Les fauteurs de l'impérialisme dans le monde n'ont pas caché leur espoir que l'influence de la révolution cubaine dans les autres pays de l'Amérique latine pourrait connaître un arrêt et que la situation objective même du continent pourrait enregistrer des améliorations (du point de vue de l'impérialisme, bien entendu). Quelques semaines ont suffi à démontrer combien de tels espoirs étaient sans fondement.
En effet, il n'y a eu de toute évidence, dans aucun pays, une cristallisation du statu quo. Aul contraire, la crise politique et sociale n'a cessé de s'approfondir d'un bout à l'autre du Continent ; et même dans les deux grands pays dont les classes dominantes disposent d'une marge de manœuvre relativement plus grande la situation s'est ultérieurement détériorée. Il est presque inutile de souligner une fois encore que, dans de telles conditions, la soi-disante Alliance pour le Progrès ne pouvait que se solder par un lamentable échec.
D'autre part, l'un des aspects les plus caractéristiques de l'étape actuelle en Amérique latine — le développement des luttes armées surtout dans les campagnes
-a acquis une ampleur désormais considérable. Dans à peu près une dizaine de pays existent des formations de guerrilla et au moins dans trois ou quatre d'entre eux elles opèrent déjà sur une base assez importante, avec des répercussions sur toute l'opinion des différents pays. Dans les dernières semaines, c'est au Pérou et au Venezuela qu'ont été enregistrés les développements les plus significatifs.
Sur la lutte armée venezuelienne, il a été beaucoup discuté, il a été parlé parfois de défaites ou de reculs sérieux, certaines entreprises ont même été critiquées comme aventuristes ou même comme dirigées par des réactionnaires. (Les Cubains non plus n'ont pas épargné leurs critiques). Mais il semble que la situation ait évolué maintenant d'une façon très favorable. En premier lieu, les formations armées continuent et amplifient leurs activités et tâchent de gagner aussi le soutien de ces couches de la paysannerie envers lesquelles s'était davantage exercée la démagogie de la « réforme agraire » de Bétancourt. Deuxièmement, des actions audacieuses viennent de se multiplier dans les villes et des détachements urbains sont désormais en condition de tenir en échec pendant plusieurs heures la police dans certains quartiers populaires de Caracas. Enfin, le danger de formations armées de droite, s'il a jamais existé, paraît maintenant tout à fait éloigné et dans certains cas on a vu même que certains mouvements commencés effectivement par des officiers de droite se transformaient assez rapidement dans des mouvements populaires avec une tout autre orientation. On ne saurait sous-estimer d'ailleurs l'évolution récente aussi bien du P.C. venezuelien que du M.I.R. Ces partis sont maintenant, dans leur majorité, pour la lutte armée, ils sont assez proches d'une orientation fidéliste. Malgré les contradictions sérieuses subsistent (notamment en ce qui concerne la nature propre de la révolution vénézuelienne et les ultimes de la lutte armée), le tournant ainsi esquissé par les deux organisations qui influencent la large majorité des masses, surtout urbaines, va jouer sans aucune doute un rôle important de propulsion.
Au Pérou la crise révolutionnaire est encore plus mûre qu'au Venezuela. Nous avons déjà esquissé dans notre précédent numéro une analyse de la situation péruvienne. Depuis lors, le mouvement des masses a acquis une ampleur plus grande aussi bien par la lutte de secteurs industriels que par la mobilisation des paysans. La Junta de Perez Godoy - qui avait joué au nassérisme pendant les premiers mois de son existence — a été obligée de mettre en lumière sa véritable nature : elle a représenté une tentative relativement originale de défendre les intérêts conservateurs essentiels, mais dans une situation de tension comme celle qui existe dans le pays, elle ne pouvait absolument pas compter sur une passivité des masses et devait donc, une fois encore, recourir aux méthodes traditionnelles de répression. Fin décembre-commencement janvier, après de véritables massacres d'ouvriers et de paysans, le gouvernement s'est livré à des arrestations massives visant à priver de leurs cadres essentiels toutes les forces d'opposition. Les marxistes révolutionnaires péruviens, dont le camarade Frias, furent aussi frappés par la répression et jetés en prison.
Mais le mouvement ne cesse de monter et l'attitude brutale de Perez Godoy ne parviendra pas à le briser. Il est significatif que lA.P.R.A. n'a désormais plus le contrôle des organisations syndicales, dont une partie importante est sortie de la centrale apriste et a tenu, il y a quelques mois, une conférence qui fut le prélude d'un véritable Congrès de fondation d'une centrale nouvelle. Ces organisations fonctionnent déjà d'une façon indépendante et les éléments d'extrême-gauche y jouent un considérable. Libérés de la coupe imposée par les Apristes, toute une série de syndicats importants vont désormais contribuer d'une façon beaucoup plus active et plus militante que jamais par le passé aux mouvements qui se développent un peu partout dans le pays.
Toutefois, ce qui préoccupe encore plus le gouvernement militaire et les impérialistes à l'étape actuelle, c'est l'essor de la lutte armée dans les campagnes. lutte armée est en train d'acquérir un caractère de plus en plus concret et efficace du fait qu'elle se lie aux mouvements paysans pour l'occupation des terres. Il y désormais au Pérou des chefs de partisans qui jouissent d'un prestige national très grand et d'un appui réel de la part des paysans des régions où ils opèrent. Le plus connu est Hugo Blanco, d'orientation marxiste révolutionnaire et partisan de la Quatrième Internationale, qui continue sa lutte héroïque dans la Vallée de la Convention, malgré la chasse farouche que ses adversaires lui livrent, y compris par l'emploi d'hélicoptères. Pour s'exprimer par une terminologie courante en Amérique latine, le Pérou est en train de se mettre sur la voie cubaine.
Un autre facteur très important pour le développement en Amérique latine, c'est Torientation que Fidel Castro a précisée dans les dernières semaines. La direction cubaine a compris à fond la leçon de la crise des Caraïbes. Elle a vu la confirmation de toutes ses craintes sur l'attitude de l'impérialisme américain qui, à aucun prix, saurait renoncer à éteindre, par n'importe quel moyen, le foyer cubain. Elle s'est rendu compte que l'alliance militaire avec I'U.R.S.S. — tout en étant un facteur considérable ne représentait pas une garantie absolue. Elle a finalement compris d'une façon plus nette que par le passé qu'en dernière analyse, le sort de la révolution cubaine était strictement lié au développement de la révolution dans d'autres pays de l'Amérique latine. D'où les discours prononcés par Castro en janvier — notamment le nagnifique discours adressé aux femmes d'Amérique (1) - qui sont encore plus explicites létait la Déclaration de La Havane dans l'invitation aux peuples latino-américains se mettre sur le plan de la lutte révolutionnaire. Qui plus est, Fidel Castro semble désormais décidé à livrer une lutte ouverte contre toutes les directions traditionnelles opportunistes, y compris les communistes, qui bavardent encore sur les « voies pacifiques » et les alliances avec les bourgeoisies «nationales » représentent obstacle majeur pour le déferlement de mouvements puissants vers une issue victorieuse.
L'intérêt vital que les impérialistes américains ont pour l'Amérique latine, la maturation rapide des conditions objectives révolutionnaires dans plusieurs pays, l'existence de Cuba et le rôle d'une direction comme celle de Fidel Castro sont des facteurs qui rendent impossible toute solution intermédiaire, toute solution de type plus ou moins « réformiste» dans le style de l'Alliance pour le progrès, etc... La perspective pour cette partie du monde est plus que jamais celle des confrontations décisives entre les forces sociales fondamentales. La possibilité existe qu'à une échéance courte ou moyenne, Cuba ne soit plus le seul Etat ouvrier du continent américain.
4 février 1962. (1) Nous reproduisons ce discours dans ce numéro de notre revue.