Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 18

Cinq années de bouleversements économiques en Chine

E. Germain · Quatrième Internationale, n° 18 · mars 1963 · p. 46-52 · 5 704 mots

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Que s'est-il passé et que se passe-t-il dans l'économie chinoise depuis l'établissement des «communes du peuple »? Dans les milieux bourgeois d'Occident et d'Asie , on parle volontiers de la « famine en Chine ». Nehru attribue le prétendu « expansionnisme chinois » au besoin de trouver des terres nouvelles pour nourrir les millions de bouches chinoises que le « grand bond en avant » aurait laissées affamées. Dans les capitales des « démocraties populaires », les bureaucrates et intellectuels khrouchtchéviens retracent les origines du conflit sino-soviétique au moment du tournant de la politique agricole de Mao « qui devait aboutir à un échec ». Par contre, les dirigeants chinois, tout en admettant que l'économie de leur pays traverse de sérieuses difficultés depuis trois ans, affirment que la « ligne générale » s'est avérée correcte à la lumière de l'expérience. Ils prétendent que l'in-

I. - DU « GRAND BOND EN DE « RAJUSTEMENT ET

C'est au printemps 1958 que furent lancés à la fois le « grand bond en avant » et les « communes du peuple ». les deux mouvements étant d'ailleurs intimement liés l'un à l'autre. La concentration des coopératives agricoles du type socialiste en « communes » s'étendant chacune sur une vingtaine de villages (au total, il y a actuellement 24.000 communes comprenant quelque 500.000 villages . qui constituent chacun une « brigade de production »; elles sont subdivisées en quelque 3 millions d'« équipes de production » groupant au total plus de 120 millions de ménages paysans et près de 500 millions d'hommes, de femmes et d'enfants...) fut achevée avant la fin de l'année 1958. Elle une main-d'oeuvre devenue disponible gra avait notamment pour but de dégager ce à rationalisation du travail qu'entraînait l'installation des communes. Cette main d'œuvre put être versée dans des milliers de petites entreprises industrielles rurales - notamment les fameux « hauts-fourneaux de poche » - qui dedustrie chinoise a réalisé les objectifs du deuxième plan quinquennal chinois « avec plusieurs années d'avance sur le calendrier ». • Et la méthode particulière d'industrialisation que la Chine a commencé à appliquer dans le «grand bond cn avant » est aujourd'hui étudiée et partiellement imitée dans plusieurs pays coloniaux ou semi-coloniaux se libérant de l'emprise impérialiste.

Où se trouve la vérité dans cette controverse? Quel rôle le développement économique de la Chine a-t-il joué dans le conflit sino-soviétique? Quelle incidence l'évolution des rapports commerciaux entre le bloc soviétique et la R. P. de Chine a-t-elle eue sur ce même conflit? Voilà quelques-unes des questons que nous chercherons à élucider, à l'aide de données fortement insuffisantes, étant donné le secret avec lequel les Chinois entourent leur production courante depuis 1960. AVANT » A LA CAMPAGNE DE CONSOLIDATION » vaient permettre le « bond en avant de la production industrielle grâce à la méthode consistant à avancer sur « les deux jambes »: le développement parallèle et accéléré de l'industrie moderne et de l'industrie à la campagne.

A la base de cette expérience gigantesque se trouve une idée maîtresse juste, qui a été souvent commentée depuis lors: l'idée de l'investissement-travail. Cette idée est valable pour la plupart des pays coloniaux et semi-coloniaux qui s'engaau monde isent aboli le capitalist e gent dans l'industrialisation socialiste avant que les principaux pays industriels ne puissent ainsi leur fournir une aide désintéressée sur grande échelle. Elle consiste à supprimer le sous-emploi à la campagne, qui est la source dernière de la pauvreté de ces paysans, en mobilisant les masses rurales en dehors du temps de travail agricole normal, pour exécuter, avec des instruments de travail rudimentaires qui n'exigent pas des investissements considérables, des projets qui a la tois « couvrent leurs propres frais » (c'est-a-dire permettent de nourrir les masses engagées), augmentent la productivité moyenne du travail et contribuent ainsi a une croissance économique plus rapide.

Les exemples typiques d'un tel « investissement-travail » avaient été fournis pendant la saison 1957-58 en Chine: travaux d'irrigation, d'approfondissement des canaux, d'accroissement de la quantité d'engrais (y compris de simple boue) apportés aux champs, de construction de routes, d'établissement de petites forges locales et d'autres ateliers d'artisan. permettant d'augmenter la quantité et la qualité des instruments de travail à la disposition de l'agriculture. Tous ces travaux sont centrés autour de l'accroissement du rendement agricole, augmentent donc la production agricole, ce qui permet d'améliorer considérablement la nourriture des paysans, d'accroître à son tour leur rendement, et d'ouvrir ainsi un nouveau cycle de reproduction élargie dans l'agriculture (1).

Mais la condition sine qua non de la réussite d'une telle politique, c'est le relèvement immédiat du niveau de vie des producteurs agricoles et la limitation de l'effort supplémentaire à une journée de travail normale. Il s'agit de passer du sous-emploi à l'emploi normal, non travaux forcés. Dès que les cadres « ivres de succès » - « l'ivresse » a été surtout ressentie au sommet, d'où sont venues les instructions et où a été commise l'erreur essentielle - ont voulu multiplier les entreprises des « industries rurales », commencé à prolonger excessivement la journée du travail, détourné la majeure partie du surproduit agricole vers des fins d'investissement. en fait, ont voulu faire travailler les paysans davantage en échange d'une rétribution égale ou plus petite, l'entreprise devait échouer. Les paysans répondirent par une réduction du rendement, Ila productivité n'augmenta pas proportionnellement aux investissements accrus, la production ne s'accrut plus, d'énormes dépenses furent faites en pure perte, la production des « hautsfourneaux de poche » s'avéra inutilisable. La sécheresse et les inondations firent le reste.

Il est incontestable que la Chine a été frappée, durant trois années consécutives, par des cataclysmes naturels épouvantables. Sécheresse en Chine septentrionale, inondations en Mandchourie, typhons en Chine du Nord-Est: un éditorial du Quotidien du Peuple (1er janvier 1961) estime que sur les 106 millions d'hectares de terres cultivées que compte le pays, 40 millions furent frappés par des calamités en 1959 et 60 millions en 1960. Les documents officiels ultérieurs admettent que les difficultés économiques de la période 1959-1961 sont dues à des calamités naturelles A DES ERREURS POLITIQUES commises. Il nous est impossible d'évaluer la part des unes et des autres

NALE 47 dans la chute de la production enregistrée. Mais les erreurs politiques furent lourdes de conséquences. Nous les avions dénoncées à l'époque même (2).

Est-ce à dire que Mao Tsé-toung a répété l'erreur de la « collectivisation forcée » stalinienne? Nous ne le croyons pas. Il n'y a en Chine aucun emploi de terrorisme anti-paysan comparable à celui que Staline utilisa pour obliger la paysannerie russe à adhérer aux kolkhozes. Il n'y eut rien de comparable non plus à l'abattage massif du cheptel. Les paysans chinois étaient moins hostiles à la « commune » en tant que telle qu'aux excès du travail en dehors des champs. Contrairement à ce qui se produisit en URSS lors de la collectivisation forcée. l'instauration de la commune a été souvent accompagnée d'un réel progrès social (création d'écoles, de crèches, d'infirmeries) qui . quel que soit leur caractère primitif et rudimentaire, et sans qu'on puisse valablement parler à ce propos de « communisme ». constitue un progrès réel, compte de la misère abjecte du village chinois.

En outre, Mao Tsé-toung n'a rien de la rigidité de Staline. Il ne s'obstina pas très longtemps dans les pires erreurs. La prolongation excessive de la journée de travail fut rapidement combattue. Des 1959, on permit une certaine décentralisation des « communes », qui mit l'accent sur les « brigades de travail » (c'est-à-dire les anciens villages), et organisa la rétribution sur la base des « équipes de travail », c'est-à-dire de la quantité de travail pratiquement fournie par chaque

(1) Voici un exemple fourni par une monographie publiée dans la presse chinoise et sans doute conforme aux faits, puisque le contrôle est relativement facile. Il s'agit du village de Tungkuo, dans la province de Shantung, village composé de 217 familles, en grande majorité ouvriers agricoles très pauvres avant 1952. Le village possède 1.782 mou de terres, soit 119 hectares, dont plus

70% de terres sablonneuses avant la libération. D'abord, sur 1.100 mou de terres sablonneuses, panier par panier, le sable fut enlevé et mélangé avec de l'argile. Puis, une vingtaine de double puits d'eau furent creusés. En 1957, 183 puits furent creusés. Finalement, en 1958 blé et les légumes en on passa à la culture plantant le même temps, côte à côte sur les mêmes champs. Le résultat fut d'augmenter le rendement d'une moyenne de 75 kg. de céréales par mou en 1949 à plus de 200 kg. en 1957 et à un total de 300 kg. en 1961 (4 kg. de légumes étant comptés l'équivalent d'un kg. de cénéales), un tiers de la surface cultivée étant consacré aux légumes (Quotidien du Peuple, 28 septembre 1962). Ajoutons que, sur une production totale accrue de quelque 85 tonnes de céréales en 1949 à quelque 260 tonnes en 1957 et 390 en 1961, la part revenant à l'Etat sous forme d'impôt en nature s'est élevée en 1961 à 62 tonnes, soit environ 15 % de la production.

(2) E. Germain. « L'industrialisation des pays arriérés » (Quatrième Internationale, n° 5 17e année. février 1959).

producteur (3). Lexperience des « hautsfourneaux de poche » fut largement arrétée. Dès le début de 1961 (au 9º Plénum du CC). l'agriculture fut proclamée « la base de l'économie » et l'attention fut centrée sur elle et non plus sur l'industrie lourde. En novembre 1960 déjà. on avait réadmis des lopins privés, la culture privée de légumes et de fruits, elevage privé de pores et de poules, et le commerce privé aux « foires de campagne ». Dès 1961, l'agriculture commença à se relever des coups qu'elle avait reçus les années précédentes.

Quelle fut l'ampleur du recul? Les statistiques officielles à partir de 1958 deviennent sujettes à caution. Jusqu'à cette date, l'essor de l'agriculture fut généralement admis, même dans les sources capitalistes. La production de céréales (y compris des graines de soya), a connu approximativement l'évolution suivante:

En millions de tonnes 1936 150 .... 1949 113 1950 .... 132 1951 145 1952 ...... .... 164 1953 167 .... •• 1954 170 1955 184 1957 183 1958 210 (4) 1959 190 ..... 1960 162 1961 .. 172

La catastrophe de 1960 fut donc réelle; elle rejeta l'agriculture chinoise quelque huit années en arrière. L'effondrement du système des transports qui ne permit pas de secourir à temps les régions dévastées y contribua largement. Mais, par ailleurs, lassouplissement du système lui mis de surmonter le pire moment de crise sans qu'un effondrement général ne se soit produit. Le relèvement de la pro-

II. — DU II AU III®

Le premier plan quinquennal chinois avait été lancé en 1952 et devait s'achever en 1957. Il devait créer la base d'une industrie moderne avec une production de 5,5 millions de tonnes d'acier, 120 millions de tonnes de charbon, 18 milliards de kWh de courant électrique produit, 2 millions de tonnes de pétrole brut, 6 millions de tonnes de ciment. 800.000 tonnes de papier et 800.000 tonnes de sucre. Ces chiffres étaient certes extrêmement bas, calculés par tête d'habitant. Ils laissaient la Chine un pays essentiellement agricole et pauvre. Mais ils signitalent que la production industrielle avait quintuplé par rapport à 1949, que la force d'inertie avait ete vaincue, et que le pays etait lance sur une voie d'industrialisation qui lui assurerait une croissance rapide (5).

Le deuxième plan quinquennal avait été projeté dès le début des années 1950. Il devait s'étendre de 1957 à 1962. Mais ses objectifs furent modifiés en cours de rouduction s'est poursuivi en 1962; elle aura, sans doute atteint quelque 180 millions de tonnes de céréales. A la troisième session plénière du II° Congrès National du Peuple Chinois (en mars 1962), puis au X* Plénum du CC (en octobre 1962), la ligne du « rajustement et de la consolidation » fut officiellement proclamée in mit l'accent sur la nécessité pour dustrie d'aider l'agriculture, et plaça en gros un frein à tout nouvel investissement industriel important. sans doute conserve, mais avec les sera- Bref, le système plissements et les adaptations nécessaires pour éviter qu'il ne dégénère en organisateur de travail forcé.

(3) Diverses sources chinoises indiquent qu'en moyenne, chaque brigade s'efforce de distribuer environ 65 % de la production aux paysans, le reste étant partagé entre l'impot, les dépenses administratives, l'investissement productif et «l'accumulation dans la commune » (c'est-à-dire les dépenses sociales).

(4) Nous nous basons, à partir de 1958, sur les chiffres donnés par Edgar Snow dans son dernier livre. Il s'agit d'un témoin plutôt favorable au régime de Mao. Comme ses chiffres ne concernent que la production des céréales sans graines de soya, nous y avons ajouté le montant présumé de la production de ces graines. Selon le Far Eastern Economic Review du 27 septembre 1962, Mao Tse-toung aurait déclaré au maréchal Montgomery que la production était tombée à 150 milliens de tonnes en 1960 et s'élèverait à 160 millions en 1961 (encore une fois, sans graines de soya). Ces chiffres sont légerement plus bas que ceux de Snow. Newsweek (3 septembre 1962) parle d'une production de 215 millions de tonnes en 1958, qui serait tombée à 185 millions en 1959 et aurait, depuis lors, stagné autour de ce niveau ou même décliné encore un peu plus. On ignore ces chiffres incluent et la production de graines de soya et celle des pommes de terre, que certaines statistiques réunissent aux céréales alors que nos chiffres les excluent. PLAN QUINQUENNAL te pour tenir compte du « grand bond en avant ». La production semble avoir progressé effectivement par bonds jusqu'en 1960, dernière année pour laquelle nous disposons de chiffres officiels.

En 1958, la Chine dépassa la GrandeBretagne et l'Allemagne occidentale pour devenir, avec 270 millions de tonnes, le troisième producteur de charbon monde. La même année, la prduction de minerai de fer doubla, pour doubler de nouveau en 1959 et atteindre 20 millions de tonnes. La production d'acier bondit de 5 millions de tonnes en 1957 à 13,3 millions en 1959 et même à 18,5 millions

1960, mais ces chiffres incluent au moins un bon tiers de produits inutilisables des « hauts-fourneaux de poche »,

(5) Notamment par le fait qu'une partie croissante des machines industrielles nécegsaires à cette industrialisation furent, des 1957, construites dans le pays.

•depuis lors abandonnés. Des chiffres publiés en 1960, il est significatif que la production d'engrais chimiques (1,5 million de tonnes en 1960, contre 1,3 million de tonnes en 1959) refléta une augmentation relativement modeste, restant loin derrière l'objectif révisé pour 1962 (5 millions de consommation connut l'augmentation de tonnes), et que la production de biens la plus lente et un très grand écart par rapport aux objectifs du plan:

1957 1959 1960 - -Tissus de coton 5,0 7,0 6,5

(milliards de mètres) Sucre 0,9 1,1 1,3 (millions de tonnes)

Dès la fin de 1960, le « grand bond en avant » fut en fait arrêté et la période de « rajustement et de consolidation » entamée. Certains auteurs le dirent fort crûment: comme les objectifs du deuxième plan quinquennal avaient été atteints « en avance sur le calendrier », il ne fallait plus poursuivre la croissance industrielle pour le moment, économiser au maximum les fonds afin d'aider par priorité l'agriculture et l'industrie légère, et s'elforcer de consolider l'acquit (voir notamment le quotidien de Pékin Ta-kung Pao, 27 juin 1962).

Dans le cadre de cette période de rajustement, des publicistes chinois ont largement commenté la formule de Mao Tsétoung selon laquelle « l'agriculture constitue la base de l'économie ». Il ne s'agit pas seulement d'une réaction salutaire contre le dogme stalinien de la « priorité absolue de l'industrie lourde ». Il s'agit surtout d'une vision pragmatique, se rendant compte du fait que le recul de l'agriculture freina toute une série de branches industrielles qui emploient des matières premières agricoles. On décida donc de renverser le courant. L'industrie fut appelée à secourir l'agriculture, et ce de trois manières différentes: a) en multipliant la production de machiaer coles des d'ingrais chimide dra ail nes agricoles. d'instruments de travail source officielle chinoise, on fournit à ce sujet les chiffres suivants: en 1960-

1961 l'industrie chinoise produisit

40.000 tracteurs, ce qui constitue une augmentation de 2.000 % de la production annuelle de 1958. Pendant la même période, elle mit à la disposition de l'agriculture 6.000.000 de CV pour le système de drainage et d'irrigation, ce qui permit de doter pres de 19 millons d'hectares (près d'un cinquième de la terre cultivée de Chine) d'un système de drainage ou d'irrigation mécanique

(12 fois plus qu'en 1957 et 70 fois plus qu'en 1949). L'industrie fournit également à l'agriculture, pendant ces deux années, 150.000 charrettes à roues avec pneus, pour traction animale, et 10 millions de charrettes à bras à roues avec pneus.

b) en mettant à la disposition de l'agriculture des moyens de production et d'investissement prévus pour l'industrie en 1961-1962, et libéres du fait de l'arrêt général de lexpansion industrielle pendant ces années. Le quotidien de Pékin Ta-kung Pao cite un exemple dans son n° du 17 octobre

1962: les entreprises de construction de la région de Cheng-chow ont vendu aux communes des environs des matériaux de construction, de l'équipement. des instruments de travail, etc. pour une valeur totale millions de yuan pris sur leurs réserves non employées. Trois entreprises de construction du Réservoir Pekin-Miyun ont fait de même pour la somme de 720.000 yuan. Etc., etc. On remit également à la culture des terres réquisitionnées pour des constructions industrielles ou pour de grands travaux. c) en s'efforçant de substituer des matières premières industrielles aux matières premières agricoles. La production de textiles synthétiques pour remplacer la soie et le coton), de matières plastiques, etc., a ainsı connu un grand essor. Selon une dépêche de la

New China News Agency du 25 septembre 1962, la production de matières plastiques a augmenté 20 fois par rapport à 1952 (début du premier plan quinquennal).

Les éléments de référence dont nous disposons ne permettent pas de dire si l'industrie lourde a simplement maintenu en 1961 et 1962 le niveau de production atteint en 1960 ou si elle a reculé de quelque 10 à 25 %, ainsi que l'attirment certaines sources bourgeoises (de même que des propos colportés dans la plupart des capitales des « démocraties populaires »). Un certain recul local semble certain; on parle de l'arrêt d'un des fourneaux du nouveau centre sidérurgique de Wuhan. ainsi que de l'arrêt de certains hauts-fourneaux d'Anshan. Mais nous avons l'impression qu'il s'agit plutôt d'accidents fragmentaires que d'une tendance générale, ainsi que veulent le faire entendre les adversaires les plus acharnés de Mao.

En tout cas, les sources officielles chinoises ont publié certains chiffres de production de biens de consommation industriels — dont la production a été augmentée en 1960-1962 de même que celle de produits destinés à l'agriculture, en opPositen ces chiffres demontrent nues tres progrès réalisés par l'infrastructure industrielle chinoise . lui permettent déjà d'assurer une production de masse dans certains secteurs. Ainsi, la production de bicyclettes qui, avant la libénation, ne s'élevait qu'à une dizaine de milliers par an, a dépassé le million en 1962. Et durant cette même année. l'industrie chinoise a fabriqué 5 millions de montres ce qui ne laisse pas d'être impressionnant.

Au début de 1963, la R.P. de Chine est entrée dans la période du 3ème plan quin-

INTERNATIONALE quennal « sur la pointe des pieds » ainsi que l'affirme l'hebdomadaire britannique The Economist. L'image est appropriée, puisque aucun communiqué n'a accompagné l'événement des sons de trompette habituels. Aucun chiffre n'a été publié sur l'accomplissement du 2ème plan, secteur par secteur; aucun objectif n'a été publié pour le 3ème plan en tant que tel

Est-ce la preuve que les objectifs du 2ème plan n'ont pas été réalisés ? Est-ce plutôt la preuve que l'économie reste en transition, et que les dirigeants veulent

II. - DE L'AIDE SOVIETIQUE

L'Union soviétique a largement contribué au succès du premier plan quinquennal chinois, même si l'aide soviétique n'a jamais atteindre les dimensions qu'exigerait une industrialisation rapide et harmonieuse d'un pays comme la Chine. Pour l'ensemble de la période 19501953 le total des prêts accordés par r'U.R.S.S. à la R.P. de Chine s'éleva à quelque 2,1 milliards de dollars. Ce chiftre recoupe celui, fourni par Khrouch tchev. d'environ 2 milliards de dollars (8 milliards de roubles de l'époque) d'équipement industriel fourni par l'URSS à la Chine, bien que ces deux chiffres ne visent pas les mêmes marchandises (une partie de l'équipement fourni ne l'a pas été à crédit; une partie des crédits a porté sur d'autres produits que de l'équipement).

On sait également que l'U.R.S.S. qui, avant 1949 ne participait que pour 5% aux importations de la Chine, en fournit plus de 50 % en 1959, et que, pendant cette même année, plus de la moitié des exportations soviétiques de machines et près des trois-quart des exportations soviétiques d'installations industrielles complètes, étaient dirigés vers de Chine. Même si, à partir de 1956, la livraison payée se substitue de plus en plus à la livraison à crédit cette contribution soviétique à la réussite du premier ›lan quinquennal chinois a été importante. L'accord commercial sino-soviétique permit la construction de 300 projets industriels-clés, pour lesquels 10.000 spécia-

Total du commerce extérieur ..

% des Etats ouvriers .. ..

Les exportations de l'Allemagne orientale vers la Chine tombèrent de 240 millions de dollars en 1958 à 192 millions en 1959 et à 175 millions en 1960 ; celles de la Tchécoslovaquie tombèrent de 39 millions de livres sterling (près de 115 millions de dollars) en 1960 à 12 millions de livres (moins de 35 millions de dollars) en 1961 (Far Eastern Economic Review. 27 septembre 1962)

Mais la bureaucratie soviétique ne se la laisser « souffler » avant de la soumettre à un nouvel effort intense ? Ou est-ce simplement le reflet d'une certaine prulence, la volonté de ne publier des chif fres d'objectifs définitifs qu'après des vé rifications multiples? Les deux dernières hypothèses paraissent les plus probables. Il faut y ajouter la volonté des dirigeants chinois de démontrer qu'ils sont capables de se priver s'il le faut de l'aide soviétique et de progresser néanmoins - plutôt que de céder devant le chantage miéconomique, mi-idéologique du Kremlin. AU BLOCUS PAR LE KREMLIN listes soviétiques étaient venus en Chine.

Mais, des le début de l'année 1960 c'est sur le plan économique et sur celui des rapports commerciaux, que le conflit sinosoviétique se manifesta de la manière la plus brutale. En avril 1960, I'U.R.S.S. retira tous ses spécialistes de Chine, à un moment où à peine la moitié des proiets industriels mentionnés ci-dessus était achevée. Le volume du commerce SInOsoviétique déclina rapidement à partir de cette même année, et cette chûte devint catastrophique par la suite.

Le volume du commerce sino-soviétique tomba de 8,2 milliards de roubles en 1959 à 6,7 milliards de roubles en 1960 et à 3,31 milliards en 1961 (The China Quarterly.. Chine recevait 58 % des exportajuillet-septembre 1962). Alors qu'en 1959, tions soviétiques se dirigeant vers Etats ouvriers, cette proportion tombait en 1961 à 16 % d'un chiffre global d'ailleurs inférieur à celui de 1959. Alors !'U.R.S.S. livrait à la Chine pour 597 millions de dollars de machines et d'équinement en 1958 et pour 520 millions en 1960, ce chiffre tombe à 108 milions de dollars en 1961 . soit à près d'un sixième. Mais, en même temps, les machines et l'équipement fournis à l'Inde bourgeoise ont plus que triplé

Ce véritable blocus que la bureaucratie soviétique a organisé contre la Révolution chinoise ne fut pas effectué par la seule U.R.S.S. Témoin le tableau suivant du total du commerce extérieur chinois, également repris à la revue The China Quarterly (n° de juillet-septembre 1962). (Montant en milliers de livres sterling) 1951 1953 1955 1957 1958 1959 1960 1961 641 822 1092 1075 1379 1500 1383 868 55% 69 % 74 % 62 % 61 % 68 % 63 % 51 % contenta pas de mettre en pratique embargo sur les exportations d'équipement industriel vers la Chine. Elle obligea l'Etat ouvrier chinois à repayer une partie de ses dettes envers l'U.R.S.S. au moment même où la situation économique était la plus critique. D'après des sources soviétiques officielles, les exportations chinoises vers l'U.R.S.S. dépasserent les importations chinoises de marchandises soviétiques de 52 millions de livres sterling en 1959 ), de 11,1 millions en 1960 et de 65,8 millions en 1961 soit, pour les trois années de difficultés économiques en Chine, une balance commerciale créditrice totale de la Chine de 129 millions de livres ou de 375 millions de dollars. Pour se rendre compte de ce que cela signifie, il faut savoir qu'en 1960 alors qu'il y avait une famine dans certaines régions de la Chine et que tout le pays avait désespérément besoin de produits alimentaires. la Chine exporta (!) pour 36,5 millions de livres (c'est-à-dire pour 100 millions de dollars) de riz et de graines de soya en U.R.S.S. De même qu il faut savoir qu'en 1961 la Chine a dû acheter 5.5 millions de tonnes de céréales au Canada. . à lAustralie et à la France, et qu'en 1962, cette quantite aura atteint sans doute 4 millions de tonnes. Ainsi au moment où la Chine était menacée de tamine, non seulement la bureaucratie sovietique ne lui a pas fourni un grain de blé, mais elle lui a encore enlevé des marchandises avec lesquelles la Chine aurait pu gagner les dollars nécessaires pour acheter du blé ailleurs (les achats de 1961 coutèrent 370 millions de dollars en devises à • la R.P. de Chine !) (6). On voit, à la lumière de ces faits, que si le conflit sino-soviétique a sans aucun doute également des causes économiques - sans vouloir ici évaluer leur importance relative par rapport aux facteurs politiques, idéologiques et sociaux — celles-ci ne se rapportent nullement à un prétendu désir des dirigeants chinois que T'U.R.S.S. « partage tout son fonds d'investissements » avec eux, ou que Khrouchtchev imite Lénine qui - dans une situation caractérisée par d'autres relations démographiques - - offrit de partager « le dernier morceau de pain russe avec les travailleurs allemands » en décembre 1918. Il n'est pas non plus question de sacrifier le rythme de croissance de l'économie soviétique ou le relèvement du niveau de vie du prolétariat soviétique (b'en qu'une propagande petite bourgeoise en U.R.S.S. sème le bruit que si ce niveau de vie ne s'élève pas plus rapidement. c'est par suite de « l'aide à la Chine et à Cuba » - non sens manifeste puisque le total de l'aide soviétique accorciée à des pays étrangers n'atteint sans doute même pas 2 % du revenu national soviétique). Il est simplement question de mantester un mm'mum de solidarite promanifester un min mum de solidarité prolétarienne à l'égard d'un allié en détresse, de ne pas insister sur le remboursement de dettes à date fixe dans de telles conditions et de ne pas arrêter l'aide industrielle par représailles pour des liner dustrielle par roprésailles pour des divergences politiques.

Lorsque les dirigeants communistes chinois se plaignent de ce comportement de la bureaucratie soviétique, ils ont enticment raison. Et lorsqu'ils reprochent à I'U.R S.S. d'accroître en même temps son aide à des pays capitalistes, y compris à des dirigeants aussi réactionnaires de la bourgeoisie féodale que Nehru, ou même des dirigeants de l'oligarchie semiféodale comme le Shah de Perse, alors que les moyens font prétendument défaut

NALE 51 pour soulager un peu plus la misère des masses chinoises, cest leur argumentahon qui va droit au cœur de tout communiste sincère, et non les sophismes du Kremlin sur « l'importance du tiers-monde dans la lutte contre les menaces de guerre », le « tiers-monde » ici s'identiJant non pas avec les masses opprimée: des pays colonisés mais avec leurs gouvernements corrompus et réactionnaires.

Confrontés avec cette argumentation, certains dirigeants soviétiques, gênés au cours des discussions avec des communistes des « démocraties populaires » ou des pays capitalistes, ripostent que les dilficultés économiques en Chine sont en grande partie la faute des dirigeants chinois eux-mêmes ; que les dirigeants soviétiques les avaient avertis de ce qui allait arrıver, mais que Pékin n'a pas voulu suivre leurs conseils ; qu'une grande partie de l'équipement soviétique envoyé en Chine a été utilisé en pure perte ou même détruit par un emploi inapproprié et que . dans ces conditions, on ne pouvait pas demander raisonnablement à I'U.R.S.S. de continuer à déverser ses ressources limitées dans un tonneau sans fond...

Dans les prémisses de ce raisonnement, il y a, à côté d'inadmissibles outrances, une part de vérité puisque sans aucun doute, les dirigeants communistes chinois portent une lourde responsabilité pour les difficultés économiques de 1959-1961. Mais la conclusion tirée de ces prémisses n'a rien de commun avec la logique: « punir » un peuple de 650 millions d'habitants et la plus grande révolution vivante de cette époque parce que ses dirigeants n'ont pas voulu vous écouter, c'est digne du cynisme d'un Staline. Car ce sont bien les 650 millions de Chinois et non Mao TseToung seul I. qui sont « punis » par des représailles économiques qui réduisent la quantité de vivres et de marchandises disponibles dans le pays en pleine misère, qui ralentissent davantage encorele rythme de croissance économique lorsque celui-ci est déjà freiné par des erreurs commises et par des cataclysmes naturels (7).

(6) La R.P. de Chine a un surplus commercial avec plusieurs pays capitalistes en vue de se procurer des devises. Le surplus le plus important est celui de son commerce avec Hong-Kong, de 58 millions de livres en

1981 et de 65 millions au total 355 millions

(7) A la lumière commentaires dans la cidentale prennent de livres en 1962, soit de livres. de ces faits. certains presse communiste осne signification toute avril 1962 signala que les Chinois avaient décidé d'entamer ane « retraite extrêmement importante » sur tout le front idéologique, parce que le Jen-min Ji-bao du 29 mars parla de la nécessité de se montrer circonspect en matière de planification économique, en rapport avec les travaux de régularisation du fleuve Urumchi. Il se fait que cette « circonspection » est due à l'absence de cinq des six turbines hydro-électriques promises par VU.R.S.S. pour faire fonctionner le barrage de l'Urumchi. Le barrage est prêt, mais la centrale électrique ne peut pas encore commencer à fonctionner faute de turbines.

particulière, Ainsi l'Unità du 4

OUAT

Nul doute que ce comportement de la bureaucratie soviétique à l'égard de la Révolution chinoise a provoqué des échos défavorables dans pas mal de pays coloniaux, et ce n'est pas par hasard saas doute que le président Nyerere du Tanga-

Moyen adéquat pour mobiliser les réserves de main-d'œuvre, pour supprimer le chômage rural et le sous-emploi ouvert ou caché et pour assurer ainsi « l'investissement-travail » sur grande échelle, la " commune populaire » fut une mesure historiquement progressive introduite en Chine. Lorsqu'elle fut utilisée dans le but de provoquer un « bond en avant démesuré et dégénéra en une entreprise de travail forcé extra-agricole sur grande échelle, elle aboutit à un échec inévitable. Cet échec se solda par un recul de la production agricole, accentué par des catacismes naturels qui, combinés avec un effondrement du système des transPatime bin 190 début 1961. ta bietide ports, pousserent le pays au bord du P.C. responsable de cet etat de choses, modifia sa politique, decentralisa largement le travail au sein des communes, permit la réapparition d'un secteur privé dans la production et le commerce agricoles, et assura ainsi un redressement lent mais, semble-t-il, solide. Le système des « communes » survit à l'épreuve, se consolide et semble d'ailleurs posséder des avantages socio-politiques devant lesquels les marxistes révolutionnaires ne peuvent pas fermer les yeux (8).

Le recul de la production agricole et l'effondrement du système des transports désorganisèrent l'approvisionnement de l'industrie lourde en matières premières. Au même moment, les techniciens sovié- Au meme moment, tiques turent retires et les ivraisons d'équipement soviétique arrêtées, — dans plusieurs cas alors que des entreprises en voie de construction n'étaient pas encore achevées et ne pouvaient pas commencer à fonctionner, ce qui causa une grave crise financière.

Il en résulta la nécessité d'arrêter l'expansion de l'industrie lourde, de réduire ou d'arrêter la plupart des grands projets d'investissements, de se concentrer nyika a déclaré à la récente conférence de solidarité afro-asiatique que certains pays « socialistes » riches se comportent par rapport aux pays sous-développés comme certains pays impérialistes. sur l'industrie légère et sur l'amélioration de l'approvisionnement de l'agriculture en machines et en instruments de travail, ainsi que sur l'amélioration du niveau de consommation des producteurs. Le « grand bond en avant » avait abouti à la « période de rajustement et de consolidation », qui forma la transition du 2ème et du 3ème plan quinquennal.

Ainsi . L'industrie chinoise ne rattrapera pas l'industrie britannique en 1965 et elle est loin d'avoir rattrapé l'industrie japonaise. Le rythme de croissance économique s'est momentanément ralenti. Mais est-ce à dire que le 3ème plan quinquennal ne marquera pas de progrès spectaculaires ? Il serait imprudent de l'affirmer prématurément. La grande révolution chinoise n'a pas fini de nous étonner. Et le peuple chinois, ayant goûté du fruit jadis interdit du progrès industriel et culturel . se prépare à un nouvel effort pour sortir son pays du sousdéveloppement où un demi-siècle d'influence impérialiste prédominante et deux siècles de stagnation semi-féodale avaient précipité ce qui fut jadis et ce qui sera peut-être de nouveau demain la plus forte nation du monde.

10 février 1963. également des organismes d'Etat, également des organismes d'Etat, ementadire (8) Officiellement. les communes sont c'est-a-dire que les unités administratives du pays sont des communes des syndicats, part des fois, contenu réel.

constituées par les « congrès

= (Quotidien

Ouvrier, organe n° 24, 1961). Même si la pluil s'agit d'une forme sans formellement il y a la une organisation soviétique de l'Etat (qui a disparu en U.R.S.S.) puisque l'ensemble des producteurs agricoles et 80 % des producteurs du pays font partie des « communes ». La lutte pour la démocratisation des « communes » est le point de départ de toute lutte pour la démocratisation de l'Etat ouvrier chinois.

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