Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 18

Le coup d'Etat en Irak

Quatrième Internationale, n° 18 · mars 1963 · p. 6-8 · 1 799 mots

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L'isolement tragique qui a accompagné la chute du général Kassem fut une confirmation ultime à la caractère bonapartiste de son pouvoir et de la faillite totale de son action pendant les cinq années qui suivirent le renversement du régime réactionnaire de Nouri Saïd. Resté au pouvoir essentiellement en s'appuyant sur des forces sociales et politiques disparates qu'il utilisait les unes contre les autres sans être jamais le défenseur conséquent de l'une quelconque d'entre elles, Kassem ne trouva, au moment où il fut menacé, personne qui s'engagea pour le défendre. Il lui fut d'autre part impossible de miser sur une mobilisation quelconque, ne fût-ce que de certains secteurs des masses, car son incapacité de résoudre les problèmes fondamentaux pour lesquels les masses s'étaient dressées contre Nouri Saïd lui avait enlevé tout soutien populaire.

A la base de la révolution de 1958 se trouvaient trois exigences essentielles : l'unité arabe, l'émancipation de la tutelle de l'impérialisme représenté en Irak aussi par les trusts du pétrole, la réforme agraire radicale. Malgré ses proclamations, son nassérisme initial, ses menaces véhémentes, ses engagements envers les paysans, Kassem tourna le dos à Tunité arabe en rompant avec Le Caire, fut incapable d'éliminer l'emprise économique de l'impérialisme et ne réalisa qu'un simulacre de réforme agraire. Par surcroît, en niant toute autonomie aux Kurdes, il mit en question l'unité dans le cadre de TIrak même. Dans ces conditions, il pouvait tout au prolonger son pouvoir au moyen d'une répression sévère et en exploitant le caractère hétérogène de l'opposition dressée contre lui, mais son sort était réglé.

Au moment où nous écrivons cette note, nous ne disposons pas encore de tous les renseignements nécessaires sur la du nouveau groupe sur la composition précise de la coalition qui a formé le nouveau gouvernement. Certaines interprétations et certaines prises de position semblent fondées surtout sur la répression contre les communistes et sur les reconnaissances diplomatiques rapides de la part de toute une série de pays. Ce sont cependant là des éléments absolument insuffisants ou partiels. Nous reviendrons sur le premier ; quant au second, il est clair que, dans une situation très fluide, tout le monde (aussi bien les Etats-Unis que I'U.R.S.S, aussi bien l'Egypte que la Jordanie, par exemple) a voulu préserver ses possibilités d'exercer une influence, ce qui lui aurait été beaucoup plus difficile sinon impossible dans le cas d'une non reconnaissance du nouveau régime.

La presse de certains Partis communistes surtout a parlé d'une nature réactionnaire et promperialiste du coup d'Etat. Il se peut que, dans la constellation qui s'est imposée après la chute de Kassem, il y ait une composante réactionnaire et il est même probable que des forces ont cherché à exploiter la situation pour gagner des positions, renouer les fils des intrigues proimpérialistes, exercer leur propre répression antipopulaire. Mais, tout d'abord, il ne s'agit absolument pas de la tendance principale, ensuite il est fort peu probable que les éléments réactionnaires aient le dessus, une telle solution n'étant pas viable dans l'Irak d'aujourd'hui.

On a parlé aussi de coup d'Etat préventif. Sans entrer dans des analyses de détail, il est évident que la prolongation du régime de Kassem impliquait la possibilité de plus en plus grande d'éclatements subits, d'une véritable révolte des masses sur une large échelle. Les organisateurs du coup n'ignoraient pas cette perspective et ils se sont probablement préoccupés d'imposer par avance une solution de rechange. Mais qui sont-ils, ces fossoyeurs de Kassem ?

Ils appartiennent à des courants nationalistes et socialisants différents, parmi lesquels les éléments pronassériens (Aref) et les partisans du parti Baath sont les es probablement, à l'heure actuelle, les plus influents, Leur programme, c'est au fond de pousser à la réalisation du programme que Kassem lui-même avait accepté au début, mais qu'il avait ensuite abandonné. Autre chose est de savoir sous quelles formes ils pensent s'assurer un succès là où Kassem a fait faillite et, surtout, s'ils ont une véritable possibilité d'atteindre des résultats effectifs. Les semaines qui viennent donneront à ce sujet des indications significatives ; mais, de toute façon, il est désormais clair que les nouveaux dirigeants irakiens se trouvent en face des mêmes problèmes de base que ceux de tous les pays arabes du Moyen Orient. Synthétiquement, cela signifie que se pose pour eux encore une fois la question du nassérisme — dans le sens le plus large de cette formule.

Au Moyen Orient, la bourgeoisie nationale reste faible et parfois presque inexistante : elle est coincée entre les forces du passé féodal et de l'impérialisme d'une part, et les masses pauvres des villes et des villages de l'autre. Elle a suivi ce qui s'est passé en Egypte où, dans un intérêt ultime de conservation bourgeoise, Nasser a engagé une lutte contre l'emprise impérialiste contre les vieilles couches dominantes, en esquis sant une réforme agraire d'une certaine portée et en instaurant un contrôle de l'Etat sur une série de secteurs industriels importants, avec pour résultat qu'il s'est assuré pays arabes. Mais dans des pays plus petits, plus faibles, ou, répétons-le, un soutien des masses et la sympathie fervente des couches populaires de la bourgeoisie tous les est tres restreinte et n'a aucune base solide, une opération nassérienne s'avère beaucoup plus difficile et plus risquée (les masses pouvant rapidement déborder les directions réformatrices timorées). C'est pourquoi, de cette faiblesse d'une part et des nécessités d'expansion de la bourgeoisie égyptienne de l'autre, s'est précisée l'idée de l'unité arabe : en effet, si cette unité était réalisée dans un cadre économique et politique, la bourgeoisie de l'Egypte et du Moyen Orient semblerait avoir des perspectives moins éphé mères et pouvoir accomplir une tâche historiquement progressive d'une façon analogue à ce qu'ont fait autrefois d'autres bourgeoisies dans d'autres parties du globe.

Mais les faiblesses intrinseques et les intérêts contradictoires empêchent que l'unité arabe se concrétise, provoquant même l'échec des tentatives réalisées. D'une part, en effet. la bourgeoisie voudrait être sûre que mouvement inévitablement provoqué par une lutte véritable pour l'unité arabe, s'arrêtera au palier voulu par elle, alors qu'une telle garantie n'existe tout simplement pas. D'autre part, les couches bourgeoises des pays favorisés quant au pétrole - dont lIrak - ont très peu envie de partager avee d'autres — dont une grande Egypte — les royalties qu'elles reçoivent de l'exploisimilairement à ce qui s'est passé avec tation de leur sol et craignent en outre la Syrie, l'unité arabe ne cache une hégémonie égyptienne. Ce sont là des obstacles puissants, qui ne sauraient être éliminés que partiellement dans le cas où Nasser lui-même proposerait des formes d'unité plus souples et plus soucieuses des intérêts spécifiques que celles qui ont abouti à l'échec syrien.

Ainsi, dans le contexte mondial donné, les classes dirigeantes arabes bourgeoises de type bourgeois oscillent entre l'aspiration à une unité arabe et les tentatives de trouver des solutions à court terme dans le cadre des Etats nationaux actuels, entre la compréhension de la nécessité d'une politique réformatrice de type nassérien et la crainte que le mouvement des masses, une fois déclenché, ne les déborde rapidement. Le résultat est une instabilité profonde, qui dure déjà depuis des années et qui est destinée à se prolonger encore, en s'aggravant même.

du mouvement révolutionnaire pose des Dans une telle situation. problèmes extrêmement difficiles : car il s'agit, en substance, de comprendre la véritable nature du massérisme, d'en dénoncer les buts réels, de ne pas s'identifier avec lui, mais en même temps de ne pas s'isoler du mouvement des masses profond, qui veut l'unité arabe véritable, la réforme agraire radicale, une émancipation politique et sociale complète, tout en suivant encore la direction nassérienne qui, à ses yeux, représente le guide vers ces objectifs. Plus généralement, il s'agit de saisir le caractère inévitablement permanent de la révolution au Moyen Orient aussi et de repousser toutes les constructions fictives. bourgeoise soi-disant nécessaire et sur une alliance avec la bourgeoisie nationale.

Le cas du P.C. irakien est un exemple dramatique des conséquences qu'une ligne fausse peut impliquer. Il va de soi que nous nous sommes joints à la protestation du mouvement ouvrier international contre les persécutions frappant les communistes irakiens, qui nous exprimons en cette, circonstance notre solidarité. Mais cela ne nous empêche pas de dire qu'il s'agit, dans une large mesure, d'un véritable suicide politique.

Dans la crise révolutionnaire ouverte par le renversement du régime de Nouri Saïd, le P.C. irakien s'est refusé délibérément à exploiter les possibilités réelles qu'il avait de lutter pour le pouvoir et pour une issue socialiste de la crise du pays. Cédant aux pressions de la bureaucratie soviétique qui visait surtout à établir une alliance avec

Kassem, étant dupe de ses propres schémas opportunistes, il repoussa les critiques de sa propre aile gauche et accepta la perspective d'être une force d'appoint de Kassem, à savoir de lutter pour une « démocratie nationale>. Quand surgit le conflit entre

Kassem et les nassériens d'Irak, le P.C. s'opposa à l'orientation vers l'unité arabe dans une République arabe unie, il y a aurait moins de démosous le prétexte que, cratie que dans un Irak indépendant, qu'il y aurait done pour lui des conditions de luttes moins favorables. Par cette attitude et par sa participation irresponsable à la répression féroce de Kassem contre le courant nassérien, il se coupa de très importants secteurs des masses tout comme, en renonçant à une perspective de lutte pour le pouvoir et pour une réforme agraire radicale, il avait affaibli, au lieu de consolider, ses liens avec d'autres secteurs populaires. Comme il fallait s'y attendre étant donné la nature du kassémisme, son soutien au gouvernement contre les nassériens ne lui évita de suivre les nassériens dans les prisons du régime et d'être mis de nouveau hors la loi. C'est une telle attitude qui non seulement provoqua la rupture entre le P.C. et le courant mationaliste le plus avancé, mais qui expose maintenant les cadres militants du parti aux vengeances de tous ceux qui veulent exploiter le souvenir massacres de Mossoul. souhaitons qu'il y ait au moins acquit positif, savoir que les expériences tragiques de ces semaines stimulent chez les militants communistes irakiens des réflexions critiques sur la ligne de leur parti et les poussent à condamner l'opportunisme de leurs dirigeants, liés à la bureaucratie soviétique.

Il est dans l'intérêt du mouvement révolutionnaire arabe que ce processus différenciation se développe et que les cadres conscients soient de plus en plus nombreux à comprendre d'une part le caractère permanent de la révolution au Moyen Orient et d'autre part la nécessité de se présenter comme les partisans les plus conséquents de la lutte pour l'unité arabe, convaincus que c'est au cours de cette lutte que toutes les directions réformatrices plus ou moins timorées seront dépassées par le mouvement des masses qui, de par sa propre logique, évoluera vers des solutions de nature socialiste. 21 février 1963.

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