Depuis la crise internationale du mois d'octobre 1962, le conflit entre le P.C. de TU.R.S.S. et le P.C. chinois, loin de s'estomper, s'est considérablement élargi, en impliquant le mouvement communiste et ouvrier tout entier. Par sa portée et par ses implications théoriques et politiques, le débat qui se développe rappelle, toute proportion gardée, les débats historiques qui se déroulèrent au sein du mouvement ouvrier international, comme celui entre les marxistes et les révisionnistes au commencement du siecle et celui entre le courant bureaucratique stalinien et lOpposition de gauche immédiatement après la mort de Lénine. Mais, par rapport aux précédents historiques, des forces beaucoup plus imposantes se trouvent engagées et l'enjeu même implique des conséquences plus universelles et, par conséquent, plus décisives. L'élément caractéristique, en effet, réside dans le fait que la participation au débat n'est plus restreinte à des couches ouvrières d'avant-garde d'un nombre limité de pays, mais qu'elle s'étend 2222 à des couches beaucoup plus larges de prolétaires, de paysans et d'intellectuels révolutionnaires dans tous les secteurs du monde contemporain, littéralement secoué par la révolution en tous lieux. Un cadre d'une telle ampleur et l'extrême complexité et variété des problèmes qui se posent au mouvement ouvrier international à l'étape actuelle déterminent dans une large mesure les polémiques et les poussent au-delà de toutes les limites qu'on s'efforce de leur imposer et de toutes les formules stéréotypées qui ne cessent d'être encore employées.
Surtout après les explications et les rectifications partielles que les communistes chinois ont apportées au ours des derniers mois. la IVe Internationale ne peut que confirmer la position qu'elle a exprimée dans sa lettre ouverte du mois de septembre 1960 et dans les textes adoptés à son VIº Congrès Mondial. Elle considère que les thèses du P.C. chinois concernant l'orientation de la lutte de classe à l'échelle mondiale sont plus progressives que celles de la direction khrouchtchévienne, car elles impliquent des analogies évidentes avec certaines thèses marxistes révolutionnaires de notre mouvement.
Ainsi, les critiques faites par les communistes chinois sont tout à fait correctes que l'impérialisme n'a pas changé de nature et qu'il ne faut lorsqu'elles soulignent se faire aucune illusion sur telle ou telle tendance de la bourgeoisie, sur tel ou tel de ses dirigeants, dans la lutte pour sauvegarder la paix. Elles sont correctes aussi lors qu'elles rappellent qu'en dernière analyse, le seul moyen définitif d'éviter une nouvelle guerre mondiale, c'est le renversement du capitalisme à l'échelle mondiale; que seul moyen d'œuvrer dans ce sens d'une facon féconde, c'est de miser surtout sur les luttes révolutionnaires anti-impérialistes et anti-capitalistes des masses. Elles sont éga- lement justes lorsqu'elles dénoncent toute attitude qui, soit délibérément, soit en prarevient à subordonner aux nécessités de la « coexistence pacifique» les déve loppements ultérieurs de la révolution coloniale qui représente en réalité une contribution formidable à la paix dans la mesure où, par ses victoires révoutionnaires, elle ne cesse d'affaiblir le systéme de l'impérialisme mondial.
D'autre part, les communistes chinois expriment des positions beaucoup plus critiques envers les bourgeoisies nationales des pays coloniaux et semi-coloniaux, et s'en tiennent, en ce qui concerne les processus dans ces pays, à la théorie de la révolution ininterrompue, opposée aux conceptions mencheviques de Staline sur la « révolution par étapes », qui furent exprimées notamment lors de la révolution chinoise de 1925-27 et critiquées par Léon Trotsky, théoricien de la révolution permanente.
In ce qui concerne orientation du mouvement ouvrier. notamment dans les pay capitalistes vances, la IVe Internationale - qu n'a pas hésité un seul instant a dénoncer les soi-disant « voies nouvelles » au socialisme par les parlements, les élections et autres moyens « pacifiques » — salue le fait que, surtout dans leur article du 31 décembre 1962, les communistes chinois ont commencé à attaquer ouvertement et minutieusement les conceptions opportunistes dont le leader du P.C. italien, Togliatti, est l'un des porte-parole les plus conséquents. Rappeler des vérités premières du marxisme et du léninisme sur la nature de l'Etat bourgeois et sur les méthodes nécessaires pour assurer la conquête du pouvoir par la classe ouvrière et ses alliés révolutionnaires, démontrer comment ces conceptions de base - loin d'être infirmées ou estompées apparaissent au contraire plus valables que jamais à la lumière des expériences des dernières décennies et même des dernières années sur la base d'une analyse des tendances du développement dans le monde contemporain, tout cela représente une tâche primordiale et urgente de tous ceux qui veulent œuvrer au redressement du mouvement ouvrier dans les pays capitalistes où le réformisme et le néo-réformisme aussi bien stalinien que khrouchtchévien ont fait et font de véritables ravages.
La polémique entre Soviétiques et Chinois est devenue plus aiguë en relation avec des événements de l'actualité qui ont poussé plus encore les uns et les autres à sortir du domaine des généralités. Sur la crise des Caraïbes provoquée par le blocus impérialiste de Cuba, les communistes chinois ont fait des critiques à la politique des dirigeants du P.C. de TU.R.S.S., la caractérisant comme opportuniste d'une part et aventuriste de lautre, et ont exprimé leur soutien total à l'attitude de Fidel Castro et à ses cinq points. Plus encore, ils ont conçu les cinq points non comme un vœu pieux ou comme un pur moyen de propagande, mais comme une nécessité pratique de défense des droits élémentaires de la révolution cubaine, pour laquelle il aurait fallu Jutter par une mobilisation effective des masses dans le monde entier, sans semer des illusions sur les « engagements» d'ailleurs inexistants de Kennedy.
En second lieu. le conflit sino-indien a mis en lumière les pires aspects de la politique khrouchtchévienne envers les bourgeoisies nationales de ce qu'on appelle l
‹ Tiers Monde ». La IV Internationale, qui ne conteste absolument pas l'opportunit pour les Etats ouvriers d'établir des liaisons économiques avec des pays dirigés par des bourgeoisies nationales, considère toutefois inadmissible que, tandis que l'aide soviétique à certaines bourgeoisies nationales - qui, par surcroit, sont de plus en plus réactionnaires - se développe dans une mesure considérable, les choses aillent dans un sens opposé à l'égard de l'Etat ouvrier chinois. La IV* Internationale, quelles que puissent étre ses critiques sur certaines attitudes du gouvernement chinois négligeant les néces sités propres du mouvement ouvrier indien, ne saurait à plus forte raison admettre que, dans un conflit entro un Etat ouvrier comme la Chine et un Etat bourgeois comme l'Inde, l'Union soviétique se range pratiquement aux côtés de ce dernier en allant. dans un moment crucial jusqu'à confirmer la livraison d'avions susceptibles d'être utilisés contre la République Populaire de Chine. Les attaques chinoises à ce sujet sont donc entièrement fondées.
Du contexte des positions du P.C. chinois, il découle de plus en plus clairement qu'elles sont très proches de la critique fondamentale que les marxistes révolutionnaires adressent à l'orientation de base énoncée par Khrouchtchev et ses partisans. Pour le leader de la bureaucratie soviétique, le passage du capitalisme au socialisme à l'échelle mondiale sera réalisé essentiellement par la compétition économique, et à la suite de la victoire de TU.R.S.S. et des Etats ouvriers dans cette compétition. Les masses révolutionnaires des pays coloniaux et semi-coloniaux et le prolétariat des pays avancés y sont réduits au rôle de forces d'appoint. Pour les marxistes révolutionnaires, le problème se pose dans des termes exactement opposés : tout en ne négligeant pas le rôle très important des succès économiques de I'U.R.S.S. et des autres Etats ouvriers, c'est surtout la lutte révolutionnaire anticapitaliste, aussi bien dans les pays coloniaux et semi-coloniaux que dans les pays capitalistes avancés, qui décidera l'issue du conflit historique mondial de notre siècle. Les raisons objectives pour lesquelles les communistes chinois partagent bien plus cette conception que celle de Khrouchtchev ont été déià maintes fois illustrées par notre mouvement.
Enfin, il est tres significatif que les dirigeants chinois aient parle dune majorite et d'une minorité au sein du mouvement communiste international, en soulignant que l'expérience historique a démontré que la majorité n'a pas nécessairement raison et que les rapports de force peuvent d'ailleurs s'avérer provisoires. Pour les marxistesléninistes, c'est une vérité première, mais, pour des bureaucrates, c'est une espèce de sacrilège. En fait, la Pravda et Khrouchtchev ont réagi très violemment en rejetant l'idée même d'une majorité et d'une minorité, confirmant ainsi les limites de leur déstalinisation.
Si la IV° Internationale a exprimé dès le début et confirme maintenant un soutien critique aux communistes chinois dans leur lutte contre le néoréformisme de la direction I P.C. de FURs es de la plus tande partie des anees partis communistes, el
• partie des autres partis communistes, elle n'a pas dissimulé et ne dissimule pas ses critiques au P.C. lui-même sur un certain nombre de questions importantes.
Tout d'abord, nous estimons que les communistes chinois devraient préciser davantage leurs conceptions relatives aux conséquences d'une guerre nucléaire éventuelle. La possibilité d'une destruction totale ne peut être écartée tout simplement comme étant une thèse « révisionniste», mais doit être discutée y compris avec des arguments scientifiques. Pour sa part, la IV° Internationale estime que cette possibilité représente un danger tout à fait réel, et que la tâche stratégique fondamentale du mouvement ouvrier est d'empêcher l'impérialisme de déclencher une guerre nucléaire. second lieu, une critique de la politique opportuniste des P.C. des pays capitalistes devrait, pour être efficace, reposer sur des analyses du monde capitaliste contemporain beaucoup moins sommaires et stéréotypées que celles qui ont été faites jusqu'à présent par les Chinois. Ils devraient aussi préciser beaucoup plus leur orientation d'ensemble à l'égard des bourgeoisies nationales.
Mais notre critique vise surtout aussi bien les alliances très équivoques des Chinois evec les Albanais et de vieux groupes staliniens en U.R.S.S. même, que leur attitude sur les problèmes de la déstalinisation en général
Ceux qui exaltent constamment Enver Hodja et ses séides qui se réclament ouvertement de Staline et du stalinisme ne peuvent manquer d'être attaqués comme staliniens ou d'être considérés comme des nostalgiques de lépoque du « culte de la personnalité ». Il en est de même quand la Ligue des Communistes Yougoslaves est attaquée avec des méthodes qui rappellent de très près les anciennes méthodes du Kominform et qu'on arrive à la conclusion absurde que le capitalisme aurait été restauré en
Le fait que les Yougoslaves, pour leur part, falsifient grossièrement les positions chinoises en recourant à des accusations inadmissibles, selon lesquelles les Chinois seraient partisans d'une guerre pour assurer le triomphe du communisme, ne analyse, se retournent contre ceux qui les utilisent.
De telles attitudes de la part des Chinois ainsi que leur silence depuis une longue période sur les problèmes essentiels de la déstalinisation sont d'autant plus incompréhensibles qu'en fait le P.C. chinois, qui a développé sa lutte révolutionnaire victorieuse en s'opposant à l'avis explicite de Staline, n'a pas fondamentalement adopté une ligne stalinienne dans le sens propre du terme, ni pour sa politique intérieure ni pour sa politique internationale, hien que le pays soit caractérisé par un régime bureaucratique. il est done impérieux que les Chinois se prononcent clairement sur ces problèmes, qu'ils ne craignent pas mais au contraire qu'ils propulsent, comme en 1957 dallens le pr mais de dentainestion, epropelin il choise avaient ear is avaient tar alliés. Il en va au fond de leur intérêt vital, pour les buts mêmes de leur lutte présente, car un courant soupçonné de stalinisme ne pourra remporter des succès décisifs, avant tout à l'intérieur de l'U.R.S.S. et des démocraties populaires, où la condamnation de sombre et néfaste période du stalinisme est une condition absolue pour y soutien de masse. Le débat en cours est destiné à se poursuivre, à s'approfondir, à s'élargir. Il est déja devenu une confrontation plus générale entre les différentes tendances du mouvement communiste à lheure actuelle, car, en fait, à côté des deux principaux antagonistes et outre les Yougoslaves, une autre tendance importante s'est précisée, celle que représentent Fidel Castro et les révolutionnaires cubains qui ont, en réalité, exprimé une ligne très proche de celle du marxisme révolutionnaire, non seulement sur les problèmes de la guerre, de la révolution coloniale, de la nécessité des méthodes révolutionnaires, mais aussi sur les dangers de bureaucratisation auxquels sont exposés les Etats ouvriers.
C'est l'intérêt du mouvement ouvrier international que cette confrontation se déroule dans la clarté, sans compromis boiteux, et que d'autres tendances du mouvement communiste, comme celle que nous représentons, puissent également y faire entendre leur voix, sans discrimination aucune, sans préjugés désuets que rien ne saurait justifier. Il est nécessaire que le débat ne se poursuive pas d'une façon dogmatique, sous des formes byzantines compréhensibles à des noyaux d'initiés plutôt qu'aux larges masses, qu'il ne se base pas essentiellement sur des citations ou des rappels, sur des répétitions stéréotypées ou des invectives stériles, mais qu'il aboutisse à un enrichissement substantiel de la pensée marxiste léniniste sur la hase des expériences de plus en plus riches et multiples que le prolétariat international est en condition de faire chaque jour, chaque heure, et que ce dernier fixe son orientation en raison des seuls intérêts du ouvrier et communiste, qui ne sauraient s'identifier avec des exigences tactiques et diplomatiques, passagères et variables, y compris de la part des Etats ouvriers.
Seul un congrès préparé par une telle discussion pourra exprimer une ligne d'orientation correspondant aux nécessités de la lutte du prolétariat international. Refuser un tel congrès sous prétexte qu'il pourrait y avoir des majorités et des minorités, c'est en réalité vouloir ignorer une situation de fait, éviter une confrontation générale et le mine to te du te mis en roue at des comene directe, et en fait que le conflit en cours ait des conséquences néfastes pour l'unité antiimpérialiste du front des Etats onvriers.
Mais, en dernière analyse, la crise actuelle ne sera résolue qu'au moment où sera achevé le renouveau du mouvement ouvrier international, y compris par des cristallisations organisationnelles des forces qui luttent sur une base révoltionnaire contre le capitalisme et refusent d'accepter la tutelle paralysante des différentes bureaucraties du mouvement ouvrier. Elle ne sera résolue que dans la mesure où naîtra l'Internationale communiste de masse dont les événements récents confirment plus que jamais la nécessité et pour laquelle la IV Internationale lutte depuis sa création. Le Secrétariat International. 17 février 1963.