les arguments avancés par ceux qui avaient réellement commencé à douter et à se détourner oe la lutte. Il démontra logiquement leur absurdité, et leur banqueroute au point de vue théorique, LEUR banqueroute.

Evoquant le débat « super-emphatique et hyperbolique » que Trotsky entama contre Burnham, Deutscher commente : « Seuls, peut-être, des marxistes étaient capables de ressentir pleinement la solennité tragique que révélaient ces paroles dans la bouche , a en ce a to au de le proches abondi de Trois o Trotsky. » Il est vrai que c'est ainsi que les entendirent certains des dirigeants de la

Peut-être peut-on mieux apprécier l'idée émise par Trotsky, en considérant l'alternative qu'il avait posée, telle qu'elle se présente aujourd'hui presque un quart de siècle plus tard. Si l'acuité de cette alternative était devenue moins accusée, en dehors de toute intervention de la classe ouvrière, alors la fondation de la IVe Internationale se serait avérée être un projet utopique car son objet - la mobilisation de la classe ouvrière pour s'opposer à la barbarie — ne se serait pas montrée nécessaire. Si à le projet apparaissait d'autant plus comme ayant été utopique. Où est la vérité? Dans l'opposé, nous envisageons que la perspective actuelle est celle de siècles de barbarie, aucune des deux hypothèses ci-dessus. L'alternative est toujours la même, mais le retard

L'alternative socialisme ou barbarie est devenue l'aiternative socialisme ou catastrophe atomique. Les physiciens nous apprennent maintenant — et les disciples de Trotsky ne font que répéter leurs paroles — que la guerre atomique peut signifier le suicide de l'humanité, et au moins la destruction de toutes les formes les plus élevées de la vie humaine. L'image que Trotsky trace d'une éventuelle barbarie où l'espèce humaine péniblement à quatre pattes, est idyllique en face de la « tragique solennité » du tableau qui, maintenant, nous est offert : celui d'une planète ravagée, où la vie elle-même devrait à nouveau se dégager en rampant de l'amibe, ou, avec de la chance, d'un quelconque vertébré inférieur.

Ceci veut-il dire que nous devons perdre tout espoir, ou bien qu'il y a place pour hotes Au contait ta recai du seine rin et pol davantage de doute que lors des dernières années de Trotsky, à la veille de l'éclatement que de façon plus impérative.

Ceci nous mène directement au point le plus aigu des divergences avec Deutscher. Qui peut se targuer du « succès » que constitue l'aggravation de l'acuité du dilemme historique posé au monde? La ||° et la II|° Internationales ! L'importance vitale des derniers efforts de Trotsky pour constituer une nouvelle Internationale a été, d'après rous, suffisamment confirmée.

Un pur pragmatique demandera : « Bien, mais où sont les révolutions en Occident ? » La question manque de la force désirée parce qu'elle omet la grande montée révolutiorinaire d'après guerre, observée notamment en Italie et en France, phénomène que Deutscher n'examine pas bien qu'il soit assurément à sa place dans toute discussion des prévisions de Trotsky. Une autre montée révolutionnaire, d'une puissance potentiellement encore plus grande est-elle à exclure? Dans une question comme l'appréciation du déclin d'un système et de la montée d'un autre nouveau, il faut prendre un champ suffisant, champ dont l'importance n'est pas facile à mesurer, même pour un génie tel que Trotsky.

Deutscher tient tellement à démontrer la vanité du projet de Trotsky de reconstruire un mouvement socialiste révolutionnaire mondial qu'il met en cause une thèse différente de celle qu'il émet ; à savoir, que Staline était beaucoup plus compétent que ne l'estimait Trotsky. Staline, comme Deutscher le démontre, craignait énormément la IV° Internationale, et il manifestait une véritable obsession à son égard. Etait-ce simplement de la paranoïa, pendant de la grotesque marotte de Trotsky, ou bien le compétent Staline faisait-il montre d'une certaine raison en s'efforçant d'exorciser le fantôme? Pourquoi cette crainte extraordinaire de Staline devant les querelles sectaires et le manège impuissant des disciples de Trotsky ? (D'autres dirigeants aussi ont montré étrange répugnance à accepter le point de vue que le mouvement trotskyste soit rejeté une comme un « échec »).

Il est difficile de savoir exactement ce que Deutscher pense que Trotsky et ses partisans moyens auraient dû faire pendant les années où ils combattirent l'expansion du fascisme, où ils luttèrent contre le stalinisme et le réformisme de la social-démocratie,

QUATRIEME• -INTERNATIONALE 51 où ils avertirent du danger d'une deuxième guerre mondiale, où ils posèrent le dilemme historique offert à l'humanité, et où ils tentèrent de construire une direction socialiste révolutionnaire.

Le travail que Trotsky accomplit en collaboration avec les « vulgaires » disciples ralliés à son programme fournit une des meilleures clés pour une connaissance approfondie de son caractère. Deutscher est absolument aveugle à ceci. Si l'on considère Trotsky en premier lieu comme un prophète, ainsi que le fait Deutscher, cette cécité partielle s'explique. Il n'est pas facile pour un prophète de transmettre ses dons ; ce serait même une marotte de sa part que de le tenter. Cependant si l'on regarde Trotsky d'un œil un peu différent, ses efforts deviennent plus compréhensibles. Permettez-moi de recourir à une analogie. Au cours d'une épidémie, un médecin se doit de jouer un rôle de premier plan dans la défense de la communauté; il utilise ses connaissances particulières pour participer, avec tous les moyens disponibles, à l'organisation de la campagne visant à enrayer l'épidémie et, si possible, à éliminer ses chances de récurrence. Dans le roman La Peste, Camus présente le personnage du Dr Bernard Rieux qui réussit finalement à enrayer une épidémie de peste, en mobilisant toute sa ville contre la maladie, révélée au départ par le comportement anormal des rats. L'équipe formée par le Dr Rieux acquit le maximum de notions sur la peste bubonique, et apprit à la reconnaître, au risque et même au prix de sa propre vie. Le Dr Rieux, en homme d'une humanité. authentique, apporte le meilleur de lui-même à ceux qui l'accompagnèrent et l'aidèrent dans cette effrayante tâche entreprise en commun. Un certain symbolisme est manifeste dans ce roman remarquable. La pénétration manifestée par Camus dans la description de son héros est instructive et mérite d'être méditée.

Deutscher met en cause le matériel humain avec lequel Trotsky eut à travailler, faisant de son incapacité une des causes essentielles de l' « échec » de la IV° Internationale. Il estime que le matériel humain dont disposaient Lénine et Trotsky avant la Révolution d'Octobre meilleur. Dans les pays occidentaux en particulier, la qualité était défectueuse.

Mais le problème n'est pas aussi simple. Comme la montré la Révolution espagnole, - pour prendre un exemple marquant — le matériel humain inexpérimenté se montra à la hauteur des tâches immédiates. Les cadres qui se rallièrent au trotskysme à l'époque, étaient loin de constituer les plus mauvais combattants, les derniers à se sacrifier, ou les moins intelligents. Les staliniens, en tout cas, les craignaient particulièrement raison, car c'étaient des rebelles de la même veine que ceux qui formaient les rangs des Partis communistes, hommes et femmes qui restèrent fidèles à ces partis par erreur, qu'ils n'avaient pas encore temps, ou l'occasion de saisir la divergence entre l'Etat soviétique et son régime stalinien.

L'évolution de la situation qui, dans l'ensemble, favorisait l'extension rapide du trotskysme, en particulier par rapport aux Partis communistes, se retourna contre le mouvement à deux occasions cruciales: l'éclatement guerre et la victoire de l'Union soviétique. Le premier de ces événements rejeta pour un temps ces problèmes au second plan, tout en préparant pour plus tard les conditions pour des développements explosifs. Le second, qui était progressif à tous les points de vue, eut un effet inverse, en renforçant temporairement le stalinisme (comme le comprit alors clairement le mouvement trotskyste), tout en préparant les conditions encore plus certaines de sa liquidation finale (comme le prédit le mouvement trotskyste).

En tout cas, sur le problème excessivement difficile, complexe et discuté de la construction d'un mouvement socialiste révolutionnaire, Trotsky et Deutscher n'ont pas le même avis. On ne trouve pas la moindre trace, chez Trotsky, du profond scepticisme de Deutscher. Trotsky, cependant, était parfaitement au courant de cette attitude sceptique, lui déniait toute base objective, la tenait pour un danger mortel et s'efforçait de prémunir ses jeunes partisans contre cette maladie.

Ceci dit, nous pouvons reconnaître que le mouvement trotskyste rencontra de nombreuses difficultés, eut son lot d'individualités peu stables qui pesèrent d'une façon excessive sur la petite organisation, et posèrent sans aucun doute au grand éducateur des problèmes sans grande nouveauté ni grand intérêt en soi. L'attitude de

Trotsky envers ses élèves, car son mouvement était aussi une école, était d'une patience sans borne. Et, répétons-le, s'il pouvait manifester une ironie acerbe, i! ne se montra jamais sceptique, si l'on peut excepter ses réserves bien connues vis-à-vis de ses partisans d'origine petite-bourgeoise, en particulier de la variété « intellectuelle », nuance de la pensée de Trotsky que Deutscher n'étudie pas puisqu'il écarte le sujet dans son ensemble.

Le plus bizarre est que Deutscher montre la plus haute estime pour les partisans de Trotsky en Union soviétique, qui furent massacrés par Staline jusqu'au dernier homme et la dernière femme qu'il ait pu attraper. Deutscher indique également les sentiments de Trotsky à leur égard. Mais l'émotion que ressentait Trotsky envers ses partisans russes n'était pas qualitativement différente de la chaleur des sentiments qu'il éprouvait pour tous ceux qui partageaient avec lui les vicissitudes de la lutte, ses camarades de Chine, des autres pays d'Asie, d'Amérique latine, d'Afrique, d'Europe occidentale, du Canada et des Etats-Unis.

Les sentiments de Trotsky envers eux ne pouvaient pas être bien différents, car eux aussi, le mieux qu'ils le pouvaient, combattaient les fléaux du fascisme, du stalinisme, de la chasse aux sorcières « démocratique », et la guerre qui s'approchait. Tous, ils partageaient avec lui la conviction que ce qu'il fallait faire pour rétablir l'ordre dans le monde absurde où nous vivons, est fondamentalement assez simple. En somme, Trotsky et ses partisans, du moins la majorité d'entre eux, se comprenaient.

Au lieu de cette unité, Deutscher présente un grotesque divorce entre Trotsky ef ses partisans. Et au lieu de l'unité entre les perspectives marxistes de Trotsky et sa décision de fonder la IV° Internationale, Deutscher présente une contradiction absurde entre la vision lucide du prophète et le ridicule gâchis d'un amateur lancé dans une insignifiante politique sectaire. En observant les dernières touches mises au portrait, là où nous étions amenés à espérer que la qualité serait digne du modèle, c'est l'artiste que soudain nous apercevons essentiellement. Notre attention se porte sur le pinceau qu'il tient à la main, et nous l'entendons discuter de ses points particuliers de divergence avec le modèle.

Tout de même, le portrait est assez bon pour que, regardant Trotsky sur la toile de Deutscher, nous concevons le vieux nous clignant de l'œil par dessus les gesticulations du pinceau. « Nous avons toujours eu des difficultés avec nos artistes. Ne leur demandons pas trop, mais prenons avec reconnaissance ce qu'ils peuvent donner. »

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