La Grande-Bretagne était sur le point d'entrer dans le Marché Commun européen de Gaulle lui a fermé la porte au nez. Gaitskell voyait arriver le moment on il allait devenir Premier ministre - la mort a détruit cette espérance. Par suite, de nouvelles conditions se présentent pour une période à la Grande-Bretagne tandis que le mouvement ouvrier britannique a un nouveau leader, Hughes Wilson. Une autre note éditoriale examinant la question du Marché commun et les perspectives résultant de la situation nouvelle, nous nous en tiendrons ici à ce qu'il peut y avoir de nouveau pour le mouvement ouvrier britannique.
Celui-ci est, avec le mouvement ouvrier italien, le plus vivant des mouvements ouvriers européens. D'une façon générale, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, il a tendance à se développer vers la gauche. Mais ce n'est qu'une tendance qui, à la manière britannique traditionnelle, ne se développe que lentement, et elle a été considérablement entravée par ceux qui sont à la tête du Labour Party on de lopposition de gauche dans ce parti.
A Clement Attlee avait succédé Gaitskell, un intellectuel libéral qui, contrairement aux anciens leaders du L.P., n'avait pas fait ses classes dans le mouvement ouvrier, et avait été transporté des cabinets ministériels au sommet du parti grâce Attlee et aux anciens dirigeants droitiers des trade unions. Une machine à calculer desséchée, telle était la qualification qu'en avait donné Bevan peu d'années avant de torpiller l'aile gauche et de s'entendre avec cette « machine desséchée » dans l'espoir de ramener le Labour Party au gouvernement.
Après la mort de Gaitskell, les députés travaillistes — c'est à eux et non au parti dans son ensemble que revient de choisir le leader du parti — se sont trouvés en présence de deux candidatures principales : celle de Brown, leader adjoint, et celle mêmes députés avaient élu Brown contre Wilson au poste de leader adjoint. Mais si Brown, ultra-droitier, convenait à ce poste comme un chien de garde veillant à chasser les éléments les plus « gauche » (notamment dans la jeunesse), il fallait d'autres « qualités » pour faire figure de leader à la fois devant le pays et sur l'échelle internationale, d'autant plus que les chances sont toujours très grandes pour que le Labour Party obtienne une majorité aux prochaines élections, qui ferait inévitablement de son leader le « Premier Ministre de Sa Majesté ».
Wilson - dont l'ascension dans le Labour Party est plus traditionnelle que celle de son prédécesseur - a une vague réputation de « gauchisme». Il est vrai qu'il a soutenu Bevan en 1951 quand celui-ci a quitté le gouvernement, qu'il a aussi combattu Gaitskell quand ce dernier a foulé aux pieds les résolutions votées au Congrès de Scarborough sur le désarmement nucléaire unilatéral. Mais ce « gauchisme» tout compte fait, été plus qu'épisodique ; on trouve dans la biographie de Wilson d'autres incidents en direction opposée. En fait, on peut dire que sa position centriste le L.P. avec une très légère inclinaison vers la gauche, est ce que le capitalisme britannique pouvait espérer de mieux à la direction du Labour Party : aucun danger pour ses intérêts, un petit quelque chose pour troubler la partie la moins ferme, la moins clairvoyante de la gauche et pour ajouter à l'effritement qui caractérise celle-ci.
Les premières déclarations de Wilson à la suite de élection à la direction du Labour Party ont été tout à fait rassurantes pour le capitalisme britannique : il s'est prononcé sans réserve pour l'alliance atlantique et, tout en s'étant formellement opposé à l'entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun, il a reproche a Maemilian d'avoir, par sa conduite, provoqué une humiliation de son pays! Dans la constitution de son Shadow Cabinet (direction du groupe parlementaire travailliste), il a laissé les places les plus importantes aux droitiers. Il se montre ce qu'ambitionnent être tous les leaders sociaux-démocrates : passer pour un « homme d'Etat», c'est-à-dire un gérant fidèle du capitalisme, quand ils parviennent au gouvernement. Les conservateurs font, pour leur part, grand bruit à propos de déclarations de Wilson qui ne sont que de simples réaffirmations socialistes traditionnelles.
Mais, pour l'Angleterre et plus particulièrement pour son mouvement ouvrier, se pose une question extrêmement impérieuse qui soulève de vieilles appréhensions parmi les travailleurs : celle du chômage. Car il y a à présent environ un million de chô- meurs, la proportion devenant très inquiétante dans le nord du pays. C'est le chiffre le plus élevé de laprès-guerre, un chiffre qui rappelle certaines périodes de l'entre deux guerres. La question du chômage, entre toutes, est particulièrement sensible aux ouvriers anglais. On peut être certain que, par suite, les courants gauche se renforceront, surtout dans les syndicats où ils s'étaient déjà notablement accrus. La direction de Wilson peut se trouver, avant peu, soumise au banc d'essai.
Ce qui, malheureusement, peut faciliter son jeu, c'est l'état de la gauche travailliste. Celle-ci est à la fois forte et faible. Forte par le développement politique du mouvement vers des idées de gauche, faible par sa fragmentation organisationnelle et son absence programme politique clair. Depuis le torpillage par Bevan, gauche n'a pas retrouvé une cohésion politique et organisationnelle ; loin de savoir utiliser sa victoire à Scarborough, elle s'est fait suppliante auprès de la direction de droite jusqu'au jour où elle a été battue ; elle est éparpillée en petits cercles qui ne peuvent exercer d'attrait, surtout pas sur les gros bataillons des syndicats; d'entre elle est en outre effrayée d'apparaître comme divisant le parti avant des élections qui pourraient apporter la victoire.
Et pourtant, c'est précisément dans la fermeté et l'audace d'une gauche que réside la plus sûre garantie de victoire pour le mouvement ouvrier britannique.
La tâche des marxistes révolutionnaires anglais est de contribuer à assurer, sur un programme d'action basé sur la lutte contre le chômage, pour le désarmement nucléaire unilatéral, pour une Grande-Bretagne socialiste qui ouvrirait la voie aux Etats-Unis socialistes d'Europe, le regroupement des nombreuses forces de gauche dans le Labour Party et les Trade Unions. Un tel regroupement aurait un écho puissant dans le mouvement ouvrier solide de l'Angleterre ; il contribuerait également à stimuler tout le mouvement ouvrier européen.