Les augures continuent à s'interroger, plus que jamais, sur l'avenir de la Révolution algérienne. Il s'agit, disent-ils, d'un véritable puzzle politique. Comment peuton se retrouver dans un jeu si « complexe » et « contradictoire » comme celui qu'offre l'Algérie, sept mois après l'indépendance, cinq mois après l'installation de son premier gouvernement ?
Scrutant les « réalités algériennes » — de Paris, ou de l'Hôtel Aletti à Alger et des innombrables calés qui jalonnent les rues de cette ville allant de la Place de l'Indépendance à l'Université — l'intelligentsia de « gauche », quand elle ne désespère pas carrément de l'avenir socialiste de la révolution, se contente de cacher son attentisme derrière la «-complexité», la « confusion », les « aspects contradictoires » de la scène algérienne.
Les « arguments » ne lui manquent pas. Du côté « négatif », interdiction du P.C.A., congrès bureaucratique de FU.G.T.A, suivi d'un véritable « coup d'Etat » monté par le Bureau politique, campagne militante pour le Ramadan déclenchée en termes menaçants par Khider, secrétaire du Bureau politique, qui ne manque pas une occasion pour sublimer la vocation arabo-islamique de la révolution, coopération avec la France dans le cadre des accords d'Evian qui conduirait le pays dans le sillage du Marché Commun et du néo-colonialisme. Du côté « positif », des propos en diverses occasions « progressifs » et même carrément « révolutionnaires » de Ben Bella, l'appui pratique aux mouvements révolutionnaires africains, à ceux de l'Angola en particulier ; l'avenir prometteur mais « douteux » des « biens vacants » et les « Comités de gestion » baptisés « création spontanée des masses » qui serait imposée au gouvernement.
On « découvre » les rouages de la guerre bestiale menée sept années durant par l'impérialisme qui a laissé un million et demi de veuves et d'orphelins et décimé les cadres pourtant déjà limités en nombre et en qualification du pays. On « découvre » également le pillage de l'économie sous-dé. veloppée consécutif à l'exode massif des capitaux, et sa paralysie à la suite du départ d'un grand nombre « d'entrepreneurs » et de techniciens.
A ce contexte des « conditions objectives », on ajoute les carences « subjectives» en matière du Parti qui ne se reconstruit que lentement, « sapé» par la crise de l'été passé, et dans le climat des « nouvelles discordes » éclatées entre dirigeants jusqu'au plus haut échelon, en matière également de toutes les autres « organisations nationales » (syndicats, femmes, étudiants), « décapitées » de leurs directions démocratiquement élues et largement démoralisées.
Quant à l'administration, on fait état de sa composition défectueuse et « contrerévolutionnaire » : une majorité d'éléments bourgeois sinon potentiellement bourgeois agglomérés à un nombre élevé d'éléments français (1), « experts », « techniciens », « éducateurs », pour la plupart pro-colonialistes, et fidèles avant tout à la métropole gaulliste qui les nourrit idéologiquement, affectionnément, matériellement.
Les plus versés en « marxisme léninisme » ne manquent pas de rappeler la quintessence de la théorie de l'Etat de Lénine : la révolution, la vraie, brise la vieille machine d'Etat, pour construire un appareil d'Etat de type nouveau. Comment, dans ces conditions, reconnaître le visage socialiste tant soit peu esquissé de la Révolution algérienne ?
Nous n'avons pas l'intention de ridiculiser d'emblée l'embarras, les appréhensions, les difficultés qu'éprouve une certaine « gauche » européenne et internationale pour se retrouver dans le contexte effectivement spécifique de la Révolution algé-
(1) 20.000 dont 13.000 enseignants.
rienne. Que des amis sincères de l'avenir socialiste de la Révolution algérienne ne soient pas encore aptes à mettre en valeur les germes importants réels de sa transcroissance socialiste, nous l'attribuons à une certaine éducation marxiste propre aux traditions et à l'ambiance actuelle des pays capitalistes avancés. Pour d'autres cepen-
LES FORCES
Ce n'est pas un fait du hasard que la « gauche », y compris la gauche « marxiste » et même sincèrement « marxiste révolutionnaire » éprouve chaque fois des difficultés à reconnaître à temps un processus révolutionnaire réel depuis que le modèle n'est plus la « révolution prolétarienne» à la russe. Les raisons de ce phénomène sont objectives et subjectives. Par principe, chaque révolution à notre époque est spécifique dans toute sa phase de préparation, d'éclatement, d'acheminement vers la prise du pouvoir et de sa transcroissance à travers ce processus en révolution socialiste. D'autant plus que la scène de la marche concrète de la révolution n'est pas celle des pays capitalistes avancés, mais celle des pays semi-coloniaux et coloniaux à développement économique et social considérablement diversifié, spécifique et bas.
D'autre part, sur le plan « subjectif », celui du Parti, la régression provoquée par les ravages du stalinisme a quasiment éliminé ce facteur dans un très grand nombre de cas. Le dynamisme révolutionnaire de notre époque a certes tendance à se hisser au niveau des acquisitions fantastiques du pouvoir de l'humanité sur la nature. Mais ce processus est inégal, compliqué et contradictoire, et se manifeste comme tel en particulier sur le plan de la conscience révolutionnaire organisée, du Parti. Certes, la tendance sera que cet élément émerge également, qu'il se reconstitue et se renforce à travers le processus révolutionnaire général de notre époque, en tant que facteur décisif d'accélération du processus objectif, de parachèvement, de consolidation et d'universalisation de la victoire.
Mais pour le moment, nous traversons des phases de la révolution mondiale où ce facteur du Parti, en tant qu'organisation marxiste révolutionnaire de masse, manque, sans que cette absence ne constitue un goulot d'étranglement absolu pour l'éclatement et la poursuite de la révolution. Quiconque voudra comprendre le développement spécifique de la Révolution algérienne dans sa phase sociale actuelle ferait œuvre de sagesse et même de perspicacité s'il tenait compte à la fois de l'absence pour le moment d'un parti marxiste-révolutiondant, il s'agit simplement d'une hostilité foncière au développement socialiste possible de la Révolution algérienne pour des raisons qui tiennent, dans les meilleurs des cas, à leur nature menchevik, et le plus souvent à leur qualité « d'idéologues» de « gauche », du « néo-capitalisme », « atlantique » ou du « Marché Commun ». EN PRESENCE naire de masse se trouvant a la tete d'une révolution prolétarienne, et de l'exemple cubain, historiquement le plus proche.
Dans les deux cas, c'est la jonction d'une équipe jacobine sui generis à potentialités révolutionnaires, évoluant quasi-empiriquement sous la pression des masses, des problèmes, des urgences, du contexte international, vers le marxisme, avec comme force révolutionnaire essentielle la paysannerie démunie de terre, mobilisée sous la forme spécifique de la guerilla, qui déclenche et épaule pour toute une période la révolution dans son développement permanent et sa transcroissance socialiste.
Pendant toute une année après la prise du pouvoir, la Révolution cubaine s'est débattue dans la confusion et les contradictions avec un gouvernement à majorité bourgeoise et contre-révolutionnaire, cherchant à concilier les grâces de l'impérialisme yankee et à coopérer avec lui. Qu'on relise simplement les documents de lépoque, y compris les discours de Fidel Castro. Il nous serait facile d'établir que, comparativement à cette époque, la Révolution algérienne, par la bouche de Ben Bella, s'exprime dans un langage considérablement plus à « gauche » et conséquent. Loin de connaître depuis cinq mois déjà une régression, cette ligne est au contraire ascendante.
En politique extérieure, cette ligne se polarise sur trois thèmes favoris dont il est facile de voir l'unité révolutionnaire profonde : la solidarité envers la Révolution cubaine constamment popularisée, exaltée depuis la visite téméraire de Ben Bella à Cuba, dans ses propos et dans la presse algérienne (El Moudjahid et El Chaab) : la solidarité agissante envers la Révolution angolaise et tous les mouvements révolutionnaires situés en Afrique (de l'Afrique du sud en particulier) ; la solidarité agissante envers la lutte anti-fasciste menée en Europe, particulièrement au Portugal, « talon d'Achille » (Ben Bella) du fascisme européen (2).
C'est Ben Bella, mieux que certains « super-africains », qui met l'accent sur l'unité de la lutte anti-colonialiste et anti-fasciste
(2) Voir Annexe I.
pour créer le cadre indispensable à un sain développement de la Révolution socialiste algérienne et africaine en général. Nous témoignons quant à nous en pleine connaissance de cause de certains faits sur lesquels des hommes de « gauche » de toute nuance devraient bien méditer : aide pratique de toute forme très considérable que l'Algérie exsangue ne ménage pas à tous les mouvements révelutionnaires africains et aux anti-fascistes européens engagés dans une lutte réelle ; démarches de Ben Bella auprès de Nasser pour libérer les détenus politique communistes des camps de concentration égyptiens et les accueillir en Algérie ; permission accordée par le F.L.N. au cercle marxiste « Franz Fanon » d'Alger, réunissant éléments européens et algériens, membres et non membres du Parti, de fonctionner librement.
Mais c'est en matière de politique intérieure que se dégage encore mieux la tendance fondamentalement révolutionnaire du régime jusqu'à l'heure actuelle. Ce régime est certes disparate. Il s'appuie sur des forces socialement divergentes et même opposées, représentées par des éléments dans le gouvernement, l'administration, le Parti, les organisations de masse, idéologues et agents conscients ou inconscients de ces forces.
Ces dernières sont essentiellement celles de la bourgeoisie traditionnelle, mercantile et terrienne ; celle de la néo-bourgeoisie potentielle que secrète la gestion du pouvoir ; des masses plébéiennes révolutionnaires du pays, parmi lesquelles avant tout la paysannerie sans terre, épaulée par quel. ques secteurs de la classe ouvrière des villes. Les deux premières couches, économiquement parasitaires, numériquement encore faibles, prises entre les perspectives d'un enrichissement rapide et la menace révolutionnaire d'un régime appuyé sur les masses, glissent de manière quasi naturelle à la position d'une bourgeoisie compradore qui appelle la protection nourricière de l'impérialisme.
Depuis que le F.L.N., en tant que front unique de toutes ces forces, a éclaté le jour même de l'indépendance, la différenciation et la polarisation sociales ont lieu avec une vitesse accélérée. Il ne suffit pas d'exorciser la lutte de classes dans l'ardeur d'une allocution-prière pour que celleci se terre. Au contraire, quiconque s'aper. soit que la prière manque de sérénité, aura tendance à la qualifier comme une preuve supplémentaire de l'acuité sans cesse grandissante de la lutte de classes.
Pendant la guerre de l'indépendance, on parlait des colonialistes et des harkis. On ne parle plus que des « profiteurs», de « Baba Kassem » (3) et des bourgeois, qui s'engraissent du sang et de la sueur du peuple. On ne parle plus que de ceux qui se sont enrichis pendant la guerre, qui pillent et dilapident les propriétés laissées « vacantes » par les Européens partis ; qui trafiquent sur les terres, les récoltes, les appartements, les fonds de commerce ; qui affament le peuple; qui ne rêvent que
« d'affaires » en « coopération» avec l'ennemi impérialiste d'hier.
Avec une rapidité extraordinaire, chaque couche prend conscience de ses intérêts de classe et descend dans l'arène pour les défendre avec une âpreté croissante. Dans un tel contexte, le régime évolue vers des crises inévitables et relativement proches sinon imminentes, qui exprimeront la lutte ouverte entre polarisations sociales opposées.
Un point de repère sûr dans cette situation mouvante explosive : dans le complexe dirigeant Gouvernement-Bureau politique, le tandem BenBella-Boumedienne, avec les forces que chacun représente, était et reste l'incarnation la plus avancée de toute la direction algérienne, de la ligne révolutionnaire orientée vers le socialisme. C'est maintenant l'avis unanime de tous les observateurs politiques de la scène algérienne, Européens, Yougoslaves, Chinois, y compris militants algériens de gauche qui avaient pris leurs distances par rapport au Bureau politique lors de la crise de l'été passé et qui ont eu à subir la disgrâce du Bureau politique.
C'est le tandem Ben Bella-Boumedienne, capitalisant la popularité ascendante premier parmi les masses révolutionnaires du pays et lappui de larmée dont jouit toujours le second, qui constitue l'élément bonapartiste du pouvoir par excellence et son aile marchante révolutionnaire. Agissant au sein d'une coalition hétérogène Gouvernement-Bureau politique, dans laquelle se cristallise déjà une droite consciente et agressive, avec une administration largement conservatrice, opportuniste et définitivement contre-révolutionnaire et un Parti qui a grand peine à s'organiser en tant que guide idéologique du régime, animant, encadrant, organisant, mobilisant les masses en vue d'une politique révolutionnaire exécutée par le gouvernement et l'administration, le tandem Ben Bella-Boumedienne est obligé de composer avec des tendances, des forces, des situations, qui ne correspondent guère à ses propres attaches et à aspirations plébéiennes révolutionnaires. D'autant plus que le contexte africain et international dans lequel se développe en
(3) Terme désignant les profiteurs.
ce moment précis la Révolution algérienne ne lui prête aucune aide décisive. Au contraire.
A l'exception de l'Egypte, qui vise à nevtraliser une rivale révolutionnaire et à gagner un allié, sinon un partenaire, dans le leadership arabe que le régime nassériste recherche avec tant de persévérance, les pays nord-africains limitrophes sont ostensiblement hostiles au développement socialiste de la Révolution algérienne. En réalité, un tel développement éventuel sonnerait le glas pour les régimes néo-colonialistes de ces pays. D'où la pression conjuguée à celle de l'impérialisme français actuellement exercée sur l'Algérie, pour embourgeoiser la Révolution, éliminer les germes du socialisme qui ont tendance à s'étendre sur l'ensemble du pays, et faire adhérer le Maghreb tout entier au Marché Commun. Il est significatif que cette offensive diplomatique, déclenchée par des mesures d'intimidation du régime tunisien chancelant, poursuivie par la « médiation » marocaine orchestrée d'avance, coïncide avec les efforts de l'impérialisme français de marchander une assistance financière, technique, culturelle, contre la limitation recherchée, Taffaiblissement et la liquidation à la longue des « biens vacants» et des organismes d'auto-gestion des travailleurs qui gèrent ce domaine.
Quant au reste de l'Afrique, il y a certes le foyer révolutionnaire de l'Angola et Pexpectative d'éruptions volcaniques qui se préparent dans les Rhodésies et l'Afrique du sud. Mais, pour le moment, c'est l'AIgérie qui doit apporter dans ces secteurs l'aide matérielle et morale essentielle et contrebalancer les effets de la défaite subie au Congo à la suite de l'intervention de TO.N.U., fourrier de l'impérialisme américain et principal instrument d'assassinat de la Révolution congolaise.
Du côté européen, l'horizon reste également momentanément bouché. Les contradictions cependant portées au grand jour de l'Alliance atlantique pourraient permettre à une diplomatie algérienne dynamique
On peut juger le degré d'évolution révolutionnaire ou contre-révolutionnaire du régime algérien par des phénomènes de superstructure, ou par des changements de structure plus fondamentaux quoique encore embryonnaires.
Ceux qui s'attachent avant tout aux premiers, à la forme du régime politique qu'ils jugent anti-démocratique et personnel, aux professions intempestives de foi arabo-islamique de certains dirigeants, aux dangers réels du parti unique monopolisant la vie et habile de diversifier l'aide financière et autre dont l'Algérie a besoin. Anglais et Américains ne seraient éventuellement que trop contents de pouvoir détacher cette pièce maîtresse qu'est l'Algérie pour l'avenir de la politique africaine de de Gaulle.
Il est vrai, par contre, que divers Etats ouvriers contribuent considérablement à aider l'Algérie à lheure actuelle dans des domaines variés : équipement agricole et industriel, techniciens de toute sorte, médecins, ete... L'effort de la Yougoslavie est particulièrement important et apprécié. Mais, faute d'une participation active de IU.R.S.S., seul Etat ouvrier capable d'apporter une aide financière importante aux dimensions des besoins de l'Algérie, cette dernière reste dangereusement tributaire de l'assistance française (4).
Il se peut cependant que le Kremlin se décide bientôt à réviser toute sa politique africaine et à faire de nouveau acte de présence sur le continent noir, qu'il paraissait avoir délaissé depuis sa retraite du Congo au profit des Américains. En tout à la suite de la visite de Mennen cas, Williams en Algérie et des promesses d'aide américaine au pays, qui dépasserait largement la donation actuelle des 40.000 tonnes de vivres par mois, le Kremlin s'apprêterait à son tour à se manifester en Algérie autrement que par des protestations indignées concernant l'interdiction du P.C.A. Mais jusqu'où osera-t-il s'avancer dans cette voie, pris entre son souci de ménager plus jamais de Gaulle, perturbateur n° l que de l'Alliance atlantique, et sa crainte de voir l'Amérique s'installer de force, non seulement au cœur de l'Afrique, mais dans tout le Moyen Orient et l'Afrique du nord ? Nous serons bientôt fixés sur le choix du Kremlin et sur l'importance qu'il accorde à l'enjeu algérien, susceptible d'évoluer à son tour en « castrisme» africain. Mais c'est peut-être cette dernière éventualité qui serait éventuellement la plus redoutable pour le Kremlin.
(4) 1,60 milliard de F. dont 1,05 milliard pour le développement. politique, abolissant non seulement « l'ouvriérisme » revendicatif vieux style des syndicats, mais purement et simplement leur autonomie en tant qu'organisation de classe distincte, par sa nature et son rôle, du Parti et de l'Etat, ete.., sont naturellement prêts à condamner le régime ou à désespérer de son évolution socialiste toujours ouverte.
Ceux par contre qui s'attachent aux transformations de structure amorcées ont une appréciation différente de la situation
COMMENT JUGER ?
COMMENT JUGER ?
et de sa dynamique. Nous pouvons bien imaginer un régime social qui évolue vers les structures économico-sociales propres a , un Etat ouvrier tout en se combinant avec un régime politique bureaucratiquement déformé à des degrés divers. C'est d'ailleurs plus ou moins le cas de tous les Etats ouvriers existants. Nous pouvons même imaginer un régime social transitoire à l'égyptienne, du nassérisme politiquement bureancratique, policier, qui comporte des aspects contradictoires, y compris dans ses structures économico-sociales, mais qui présente une certaine résistance à l'impérialisme, par ses structures mêmes, et que nous défendrons le cas échéant contre l'impérialisme et contre la réaction intérieure. C'est dans de telles perspectives qu'il faut placer le cas algérien.
Il serait illusoire, irréaliste, de tabler sur une évolution rapide du régime politique épousant les formes les plus avancées
De tous les aspects de la réalité algérienne, les plus décisifs pour l'avenir socialiste de la révolution sont ceux qui concernent la gestation embryonnaire d'un ordre social nouveau. Il s'agit de ce qui se passe dans lesdits « biens vacants » et les « Comités de gestion ».
Par le fait de l'exode massif des quatre cinquièmes environ de la population européenne, un vaste secteur de l'économie algérienne s'est trouvé « vacant », abandonné par ses propriétaires, complètement paralysé ou insuffisamment exploité. Ce secteur englobe à l'heure actuelle plus d'un million d'hectares de terres, parmi les plus productives, les mieux équipées du pays, cing à six cents entreprises industrielles, artisanales, minières, plusieurs dizaines de milliers de locaux d'habitation, quelques milliers de fonds de commerce (6).
L'abandon, la « vacance», comme les textes officiels caractérisent la situation singulière de ce secteur très important de léconomie algérienne, est le résultat de la panique qui s'est emparée de la population européenne, complice de TO.A.S. et de son activité criminelle et bestiale, lors des derniers mois qui ont précédé l'indépendance. C'était là un résultat imprévisible auquel ni le régime gaulliste, ni les dirigeants algériens ne s'attendaient quand ils conclurent les accords d'Evian.
Très soudainement. dans lespace de quelques semaines avant et après la proclamation de l'indépendance, l'Algérie s'est dégarnie de la majorité des propriétaires, chefs d'entreprise et cadres d'origine européenne. De ce fait, il s'est créé un secteur économique à tout point de vue « vacant »,
NALE 29 de la démocratie socialiste qui sont les nôtres. Le bas niveau économique et culturel, le poids des traditions, de la religion, de la condition arriérée de la femme, l'actuel contexte arabe, africain, le conservatisme de l'Europe, le manque d'un parti marxiste révolutionnaire de masse, sont autant de facteurs qui, dans leur interaction, déterminent des formes politiques de démocratie restreinte et contrôlée.
Une certaine bureaucratisation rapide du régime est, dans ces conditions, inévitable et ne saurait être combattue qu'au fur et à mesure que les conditions matérielles et culturelles du pays s'amélioreront considé rablement et qu'un authentique parti marxiste révolutionnaire surgira. On ne prêche pas seulement la démocratie socialiste, on constate c'elle émerge en tant qu'expression d'une conscience politique élevée sur la base d'une société hautement développée et homogène. tombant de fait, ainsi que par nécessité, sous le contrôle de l'Etat et la gestion des travailleurs, et avant que la question du droit de propriété de ce secteur ne soit réglée. Cette singularité de la situation algérienne présente une chance unique pour le développement socialiste, quasi automatique, inévitable, d'un secteur très important tant de l'économie du pays, avant que le secteur privé ne se renforce de manière à absorber et à liquider par sa simple force économique les « biens vacants ». C'est sur ce terrain fertile qu'ont poussé de manière toute naturelle les « Comités de gestion » en tant qu'organismes d'autogestion des travailleurs.
Bien timidement commencé en août 1962 dans quelques exploitations vacantes du département d'Alger au milieu d'une indifférence, d'une incompréhension, d'une sousestimation quasi générale qui s'étendait du P.C.A. aux syndicats, ce mouvement a considérablement grossi depuis que Ben Bella a su faire valoir à diverses reprises sa signification « historique», « révolutionnaire », littéralement capitale pour le développement ultérieur de la Révolution algérienne (6). Sous l'impulsion venue d'en haut, des militants du Parti, des syndicats, de l'administration, ont pris insensiblement conscience de l'importance politique et sociale des « biens vacants » confiés à l'autogestion des travailleurs. A l'heure actuelle, on évalue à plusieurs centaines les « Comités de gestion » qui se créent un peu partout dans le pays, afin que l'ensemble des
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(5) Dans aucun de ces domaines le recensement précis n'est encore effectué.
(6) Voir Annexe II.
EMBRYONS D'UN NOUVEL ORDRE SOCIAL
EMBRYONS D'UN NOUVEL ORDRE SOCIAL exploitations agricoles, industrielles, artisanales, minières ou commerciales « vacantes » puisse passer bientôt sous gestion ouvrière.
Deux décrets ont institné les « Comités de gestion » : celui du 22 octobre 1962 dans les entreprises agricoles vacantes ; celui du 23 novembre 1962 dans les entreprises industrielles, artisanales ou minières. Dans les deux décrets quasi similaires, il est précisé que « le Comité sera élu par l'ensemble des ouvriers travaillant habituellement dans l'entreprise, ainsi que par les anciens combattants, militants et victimes de la répression qui seraient installés dans l'entreprise par l'autorité préfectorale » pour compléter le personnel. Les ouvriers et employés des exploitations d'autogestion, stipulent les décrets, « participent à la gestion de l'entreprise par l'intermédiaire du Comité de gestion et aux bénéfices en résultant ».
Des statuts considérablement plus précis soumis à lapprobation par le gouvernement, définissent en détail les formes et fonctions des organismes d'autogestion : Assemblées des travailleurs élisant un Conseil ouvrier, ce dernier élisant un Comité de gestion, organe exécutif du Conseil ouvrier. Les pouvoirs de ces organismes démocratiquement élus, au scrutin secret, prévus par les statuts, sont très considétables.
L'institutionalisation des entreprises d'autogestion gérées par le collectif démocratique des travailleurs, jointe à la légalisation des dispositions que prévoient les statuts, placerait d'emblée la Révolution algé rienne à l'avant-garde des expériences socialistes de notre temps, visant à une véritable promotion économique, sociale et politique des travailleurs et producteurs.
Dans quel pays capitaliste avancé, dans quel Etat ouvrier même, en dehors de la Yougoslavie, les travailleurs ont-ils réalisé dans un temps si bref, des conquêtes aussi fondamentales en matière de véritable participation dirigeante au processus de la production, que les ouvriers algériens des quelques milliers d'entreprises agricoles et industrielles « vacantes » ?
Certes, les organismes d'autogestion actuellement en place dans les entreprises sont loin de correspondre aux normes que fixent les statuts. Les raisons en sont diverses : manque de cadres compétents pour les étoffer adéquatement ; interventions et pressions extérieures, reflétant la rivalité des forces qui se disputent la direction politique et dont certaines sont hostiles an principe même de l'autogestion ; difficultés matérielles, surtout financières, qui bloquent ou gênent le démarrage économique dynamique des entreprises d'autogestion. Ce qui fait que certains « Comités de gestion» ne sont en réalité, à l'heure actuelle, que des créations artificielles, parfois responsables de fraudes et de spoliations. Ce qui compte cependant, c'est que le mouvement des « Comités » soit lancé, lasse boule de neige dans le pays tout entier, que l'idée de l'autogestion progresse, s'enracine dans les masses et que le cadre légal, les statuts qui normaliseront la formation et la fonction des organismes d'autogestion soient préparés ei, bientôt approuvés, qu'ils entrent aussitôt en application.
Un nombre sans cesse croissant de militants du Parti, des syndicats, de l'administration, du mouvement estudiantin (7) commence à saisir l'importance et la potentialité révolutionnaires de l'autogestion et à s'intéresser pratiquement, en y participant sous des formes d'assistance diverses, au mouvement des « Comités de gestion».
C'est grâce à cet intérêt aceru des masses et des cadres pour les organisations d'autogestion qu'une situation révolutionnaire de fait pourrait se renforeer dans le pays, avec laquelle il faudrait désormais compter. Cela est d'autant plus nécessaire que la coalition des éléments et des forces réactionnaires qui, instinctivement, dirigent leur principale attaque contre les « Comités de gestion » et les « biens vacants», est en train d'employer les moyens les plus divers pour tuer dans l'œuf ces embryons d'un ordre social nouveau. Les atermoiements interminables dans l'octroi de crédits d'investissements et de cadres pour permettre aux « Comités de gestion » d'exercer leur fonction et aux « biens vacants » de s'organiser, visent de toute évidence à faire mourir ces organismes par atrophie et dans le discrédit. On leur imputerait « incurie » et « pagaille » pour « démontrer » la faillite de l'autogestion et revenir aux « méthodes éprouvées » de la gestion capitaliste privée.
Ainsi, par la force des choses, la bataille pour sauvegarder « Comités de gestion » et « biens vacants » est destinée à devenir la principale bataille de classe en Algérie qui déterminera l'évolution du régime. L'importance des « biens vacants» ne se limite pas à celle de l'autogestion. Le secteur des « biens vacants », par sa nature et ses exigences, facilite et impose l'amorce d'une politique socialiste dans des domaines aussi divers que la réforme agraire, les nationalisations des industries clés, la planification, le commerce et l'habitat.
Il semble maintenant acquis, y compris du côté du gouvernement français, que la
(7) Particulièrement heureuse est l'initiative prise tout dernièrement par le CAREC (Comité d'Action Révolutionnaire des Etudiants diants à la Campagne technique, culturelle à la décidé à apporter une aid systématique, et politique aux « Comités de gestion ».
première tranche de la réforme agraire s'appliquera sur le million d'hectares des
« terres vacantes ». La doctrine de la réforme agraire n'est pas encore définitivement établie et on avance dans ce domaine, comme partout, plutôt empiriquement. Les indications doctrinales générales en matière de réforme agraire sont données d'une part dans le Programme de Tripoli, de l'autre dans les déclarations du président Ben
Bella et du ministre de l'Agriculture, Ouzegane. Dernièrement, le Congrès de FUG
T.A. adopta à l'unanimité, sur cette question, une résolution que nous considérons pour notre part comme le texte algérien le plus complet, le plus radical et le plus concret qui existe en matière de réforme agraire à Theure actuelle (8).
Il résulte de toutes ces prises de position que la doctrine algérienne de la Réforme agraire s'élabore actuellement selon les lignes directrices suivantes :
La Réforme agraire doit être radicale, touchant l'ensemble des terres européennes et algériennes à partir d'un plafond, avec interdiction de la vente de la terre. Elle doit s'insérer dans le cadre d'une économie largement nationalisée et planifiée.
- Elle doit revêtir les formes de « Fermes du Peuple », de « Coopératives de production », et des lots distribués à titre individuel. « Fermes du Peuple », dont la terre serait propriété de la collectivité sociale (Etat, Commune) et « Coopératives de Production » dont la terre, ou la jouissance de la terre, appartiendrait à des individus obligés cependant de cultiver collectivement la terre — seraient gérées les unes et les autres par le collectif de leurs travailleurs.
L'esquisse de la pratique d'une telle Réforme agraire, se fait actuellement dans le domaine des « biens vacants agricoles », première tranche de la Réforme agraire.
On envisage la création d'un Office de la Réforme agraire, organisme largement autonome, disposant de ses propres moyens financiers, qui organiserait les « Fermes du Peuple » et les « Coopératives de production » gérées par des ouvriers agricoles et des Khammes (9) dans la perspective d'une culture intensive, diversifiée et progressivement hautement modernisée. Ceci grâce à des investissements importants de l'Etat en machines, engrais, aide agrotechnique multiple. La transformation d'un million d'hectares en exploitations agricoles modernes, rentables, établies pour la plupart sur quelques-unes des meilleures terres du pays, doterait d'emblée l'Algérie d'un domaine agricole « socialiste » égal au cinquième environ du total des terres effectivement cultivées
NALE 31 chaque année, et destiné à devenir rapidement un secteur à la fois économiquement dominant et socialement exemplaire pour l'ensemble de l'agriculture et la paysannerie algérienne. Ce qui permettrait d'envisager des formes plus souples pour le reste du fond de la Réforme agraire — en cas d'expropriation de l'excédent de terre, a partir d'un certain plafond, des propriétaires européens et algériens moyens et grands - et de satisfaire les exigences de la paysannerie démunie de terre, y compris sous la forme d'attribution de lots indivi. duels.
C'est pour répondre à des exigences créées par le secteur des « biens vacants » qu'est né «l'Office National de
Commercialisation », premier organisme de nationalisation du commerce.
L'existence, d'autre part, de dizaines de milliers d'appartements vacants, a donné récemment lieu à un décret, abaissant considérablement les loyers, et remettant à l'Etat le service de la perception des loyers et de l'entretien des immeubles, en attendant lOffice National du - Logement (10) et les Comités de Locataires.
L'idée est également émise de la nécessité de la création d'un Office des entreprises industrielles, artisanales ou minières < vacantes » afin d'empêcher que ce secteur ne se reprivatise au lieu de se développer en tant qu'embryon du domaine socialisé de l'industrie. Dans le cas où le secteur actuel des « biens vacants », passé sous le contrôle de l'Etat et géré par les « Comités », arriverait à s'organiser sous la forme d'Offices soumis à une direction unique, il échapperait aux tendances liquidatrices de ce secteur qui se développent à lheure actuelle. Celles-ci s'inserivent dans la bataille fondamentale, encore sourde, non déclarée, qui se livre actuellement entre les forces sociales opposées se disputant l'avenir de la Révolution algérienne.
Dans le cas où il y aurait affrontement ouvert entre ces forces polarisées à droite et à gauche, la victoire escomptée de cette dernière dans le cadre d'un rapport de force globale actuel favorable à celle-ci, se traduirait par un nouveau bond en avant de la Révolution brisant les « goulots d'étranglement » créés dans l'administration et le Parti, épurant lune et l'autre, les refondant, catalysant les énergies révolutionnaires des masses et des militants, qui demeurent pour le moment dans la confusion et l'incertitude.
(8) Voir Annexe III.
(9) Métayers au cinquième.
(10) Pour la création duquel un projet de décret est déposé auprés des instances compétentes.
Dans le cas où, au contraire, il y aurait compromis à froid dans les coulisses, cela se manifesterait par un recul de la gauche, une aggravation de la stagnation, de la paralysie, de la routine bureaucratique contre-révolutionnaire, favorisant la mise en place des structures et des hommes d'une bourgeoisie compradore en développement, s'acharnant à faire disparaître au plus vite les conquêtes sociales fondamentales jusqu'à l'heure actuelle de la Révolution : « biens vacants » et « Comités de gestion ».
Selon toute probabilité, l'heure de ce tournant ne saurait plus tarder.
23 février 1963.
M. P.
P.S. = La Voie Communiste, de janvier 1963, qui ne « cherche pas à dénigrer le gouvernement Ben Bella », a largement ouvert ses colonnes aux plus véhémentes attaques de « toute opposition au Bureau politique » (article de Said). Tout cela bien sûr au nom de la défense « des forces politiques qui aident la marche en avant de la Révolution algérienne! ». Dans deux différents articles de ce numéro, je suis personnellement pris à parti pour mon « benbellisme ». Nous sommes ici en Algérie une poignée de révolution-
Ann BEN BELLA
« El Moudjahid : Ce que Cuba représente pour l'Amérique latine, on se dit volontiers que l'Algérie a toutes chances de le devenir au regard de l'Afrique ».
« Ben Bella : Oui. Les conditions spécifiques des deux continents ne sont pas identiques. Mais ce que Cuba propose en valeur d'exemple, en espoir aux peuples opprimés et exploités qui l'avoisinent, l'Algérie l'apporte en Afrique aux nations colonisées et à celles qui sitôt libérées ont donné dans les chausse-trappes du néo-colonialisme » (Déclaration à El Mcadjahid, 27 octobre 1962).
« La République algérienne est issue d'une lutte de libération qui a dépassé le cadre national pour servir désormais de référence à tous les peuples encore sous domination coloniale. Notre propre expérience nous a fait comprendre la solidarité naturelle qui nous lie à ces peuples. La liquidation du colonialisme sous sa forme classique ou déguisée, sera naires européens, communistes de toutes nuances, à avoir préféré, une fois encore, en plein connaissance de cause, une participation active dans les domaines où se lorge lavenir socialiste de la Révolution et se joue son sort immédiat, plutôt que de nous livrer de loin ou du dehors à la dénonciation « indignée », si facile, mais combien également stérile, des quelques fautes et des dangers évidents. Que notre participation ne suffise pas à altérer tant soit peu le « caractère de classe » d'un gouvernement, nous le savons certes parfaitement. Il serait même grotesque d'oser prétendre quelque chose de semblable. Mais quiconque prétend, de son côté, que les jeux sont déia faits en Algérie, ignore les embryons d'un ordre social nouveau qui continuent à pousser sur cette terre, et n'accorde aucune valeur positive au travail résolu, efficace qui s'insère dans ce cadre, n'est qu'un sectaire incurable ou un bavard irréfléchi, représentatif d'une certaine « gauche » européenne frustrée, démoralisée, incapable, que nous repoussons du tréfonds de notre être. On fera plus tard le bilan de laction des uns et des autres en matière d'aide susceptible d'assurer « la marche en avant de la Révolution algérienne ». exes SUR CUBA
« Si le Président de notre gouvernement s'est rendu à Cuba, c'est pour demontrer dans la pratique et malgré les campagnes de haine déclenchées à dessein, notre croyance profonde dans la solidarité qui nous lie au peuple cubain et à ces dirigeants. Nous continuerons à soutenir la lutte que ce pays ami a engagée pour triompher les objectifs d'une révolution qui fait échec à toutes sortes de pression, » (Khemisti à l'Assemblée National 1.25 novembre 1962). le credo de notre action politique et diplomatique. Qu'il s'agisse de l'Angola, de la Rhodésie ou de l'Afrique du Sud et du Sud-Ouest, l'Algérie leur apportera un appui inconditionnel atin de hâter leur libération. définitive et totale ». (Discours aux Nations Unies).
« La lutte qui se déroule en Angola, en Rhodésie, et se déroulera peut-être de-
BEN BELLA SUR LA SOLIDARITE AFRICAINE
BEN BELLA SUR LA SOLIDARITE AFRICAINE main en Afrique du Sud doit réussir, car sachez que si le colonialisme l'emporte dans ces pays, ce serait un coup mortel porté aux précieux enseignements de notre lutte vers lesquels tous les yeux sont braqués » (Discours de Constantine, 10 novembre 1962).
S'adressant aux représentants des pays étrangers présents (lors de l'inaugura-
BEN BELLA SUR LA
« Pour nous le problème de l'Angola n'est pas seulement un problème de décolonisation. Il a aussi un autre aspect : le fascisme. En luttant contre le colonialisme portugais, nous luttons contre le fascisme non seulement en Afrique,
LES « COMITES DE GESTION
« Un vaste domaine de l'économie algérienne se trouve actuellement abandonné par ses propriétaires et gérants traditionnels pour la plupart des colons européens.
« Ce domaine englobe entreprises agricoles, industrielles, commerciales, ainsi que des locaux d'habitation.
« Aussi bien par son étendue que par sa qualité ce domaine faisant partie du secteur économique évolué du pays, représente un terrain économiquement très important et particulièrement propice pour faire ébaucher la politique du Gouvernement en matière de Réforme agraire, de nationalisation, de planification, d'autogestion des entreprises par leurs travailleurs.
« Le gouvernement conscient de l'importance de ce secteur n'a pas tardé de prendre déjà toute une série de mesures qui permettent d'amorcer une politique dans le sens ci-dessus indiqué.
« Les textes adoptés lors du Conseil des Ministres du 22 octobre 1962 et celui du 23 octobre 1962, et qui complètent ceux déjà adoptés lors du Conseil des Ministres de la semaine précédente, sur les transactions concernant les biens immobiliers et mobiliers vacants et les Comités de gestion nui assureront l'exploitation de tous ces biens marauent une étape décisive de la politique économique et sociale du Gouvernement, dont l'importance révolutionnaire historiaue ne pourrait échapper à notre peuple.
« Le décret portant sur l'annulation des transactions conclues denuis le ler juillet 1962 en Algérie, ou à l'étranger, sur les biens immobiliers et mobiliers vacants. nermettra de réviser toute vente frauduleuse qui a eu lieu au détriment de
NALT 33 tion du bureau de l'Angola à Alger, le 3 fevrier 1963). (U.R.S.S., Chine Popuaire, Tchecoslovaque, Bulgarie, etc...). M. Ben Bella devait conclure : « Ce n'est pas le Président du Conseil qui vous parle. C'est le militant. Nos frères angolais n'ont pas seulement besoin de pieuses motions de solidarité. Ils ont surtout besoin d'armes, d'argent. » (La Dépêche d'Algérie, 3-4 février 1963). LUTTE ANTIFASCISTE mais aussi en Europe. En frappant le régime fasciste de Salazar c'est au talon d'Achille du fascisme en Europe que nous touchons ». (Discours lors de l'inauguration du Bureau de l'Angola, le 3 février 1963). « BIENS VACANTS », » ET LA REFORME AGRAIRE l'Etat et des collectivités publiques, récupérer donc tout bien commun ainsi de spolié, ainsi que de confier l'exploitation des biens vacants à des organismes collectifs capables d'assurer leur gestion adéquate au bénéfice de l'intérêt commun et de la société.
« Il n'est plus question que des propriétaires de retour depuis la date limite du 7 octobre puissent purement et simplement réintégrer un bien vacant, sans d'exploitation de l'entreprise - la collaqu'ils se conforment au nouveau mode boration avec le Comité de gestion — et présentent des garanties suffisantes pour une gestion honnête, adéquate, productive de l'entreprise.
« Les décrets d'autre part qui instituent le principe d'un comité de gestion, démoleurs d'une entreprise agricole, industrielcratiquement élu par tous les travaille ou commerciale, visent à une véritable promotion sociale et économiaue des travailleurs en leur permettant de s'associer étroitement à la marche, la gestion de l'entreprise, et de participer y compris aux bénéfices réalisés par celle-ci. grâce précisément à l'intéressement réel des travailleurs au développement et à la rentabilité de l'entreprise.
« Grâce à l'effet combiné de tous les décrets il sera possible à l'Etat d'envisager dans le domaine agricole l'amorce de la réforme agraire, par la création des Fermes d'Etat ou de coopératives de production, démocratiquement gérées par leurs travailleurs et qui verront leur participation assurée aux bénéfices » (Conférence aux journalistes. 3 novembre 1962).
« ... Mais nous n'allons pas nous satisfaire de la distribution des 2.700.000 hectares de terres des colons; nous allons
II
BEN BELLA SUR LES procéder aussi à la distribution des autres terres qu'occupent les Algériens et qui se chiffrent par milliers d'hectares. » (Discours de la Place des Martyrs, ler novembre 1962.)
« .. Mais je dois vous dire que notre action ne se limitera pas uniquement à la distribution des terres appartenant aux colons. Il existe aussi des grands domaines qui appartiennent à des Algériens. Et bien ! sachez que notre Révolution agraire doit aussi viser cette catégorie ». (Discours de Constantine. 10 novembre 1962).
...Un vaste domaine de l'économie algerienne se trouve actuellement abandonné par ses propriétaires et gérants traditionnels pour la plupart d'origine européenne. Ce domaine englobe des entreprises agricoles, industrielles, commerciales, ainsi que des locaux d'habitation. La vacance de ces biens a entraîné une asphyxie économique que le Gouvernement se devait d'enrayer dans les délais les plus brefs. A cet effet, des textes ont été adoptés. Le décret portant sur l'annulation des transactions conclues depuis
Le Congrès des Travailleurs algériens, réunis les 17, 18. 19 et 20 janvier 1963, apres avoir examiné la situation des frères paysans et des khammes privés de terre, a voté à l'unanimité, la résoluton suivante :
- Considérant que l'appropriation collective de la terre, sous la forme des terres arch ou melk, inaliénables, indivises, qui caractérisait le régime foncier en Algérie avant la colonisation, a cédé la place, à travers une résistance opiniâtre à la propriété privée de la terre, devenue marchandise, en passant par les violences militaires, policières et administratives de la colonisation.
- Considérant les méthodes de
- Confiscation des biens du Beylik et des biens des Habous.
- Annexion du domaine public des bois et forêts en 1851 (2.000.000 d'hectares).
- Politique du « Cantonnement » et séquestre des terres des tribus « révoltées ».
- « Francisation » des terres collectives disloquées, divisées en parcelles et mises en vente au profit des possesseurs d'un capital (européens en général et parfois algériens riches).
- Qui constituent les procédés par lesquels l'administration coloniale a privé les Algériens de leurs terres et tavorise le développement de la propriété fonciè le ler juillet en Algérie ou à l'étranger sur les biens immobiliers et mobiliers vacants, permet de réviser toute vente frauduleuse qui a pu avoir lieu au détriment de l'Etat, de récupérer donc tout bien commun ainsi spolié, et de confier l'exploitation des biens vacants à des organismes collectifs sous la forme de Comités de gestion, démocratiquement élus, permettant une véritable promotion sociale et économique des travailleurs qui sont associés étroitement à la responsabilité de l'entreprise. Cette mesure amorce la Réforme Agraire. et préfigure la socialisation des circuits de production Austre d et commerdans les secteurs inet de distribution dans les secteurs in-
Le Gouvernement est absolument décidé à empêcher que les biens vacants qui sont actuellement gérés par l'Etat ou par des collectivités de travailleurs soient négligés, spoliés, ou donnent lieu à de scandaleuses opérations de la faune affairiste qul accompagne toute revolution» Discours à l'Assemblée Nationale Consti tuante, 4 décembre 1962). re privée européenne passant de 115.000 hectares en 1850 à près de 3 millions en 1954 (forêt incluses).
- Considérant les expropriations massives opérées en 1890.
- Considérant les tentatives du colonialisme entreprises durant la lutte de libération et sous la pression de cette lutte pour amorcer une soi-disante « Réforme Agraire » dont n'auraient bénéficié en tout et pour tout que 15 à : 20.000 familles sur un ensemble de l million environ de chefs de famille dépourvus de terre.
- Considérant que cette mesure préconisée par les plans dits « Soustelle » en 1956 dans les « perspectives décennales », et enfin dans le « Plan de Constantine », ne sont destinés en réalité qu'à la consommation extérieure.
- Considérant que par le fait de l'exode massif de la population européenne les million environ d'hectares parmi meilleures terres du pays sont destinées à devenir par la force des choses, le secteur socialiste pilote de l'ensemble de l'économie agricole du pays. laissés vacant mais sous gestion ouvrière, sous le contrôle de l'Etat.
- Considérant qu'il se trouve à côté du secteur contrôlé par l'Etat, un domaine agricole d'environ :
- 1.800.000 hectares de terre exploitée par des étrangers.
III
RESOLUTION DU CONGRES DE L'U.G.T.A.
SUR LA REFORME AGRAIRE
III
RESOLUTION DU CONGRES DE L'U.G.T.A.
SUR LA REFORME AGRAIRE
- 2.700.000 hectares de terres appartenant à des Algériens possédant plus de 50 hectares, d'une part Réforme agraire que visent le programme Considérant. de Tripoli et le Gouvernement ne saurait être radicale que dans la mesure où :
- Elle engloberait l'ensemble de ces terres . soit quelque 4,5 à 5 millions d'hectares.
- Elle interdirait la vente de la terre.
— Elle s'accompagnerait d'une aide efficace de la part de l'Etat aussi bien dans le secteur public que privé.
- Elle amènerait, en attendant la nationalisation du commerce extérieur à la nationalisation du commerce des produits de la terre et des approvisionnements agricoles, ainsi qu'à la nationalisation du crédit agicole, afin de mettre les travailleurs de la terre à l'abri de la spéculation, et de faciliter la planification progressive générale de l'économie.
En raison de toutes les considérations qui précèdent, le Congrès suggère, dans les conditions actuelles de l'Algérie, que les formes de la Réforme agraire radicale à envisager, soient les suivantes, d'une part.
a) faire de la totalité si possible du domaine agricole « vacant » établi sur les meilleures terres du pays : le secteur socialiste pilote de l'économie agricole sous la forme des « Fermes du peuple » ou celles de « Coopératives de production » gérées les unes et les autres par leurs travailleurs, participant aux bénéfices.
b) Etendre la Réforme agraire sur toutes terres excédant un certain platond.
c) Regrouper progressivement les terres éventuellement cédées à titre individuel par la voie du coopérativisme sous forme multiple et grâce à l'aide de l'Etat, à l'exemple et au rôle économique du secteur collectiviste de l'agriculture.
d) Récupérer de nouvelles terres cultivables sur le total des terres de parcours et terrains divers du pays (15 millions d'hectares environ).
D'autre part :
Confier aux travailleurs de la terre les plus deshérités (ouvriers agricoles et khammes) la tâche de devenir les pionniers de cette Réforme agraire radicale, de CETTE REVOLUTION AGRAIRE.
En conclusion les travailleurs agricoles, en tant qu'unités productives, faisant partie de la classe ouvrière du pays tout entier, doivent s'organiser par sections syndicales. dans chaque entreprise et participer par ce moyen à la vie syndicale nationale.
L'U.G.T.A., consciente du rôle révolutionnaire immense de la Réforme Agraire radicale, et de l'autogestion des entreprises agricoles actuellement sous contrôle de l'Etat, pour la transformation socialiste de l'économie du pays ne saurait épargner ses efforts pour aider à la réalisation de la Réforme Agraire et étendre sur tout le pays le réseau d'organismes d'autogestion des travailleurs, principale conquête à l'heure actuelle de la phase sociale de la Révolution algérienne. (adoptée à l'unanimité)