Documents de la IVe Internationale

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La revue › n° 18

La crise du Marché commun

Quatrième Internationale, n° 18 · mars 1963 · p. 11-14 · 2 480 mots

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Les thèses sur les perspectives économiques, adoptées par le 6° Congrès Mondial de la IV° Internationale, mirent laccent sur les changements des rapports de forces au sein du camp impérialiste, résultant des huit années de boom ininterrompu en Europe occidentale et au Japon.

L'impérialisme américain avait perdu la supériorité économique et financière absolue qu'il avait conquise au lendemain de la deuxième guerre mondiale. L'impérialisme britannique avait perdu sa position de deuxième puissance capitaliste du monde. L'essor du Marché Commun menaçait de porter un coup très grave à l'économie britannique et pouvait constituer une menace même à l'égard de l'impérialisme yankee. La crise qui a brusquement éclaté au sein de l'alliance impérialiste, par suite du refus de de Gaulle d'admettre l'entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché Commun, est en dernière analyse une conséquence de ces changements de rapports de forces impérialistes.

Cette crise a un double aspect, à la fois politique et économique. Sur le plan politique et militaire, de Gaulle poursuit avec ténacité, depuis son retour au pouvoir en 1958, l'idée d'une réorganisation de l'alliance atlantique, qui devrait être basée sur une co-direction à puissance égale : l'Europe capitaliste sous direction française part, l'Amérique capitaliste de l'autre.

Il a d'abord essayé d'obtenir la constitution d'un « Directoire » à trois (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France) à la tête de l'O.T.A.N. Il a ensuite cherché à créer un « secrétariat politique » du Marché Commun, établi à Paris, qui amènerait les six capitalistes du Marché Commun à agir de commun accord, face aux Etats-Unis, au de l'alliance atlantique. Aujourd'hui, il concentre ses efforts sur la fabrication d'une « force de frappe atomique française », exclusivement contrôlée par le gouvernement frangais, qui pourrait demain devenir une « force de frappe autonome franco-allemande » et tourner les accords de Bonn et de Paris interdisant l'équipement de la Bundeswehr en armes atomiques. Le but de tous ces efforts est toujours le même : discuter, négocier et pactiser sur pied d'égalité avec Washington ; mettre fin à la position prédominante que l'impérialisme américain a acquise depuis la fin de la deuxième guerre mondiale en Europe occidentale.

Sur le plan économique, la politique du général de Gaulle vise le maintien Marché Commun dans ses limites actuelles, jusqu'à ce que l'interpénétration des capitaux permette la constitution d'entreprises capitalistes suffisamment puissantes pour engager, avec des chances de succès, la concurrence contre les entreprises américaines. Il faut se rappeler en effet que le Marché Commun comporte deux aspects: il veut abolir les barrières douanières entre six pays (France. Allemagne occidentale, Italie, Pays-Bas,

Belgique, Luxembourg) — cette abolition sera terminée en 1970; jusqu'à présent, droits de douane entre ces six pays ont été en moyenne réduits de 50 % - et en même temps maintenir des tarifs douaniers assez élevés entre l'ensemble de ces six pays d'une part et le du monde de l'autre. Disposant d'un marché beaucoup plus large qu'auparavant, et protégés de la concurrence américaine, anglaise et japonaise le « tarif extérieur commun », les grands trusts allemands, français, italiens pourraient donc connaître un essor exceptionnel, se lier les uns aux autres, constituer des entités nouvelles qui auraient dès lors des dimensions telles qu'elles pourraient engager la bataille contre les monopoles américains géants.

L'impérialisme américain a tout d'abord favorisé l'essor du Marché Commun ainsi que le processus d' « intégration économique européenne» — une des conditions attachées à l'octroi de l'aide Marshall fut précisément une collaboration plus intime entre les puissances capitalistes européennes — surtout dans des buts politiques et militaires, pour créer sur le continent européen un contrepoids à la puissance de l'Union soviétique et aux autres Etats ouvriers, et asseoir le Pacte atlantique sur une base industrielle et financière plus solide.

Mais, depuis quelques années, il s'est rendu compte, avec une inquiétude croissante, de la menace économique que l'Europe capitaliste restaurée et renforcée constitue pour la position prédominante de Washington dans le monde capitaliste. Le déficit permanent de leur balance des paiements a incité les capitalistes américains à exiger que leurs partenaires européens, redevenus financièrement solides, prennent en charge une partie plus grande des dépenses militaires de l'alliance atlantique et de « l'aide » aux pays sous-développés. Quant au défi purement économique lancé par le Marché Commun à l'impérialisme américain, la riposte de Washington consiste à prôner la dilution, aussi vite que possible, du Marché Commun dans une « zone atlantique de libre-échange», englobant, outre l'ensemble de l'Europe occidentale, les Etats-Unis et le Canada.

Comme pour le Marché Commun, les tarifs douaniers seraient abolis au sein de atlantique ». Contrairement au Marché Commun, il n'y aurait plus de cette « zone tarifs douaniers protecteurs entre les Six d'une part et les Etats-Unis et la GrandeBretagne d'autre part. Cest dire que les marchandises agricoles et industrielles américaines et les produits industriels britanniques auraient libre accès aux marchés péens, et que les trusts américains pourraient exploiter les avantages de leurs dimensions encore supérieures à celles des trusts européens, pour damer le pion à leurs concurrents allemands, français et italiens.

L'entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché Commun, suivie par celle d'une série de petits pays européens (Danemark, Norvège, Portugal, peut-être Autriche Suisse), aurait constitué la première phase de réalisation de ce plan américain. Le veto de de Gaulle à cette entrée a provoqué la consternation à Washington et constitue un coup dur à la cohésion de l'alliance impérialiste. Il frappe en même temps l'avenir économique de puissances capitalistes comme la Grande-Bretagne qui, coupées du marché des Six, risquent de se voir de plus en plus distancées par ceux-ci.

De Gaulle croit pouvoir réussir son coup de dés surtout grâce à un triple chantage. Il sait que la seule riposte européenne efficace à son veto — l'éclatement du Marché Commun ! — est impossible, ses partenaires étant trop intéressés au maintien de celui-ci malgré les ressentiments qu'ils manifestent à l'égard de la position particulière de Paris. Il sait que la seule riposte américaine efficace — une menace de retrait ses troupes d'Europe — est tout aussi impossible, car elle aboutirait paradoxalement à renforcer la thèse gaulliste de création d'un bloc impérialiste en Europe indépendant des Etats-Unis. Il sait aussi que Washington ne peut même pas recourir à une « solution » traditionnelle, l'organisation du renversement de de Gaulle, car, dans la situation politique actuelle en France, de Gaulle est « irremplaçable » du point de vue de la bourgeoisie, et sa brusque disparition provoquerait une crise politique et sociale d'une exceptionnelle gravité.

Il semble donc qu'à court terme, de Gaulle a pu réaliser ses desseins. Il est cependant plus qu'improbable qu'il puisse les réaliser à plus long terme. Tout d'abord, les forces capitalistes qu'il représente ne constituent qu'un courant minoritaire du capitalisme européen et ne représentent même pas l'ensemble du capitalisme français. Ce sont des forces suffisamment expansionnistes pour vouloir exploiter à fond les possibilités du Marché Commun, mais encore trop faibles pour affronter la concurrence sur un marché plus large, des forces qui ont donc besoin du protectionnisme du extérieur commun». C'est une politique à la mesure de l'agriculture française, de l'industrie textile européenne, peut-être de l'industrie charbonnière. Ce n'est pas une politique à la mesure des trusts allemands, italiens et hollandais les plus dynamiques et les plus puissants. C'est surtout le cas des trusts allemands qui exportent déjà deux fois plus de marchandises à l'extérieur du Marché Commun qu'auprès de leurs parte naires et pour lesquels le Marché Commun est déjà devenu un corset trop étroit. D'ou le grand nombre de capitalistes allemands qui, derrière le ministre de l'Economie Erhard, s'affirment partisans d'une adhésion de la Grande-Bretagne au Marché Commun et d'une Europe « ouverte ».

Puis, il y aura des ripostes, car de Gaulle n'a pas le monopole de l'initiative. Déjà la Grande-Bretagne a réagi en amenant ses partenaires de la « zone européenne de libre-échange » (Portugal, Danemark, Norvège, Suède, Autriche et Suisse) à décider une suppression totale des tarifs douaniers entre eux dès l'année 1966, alors que cette suppression ne s'effectuera qu'en 1970 au sein du Marché Commun. Ainsi sont créés éléments supplémentaires d'une guerre tarifaire, qui pourraient faire réfléchir surtout capitalistes allemands. De même, tout en érigeant à l'occasion lui-même des tarifs douaniers protecteurs, l'impérialisme américain exerce une pression pour un abaissement général et accentue en même temps ses investissements à l'intérieur du Marché Commun « tournent » en quelque sorte le « tarif extérieur commun ». Cette politique d'exportation accélérée des capitaux vers les pays impérialistes concurrents - plutôt que vers les pays coloniaux et semi-coloniaux considérés comme de « mauvais risques » - a le double avantage d'aller battre le concurrent sur son propre terrain et de maintenir un certain chômage aux Etats-Unis, ce qui exerce une pression sur les salaires américains. Le but essentiel de ces exportations, c'est d'ailleurs de profiter de la différence des salaires (quelques secteurs industriels americains font meme fabriquer des pieces detachees a l'étranger pour les assembler ensuite aux Etats-Unis), et d'espérer qu'a plus long terme une égalisation des salaires américains et européens serait ainsi obtenue (I). Mais. entre temps, cette politique d'exportation des capitaux aggrave le déficit de la balance des paiements et constitue donc une arme à double tranchant, du point de vue de l'impérialisme américain.

Finalement, si même le plan de de Gaulle devait obtenir un certain succès, aboutirait en définitive au renforcement politique et militaire de l'impérialisme ouestallemand, proportionnel à sa supériorité économique. Surestimant la puissance économique et militaire française, de Gaulle aurait en définitive travaillé « pour le roi de Prusse ». Déjà au lendemain de la crise de Bruxelles, c'est l'Allemagne qui semble devenue l'arbitre de la situation ; c'est auprès d'elle et non de la France que Washington et Londres alternent menaces et manœuvres de séduction.

Il est done probable que, d'ici quelques années, la « fusion» du Marché Commun et de la plupart des partenaires de la zone européenne de libre-échange aura lieu, que le plan de de Gaulle échouera, non sans avoir entre temps coûté cher aux bourgeoisies britannique et américaine, et non sans avoir aussi accru le pouvoir de marchandage de Paris, ce qui lui rapportera sans doute des avantages dans le domaine des secrets nucléaires.

Pour les marxistes révolutionnaires, ce conflit est un conflit de concurrence interimpérialiste typique, dans lequel le prolétariat n a pas a appuyer un camp contre lautre (2). Aux uns et aux autres, il faut opposer la lutte pour les Etats-Unis socialistes d'Europe pour une Europe réellement unifiée et surmontant effectivement les antagonismes nés de la concurrence capitaliste, qui ne peut être qu'une Europe ayant aboli à la fois la américaine, prisonnière de position trade-unioniste palaires Japonais y condo pale dautres dos les ce des clameri l'est ont am de la delegation américaine a la dernière conférence de la F.I.O.M. (Internationale syndicale des ouvriers métallurgistes).

La bureaucratie soviétique a appuyé pendant des années les divers impérialismes européens Washington, américain contre-révolutionnaire coloniale, par exemple sous prétexte qu'il était préférable que ce soit l'impérialisme qui

Mers-el-Kébir plutôt que l'impérialisme yankee. Aujourd'hui, pour la première fois depuis l'éclatement de la « guerre froide », le Kremlin a changé de position. Dans le conflit qui oppose Paris à Washington, il adopte une position de de Gaulle-Adenauer. constitution d'un bloc inter-impérialiste unifié, bienveillante à l'égard d'un réarmement nucléaire de la de Kennedy, redoublant nucléaires de la duo un « règlement planétaire » avec Kennedy, qu'il poursuit de nouveau avec assez d'acharnement. en Burope, Il faut également tenir compte dans propriété capitaliste et les Etats bourgeois. Ce n'est d'ailleurs pas par hasard que la actuelle Marché Commun coïncide avec un ralentissement de l'expansion économique, qui pourrait constituer un signe précurseur d'une première récession dans toute l'Europe capitaliste.

Avant cette récession, et encore plus durement au cours de celle-ci, chaque patronat déclenchera une offensive pour améliorer ses conditions compétitives dos de sa propre Sa seule réponse efficace ne peut être que l'affirmation de su solidarité de classe fondade se solidariser soit avec sa propre bourgeoisie, soit avec celle classe ouvrière. Ce serait pour celle-ci une pure politique de du camp adverse. suicide que mentale. « Contre l'Europe que ce soit « l'Europe des patries», l'Europe uniesez-vous ! »: telle devrait être la ligne de conduite du mouvement ouvrier européen. « ouverte » он TEuroe « communautaire ». travailleurs de tous les pays européens,

Celle propage det to dl noté deus la aifense des entérie COmteres et enter. propage depuis de nombreuses années l'idée d'une européenne syndicale, réunissant toutes les confédérations sans exclusive politique ou philosophique unique syndical devrait élaborer une politique en deux points : résistance commune à tout abaissement des salaires réels, à toute détérioration du régime aucune. Ce front de la sécurité sociale, à toute aggravation de la fiscalité frappant les travailleurs ; lutte commune pour la semaine des 40 heures, pour les trois (ou quatre) semaines de congés payés, pour la socialisation de la médecine, pour la nationalisation sous contrôle ouvrier de secteurs monopolises, surtout de ceux qui s'étendent déjà à plusieurs pays européens et sur lesquels la classe ouvrière d'un seul pays n'aurait plus completement prise.

Mais le prolétariat européen ne saurait se limiter à une position purement défensive devant l'Europe des trusts. Il doit opposer aux plans impérialistes le plan d'une Europe socialiste. L'Union soviétique et les autres Etats ouvriers auraient pu jouer à ce propos rôle éminemment positif. Ils auraient pu prendre au mot le bavardage gaulliste d'une « Europe de l'Atlantique à l'Oural », rappeler que l'Europe capitaliste ne constitue plus qu'un tronçon de toute l'Europe, convoquer un Congrès de tous les partis et syndicats d'Europe occidentale, mettre à sa disposition l'expérience, le personnel technique et les bureaux de leurs Commissions du Plan en les chargeant de dresser l'esquisse d'un plan de développement économique, social et culturel d'une Europe unifiée sur socialiste, plan dont les perspectives brillantes dégageraient une force d'attraction base masses européennes, surtout au fur et à mesure que l'expansion croissante sur les capitaliste se ralentit et que le chômage même s'étend déja dans certains pays comme la Grande-Bretagne et la Norvège.

Au lieu de suivre une telle orientation, le gouvernement soviétique, qui continue a représenter non les interets du prolétariat mais ceux de la caste bureaucratique, oscille entre une dénonciation du Marché Commun fondée sur des arguments imbéciles (« entreprise d'asservissement de l'Europe aux Etats-Unis et d'appauvrissement des travailleurs »)

une reconnaissance absolument injustifiée de ses « bienfaits» (ligne actuelle du P.C. italicn). L'initiative est constamment laissée à l'ennemi de classe, sans que les masses et puissent être réellement mobilisées et enthousiasmées contre celui-ci.

C'est donc aux marxistes révolutionnaires et aux courants qu'ils cherchent à influencer dans le mouvement de masse, qu'il incombe de redoubler d'audace et d'esprit d'initiative, et de se substituer aux vieilles directions défaillantes pour ranimer aujourd'hui, face aux contradictions qui déchirent à nouveau l'Europe du Capital, la flamme de l'Europe socialiste de demain, de l'Europe des travailleurs.

20 février 1963.

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