Voici dix ans que Staline est mort. Quel chemin parcouru en URSS depuis lors! Des transformations considérables se sont produites dans de multiples domaines - que la IV° Internationale, sensible déjà aux changements qui s'opéraient dans la dernière période du règne de Staline, a suivies au jour le jour. Ce n'est pas seulement le « culte de la personnalité » qui est dénoncé. Des mesures ont été prises qui vont dans le sens d'une amélioration substantielle des conditions de vie; le tout puissant regime poncier a été démantele; une certaine légalité été rétablie; une partie des victimes de
Le rapport que Khrouchtchev a présenté le 19 novembre 1963 au C.C. du P.C. de l'URSS ne vise pas moins qu'à « la refonte de la direction de l'économie nationale par le parti ». Nous n'entrerons pas en détail sur l'état de l'économie, tel qu'il est donné dans ce rapport. Notre revue a publié dans son précédent numéro un article consacré à l'agriculture soviétique (1). Au sujet de l'industrie, le rapport de Khrouchtchev souligne les pas de géant qui sont effectués:
« Durant les quatre premières années du septennat, plus de 3.700 nouvelles grandes entreprises industrielles d'Etat ont été mises en service. On a créé dans l'industrie de nouvelles capacités de production qui, par leur volume, dépassent celles créées durant toutes les années des quinquennats d'avant-guerre. »
En même temps, il ne manque pas d'ajouter que l'industrie « pourrait travailler beaucoup mieux ». On trouve dans son rapport une insistance extrême sur la production; au point qu'on peut lire que le principal dans l'édification communiste, c'est l'économie, la production ». Et il met l'accent sur la question de la productivité du travail:
« L'accroissement continu et rapide de la productivité du travail a une importance décisive pour la construction du socialisme. »
Chacune de ces réorganisations a donné temporairement quelques résultats, mais n'a nullement fait disparaître les problè-
Staline ont été réhabilitées officiellement. Cependant, il serait erroné de penser que l'URSS se trouve désormais entrée dans une ère de tout repos et surtout que les problèmes les plus essentiels, en premier lieu celui du rétablissement de la démocratie soviétique, ont été résolus. Au cours des derniers mois, les contradictions de la situation actuelle sur le plan économique ont eu leur reflet à la session du C.C. de novembre 1962. et celles sur le plan social dans une extraordinaire mêlée où sont impliqués écrivains, artistes et hommes politiques.
« ...Les nombreux indices du plan auxquels on recourt actuellement ne permettent pas d'apprécier avec une plénitude suffisante l'activité des entreprises, ne poussent pas celles-ci à employer les investissements et les fonds fixes de la façon la plus efficace, à fabriquer les assortiments nécessaires des produits, à réduire les prix de revient, a • augmenter la productivité du travail et à améliorer la qualité de la production. »
Il n'y aurait rien de surprenant que, pour une économie ayant atteint l'ampleur de celle de l'économie soviétique actuelle, se posent, en matière de direction planifiée, des problèmes complexes qui ne peuvent être résolus sans tâtonnements el, approximations successives. Il est certain qu'il n'est pas commode de trouver le point d'équilibre entre la centralisation et la décentralisation, toutes deux nécessaires. Au fond, depuis plusieurs années déjà. le pouvoir sovietique a procédé à un certain nombre de réorganisations administratives de la structure de l'éconone soietice ne constite en et celle décidée au C.C. de plus.
(1) Voir Quatrième Internationale, N° 17.
paraît-il, résoudre. On peut prédire qu'il mes fondamentaux que chacune devait, en sera de même pour la dernière en date,
PRODUIRE TOUJOURS PLUS
UN NOUVEAU PROBLEME MENTIONNE PAR KHROUCHTCHEV
PRODUIRE TOUJOURS PLUS
UN NOUVEAU PROBLEME MENTIONNE PAR KHROUCHTCHEV
OUAT qui est aussi une réorganisation administrative et rien de plus. Car le mal ne réside pas avant tout dans les structures administratives, mais dans les rapports sociaux, et - ce qui rend particulièrement important le rapport de Khrouchtchev de novembre 1962 — c'est pour la première fois qu'il mentionne le fait, ce qui est une preuve que sur ce point aussi la situation a beaucoup múri. Pour la première fois, en effet, Khrouchtchev pose le problème des rapports des dirigeants des entreprises avec les ouvriers. Il rapporte une anecdote qui a la plus grande signification:
« Cela se passait à la mine Petrovski. Pendant la révision des normes. je suis allé à la forge, où j'ai rencontré un vieux forgeron. Il m'a dit: écoute, Khrouchtchev, pourquoi m'avez-vous envoyé une fillette qui se tient à côté de moi et fait marcher son chronomètre? Je sais pourquoi elle est venue. Elle a décidé de vérifier la norme de production. Ecoute, viens et dis-moi ce qu'il faut. Alors je te dirai quelle est ma norme maintenant et comment il faut l'augmenter. Seulement, enlève la fillette. Et on le comprend. Il considérait comme une honte pour lui d'être contrôlé et instruit par des gens qui ne connaissent pas la production. Je lui ai répondu qu'il fallait tout de même recenser le travail. Alors il m'a répondu: Ecoute voir ce que j'ai fait. J'ai vu qu'elle mesurait le temps nécessaire à l'exécution
Khrouchtchev en a une certaine conscience et on entend de lui de curieux propos. Il se retourne vers sa jeunesse, « après la fin de la guerre civile », en 1922:
« Nous allions chez les ouvriers et nous discutions avec eux de la manière de relever l'économie détruite. A cette époque, le niveau général d'instruction et l'instruction politique des ouvriers étaient tout différents de ce qu'ils sont maintenant. Le parti parlait aux ouvriers de nos difficultés, de nos tâches, et les ouvriers nous comprenaient, étaient d'accord avec nous, aidaient eux-mêmes à établir des normes de production plus justes, plus élevées. »
Quel contraste entre ces propos et l'anecdote du forgeron et de la fillette qu'il a lui même rapportée! Khrouchtchev n'étudie pas pourquoi un tel changement s'est produit. pourquoi « les masses sont sont écartées du contrôle ». pas plus qu'il n'a étudié pourquoi s'est produit le « culte de la personnalité ». Là encore, il explique tout par l'effet: c'est de la faute à
Après en avoir tant dit, que va proposer Khrouchtchev? Nous laisserons de côté cette nouvelle division dans le parti, cette spécialisation entre bureaucrates des villes et bureaucrates des champs, pour d'une pièce. Alors, j'ai entretenu exprès un petit feu dans la forge (il faisait des crampons pour les isolateurs). J'ai pris une piece, je l'ai coupée, je l'ai remise au feu, je l'ai chauttée, forgée, puis j'ai mis une autre barre. Et elle restait là à tout contrôler. Ensuite, ayant chronométrẻ elle a calculé la norme et elle est partie. Après son départ, j'ai fait un grand feu dans la forge et j'y ai mis non pas une barre de fer, mais autant que possible et je les ai chauffées. J'ai un dispositif, je ne plie pas les crampons à la main, comme je l'avais fait quand la fillette était là, mais au marteau mécanique. Tope et voilà un crampon de fait. Voila pour le chronométrage, voilà pour la normel que la jeune fille a calculée. »
Et Khrouchtchev d'ajouter:
« Chaque ouvrier a sa réserve... l'ouvrier ne vit pas sans réserve. »
« Enlève la fillette. » S'il n'y avait que des fillettes pour contrôler les ouvriers soviétiques.. il y en a plus d'un qui ne resterait pas sur « sa réserve ». Mais les ouvriers soviétiques sont dirigés et contrôles par des bureaucrates qui ne sont pas interesses a leurs conditions de travail et d'existence qui sont loin soude « connaître la production », qui vent ne songent qu'à améliorer leur propre sort et qui dans ce but, donnent des ordres aux ouvriers, se conduisent en adjudants. Staline. Et, à ce propos, il ajoute quelques mots qui, avec ses rapports au XX° et au XXI Congres, traduisent tout ce qu'il a du subir lui-même pendant tant d'années: d'année:
« Staline ne croyait pas aux masses. Il était membre du parti ouvrier, mais Il n'estimait pas les ouvriers. Il disait avec mépris des gens issus du milieu ouvrier: celui-là est sorti de dessous la machine! Où fourre-t-il son nez (2)... Staline, ou allait-il? Il est allé une fois à l'usine Dynamo, mais seulement lorsque la lutte zinoviévistes. Après cela, il n'alla jamais plus dans les usines. Tous ses déplacements s'effectuaient entre sa maison de campagne et le Kremlin. Le Kremlin était interdit aux visiteurs. Il avait peur de Ciet uler me sittait enferité dans dese censcirculer en ville il avait peur des gens. se blindée... Il avait besoin d'un contrôle d'Etat formé de fonctionnaires et il jugeait de tout d'après leurs vérifications. »
(2) Cette remarque est d'autant plus piquante que Khrouchtchev rappelle sans cesse ses origines ouvrières. ne considérer que ce que Khrouchtchev soumet au C.C. au sujet des rapports avec les ouvriers:
« Il faut instituer dans les entreprises et sur les chantiers de construction des
« STALINE NE CROYAIT PAS AUX MASSES »
DES COMITES CONSULTATIFS ET EXPERIMENTAUX
« STALINE NE CROYAIT PAS AUX MASSES »
DES COMITES CONSULTATIFS ET EXPERIMENTAUX organismes largement représentatifs: comités de production d'usines, de fabriques et, dans les grandes entreprises, d'ateliers, élus en assemblée générale par ceux qui travaillent dans l'entreprise ou sur le chantier. Ces comités doivent se composer d'ouvriers, d'ingénieurs, d'emPloyes. de représentants des organisations du parti, du syndicat et du Komsomol. Ils doivent participer à la discussion des plans, au contrôle de leur exécution, à l'établissement des normes de travail, à la répartition des cadres. Les directeurs des entreprises devront leur rendre compte du travail des entreprises, prendre conseil d'eux sur les questions les plus importantes de la production. Cependant, le directeur doit prendre les décisions personnellement et être entièrement respon sable devant l'Etat de la situation dans l'entreprise. Le Comité de production de l'entreprise doit être un organisme consultatif... Il faut commencer la création des Comités de production en les organisant d'abord, à titre expérimental, dans quelques usines et sur quelques chantiers de construction dans diverses régions du pays. »
Nous ne préjugerons pas si les ouvriers pourraient éventuellement se servir des organismes nouveaux ainsi créés à une étape de leur lutte pour le renouveau de la rémocratie soviétique. Nous avons dans les propositions de Khrouchtchev une illustration éclatante de la manière bureaucratique de procéder. Après avoir ressenti les oits des il orées, il araine imite les griefs des ouvriers, il a. lui aussi peur aux problemes de production; cet or ganisme est élu, mais avec bien des garanties pour les organisations officielles;
MELEE SUR LE
Jusqu'à présent, on n'a vu aucune manifestation politique claire posant le problème de la démocratie soviétique. Mais on assiste à toute une agitation sur le besoin de liberie sur ce plan et, en mê culturel qui exprime à sa façon le me temps, se manifestent des tendances réactionnaires, non seulement sur le plan culturel, mais aussi de la part des autorités à cet égard.
Toute la presse hors de l'Union soviétique a abondamment indiqué les nombreuses manifestations de luttes de tendances sur le plan culturel, et nous nous efforcerons de dégager les aspects les plus importants.
En tête du combat se trouvent les poètes Evtouchenko, Voznessensky, ces noms non seulement connus du grand public soviétique ils ont désormais obtenu une audience mondiale. Et, à côté d'eux, combien d'autres. Ce ne sont pas des poètes de cénacles, de coteries étroites . mais des poètes du grand public. A Moscou, ils récitent leurs poèmes devant des assemblées rassemblant 15.000 personnes, et la télévision diffuse cette manifestation à
NALE 55 cet organisme ne sera que consultatif, et on commencera par procéder à titre expérimental dans quelques usines et sur quelques chantiers. Quelle confiance étendue dans la classe ouvrière!
Dans un autre passage de son rapport, Khrouchtchev révèle bien involontairement qu'il est resté dans le cadre de la nomination par en haut:
« Chaque fois qu'il s'agit de proposer des dirigeants du parti ou des soviets pour une région, nous devons choisir à quelle spécialité à qualité égale de tel ou tel travailleur, donner la préférence: à celui qui connait bien l'industrie ou bien au spécialiste de l'agriculture. En effet, qui vaut-il mieux placer à la tête des organismes du parti et des soviets dans des régions comme... Tcheliabinsk, Kharkov, Karaganda... ?»
Qui vaut-il mieux placer: ces mots témoignent que Khrouchtchev, qui s'apprête a admettre l'existence de comités consul tatifs au niveau des entreprises, ne songe pas un seul instant que les dirigeants du parti ou des soviets puissent être élus. Au moment où, selon le programme adopté au XXII* Congrès, on passerait en URSS du socialisme au communisme, on n'en est pas encore à l'élection des dirigeants, sans parler de celle des fonctionnaires (que Lénine avait inscrite dans le programme antibureaucratique exposé dans « L'Etat et la Révolution »), sans parler non plus du choix du directeur par le Comité d'entreprise admis dans une certaine mesure en Yougoslavie.
Oui vaut-il mieux placer: ces mots montrent les limites de la déstalinisation. Il y a une libéralisation du régime bureaucratique, il n'y a pas retour à la démocratie soviétique. PLAN CULTUREL travers toute l'Union soviétique. Ces assemblées, ce sont déjà des meetings où s'affirment des courants différents, opposes même, sur des problèmes qui intéressent l'histoire et la vie en URSS, c'està-dire des problèmes politiques.
En même temps s'est tenue une réunion plus réduite en nombre, d'environ 500 personnes, dans laquelle les intellectuels soviétiques ont discuté avec des dirigeants, et notamment avec Khrouchtchev, de problèmes vitaux comme celui du rôle de l'art et de la littérature dans la société, et où les écrivains et artistes se sont parfois opposés aux dirigeants. Là aussi, c'est Evtouchenko qui fit figure de leader. De retour de Cuba, faisant savoir que Fidel Castro disait le plus grand bien de la déstalinisation, il plaida vigoureusement « pour la primauté de la vérité en littérature et dans l'art ».
Outre de vieux staliniens endurcis, - la direction soviétique, notamment par la voix d'Ilyitchev, président de la « commission idéologique » du C.C., s'efforce d'endiguer les courants non conformistes en s'en prenant plus particulièrement au jazz et surtout à la peinture abstraite. On comprend aisément qu'il ne s'agit pas, dans un tel débat. d'une controverse entre critiques artistiques recourant à la méthode marxiste et à l'histoire de l'art pour déterminer les sources sociales de formes d'expression artistique données. On peut ne pas goûter la peinture abstraite, mais il faut absolument repousser les critiques qu'en font les pompiers à la Guerassimov ou les bureaucrates à la Khrochtchev, car chez eux il y a avant tout la crainte de la liberté d'expression sur le terrain artistique et sur d'autres terrains évidemment, et non le moindre sentiment esthétique.
Tous ces débats posent le droit à plusieurs tendances artistiques. On se souvient qu'à la veille du XXII" Congrès, des savants avaient posé le droit à plusieurs écoles dans le domaine des sciences de la nature. Ainsi la pensée en URSS évolue inexorablement vers le droit à plusieurs tendances ou écoles politiques dans le cadre de la société soviétique. Les bureaucrates et les intellectuels et artistes qui se sont mis à leur service peuvent retarder mais non arrêter ces tendances profondes de la société soviétique. Les faits commencent à se charger de réfuter tous les mensonges sur le monolithisme inéluctable de la société soviétique, lui-même produit du parti unique, lui-même fruit du léninisme.
Mais en même temps, sur le plan littéraire, le grand événement a été la publication d'œuvres décrivan: les camps de concentration staliniens. Les autorités ont, paraît-il, fini par autoriser la publication de telles œuvres. Elles ne l'ont certainement pas fait de gaité de cœur. Comme nous l'avons signalé à plusieurs reprises . la société soviétique reste très profondément affectée par les crimes de
Staline. « Les enfants » des victimes y occupent une grande place. Parmi eux, on nous a mentionné le fils de Preobragensky (un des dirigeants de l'opposition de gauche), le poète Okoudjava, lui aussi fils d'une célèbre communiste oppositionnelle, d'autres. Evtouchenko, est le petitfils d'un général de l'Armée rouge liquidé par Staline.
Les controverses se multiplient. La publication de ses souvenirs gars contre uri souvenirs par Ehrenbourg - on ne sait pas exactement les intentions personnelles de certains des critiques — dans lesquelles il est rappelé qu'il était parfaitement au courant des crimes staliniens, qu'il n'était pas dupe des menil doit la vie sas, et que proba coment des infamies à l'égard de quelques intellectuels, notamment d'intellectuels juifs.
Le passé ainsi profondément remué, c'est au fond le présent qui se discute, l'avenir qui se prépare. Pour le moment, le pouvoir soviétique peut encore decider « qui placer à la tête des organismes du parti et des soviets », tandis qu'il ne peut plus placer ses créatures à tête des organisations de l'intelligentsia. Mais cette brèche ne peut manquer de se trouver comblée. L'intelligentsia exprime en ses termes, et pour ses propres besoins d'abord, mais pas seulement pour elle, des besoins qui surgissent du plus profond de la société soviétique, et tout d'abord des ouvriers. Devant chaque ditficulté, Khrouchtchev a tendance à utiliser Staline comme bouc émissaire. L'héritage de celui-ci est sans doute encore fort lourd, mais dix années se sont écoulées et les post-staliniens ne peuvent échapper à leurs propres responsabilités (même si on voulait faire abstraction de la part prise par nombre d'entre eux aux côtés de Staline); ils ont lâché du lest. mais pour mieux conserver le système bureaucratique. Et c'est celui-ci dont la société soviétique veut de plus en plus se débarrasser. Il ne s'écoulera pas dix nouvelles années pour qu'il en soit ainsi.
20 février 1963.