A tous ceux qui croyaient qu'on n'oserait pas jeter les armes nucléaires dans la balance d'un conflit précis, la crise de Cuba aura procuré un réveil cruel mais salutaire. Entre temps, les porte-parole de l'impérialisme américain ont proclamé publiquement l'adoption d'une nouvelle stratégie militaire, dite stratégie de la « counterforce », qui implique en fait la possibilité d'une guerre nucléaire préventive. Et tandis qu'à Genève se déroulent les interminables négociations sur l'arrêt des expériences nucléaires, beaucoup d'indices permettent de supposer qu'une nouvelle étape de la terrifiante course aux armements nucléaires est d'ores et déjà engagée.
Il est intéressant d'examiner les arguments que les stratèges de l'impérialisme américain utilisent pour justifier l'adoption de cette nouvelle stratégie. Selon l'ancienne stratégie, disent-ils, la guerre nucléaire aurait frappé dès sa première phase les grandes villes et centres de production de l'adversaire; elle se serait donc soldée, en l'espace de quelques minutes, par la mort d'au moins 100 millions d'Américains et de 150 millions de Soviétiques (ces chiffres ont été avancés pour les besoins de la cause, mais les ordres de grandeur sont significatifs). Le reste serait détruit dans une deuxième phase, si quelque chose subsiste qui vaille la peine d'être détruit.
Des centres principaux, la destruction se déplacerait ensuite vers les alliés et les centres industriels et urbains « secondaires » de chaque camp, jusqu'à ce que les forces de destruction nucléaires soient épuisées. Mais, d'après des calculs sérieux, ces forces suffiraient dès aujourd'hui à tuer plus de la moitié du genre humain. Et cette estimation ne tient pas compte des effets destructeurs dérivés, des détériorations du capital génétique du genre humain, pour ne citer que quelques aspects parmi les plus effrayants.
La stratégie dite de la « counterforce », par contre, permettrait déviter la catastrophe totale. L'impérialisme américain disposerait de tant de fusées à longue distance, qu'il pourrait se permettre le luxe de concentrer la première vague d'attaque exclusivement sur les bases de fusées soviétiques. Les Soviétiques réagiraient de même, du moment qu'ils disposent, eux aussi, des réserves nécessaires. Après cette première manche, on s'arrêterait un moment, on compterait les morts et on évaluerait les dégâts pour savoir si cela vaut la peine de continuer...
Cette perspective alléchante ne tient apparemment pas compte de la dispersion de plus en plus grande des rampes de lancement, de la mobilité croissante des fusées (fusées circulant sur trains, fusées transportées par sous-marins, fusées lancées par des avions qu'on s'efforce de garder constamment en vol). Elle abandonne, par contre, la fiction de la « guerre nucléaire défensive » et se révèle cyniquement en tant que doctrine de guerre nucléaire agressive et préventive. Et elle implique un accroissement du potentiel en fusées nucléaires, de la capacité de « surtuer » (overkill) l'adversaire. Ainsi, du moins, l'humanité sait-elle à quoi s'en tenir.
Le monde, frappé par cette puissance destructrice incalculable, serait-il encore habitable pour des hommes ? C'est une question à laquelle peut donner une réponse non un marxiste conscient de ses responsabilités, mais le biologiste, le physicien, le physiologiste et le spécialiste des radiations nucléaires. Le moins qu'on puisse dire, c'est que les réponses des savants ne sont guère très rassurantes. Ce monde atomisé serait-il « mûr pour le communisme » ? Le supposer, c'est oublier que, d'après le matérialisme historique, la société communiste ne se construit pas à partir de la conscience ou de l'enthousiasme des opprimés, si nécessaires qu'ils soient pour la revolution, mais bien à partir d'une infrastructure matérielle, d'un niveau déterminé de développement des forces productives.
Est-ce à dire que la description de ces conséquences effrayantes d'une guerre nucléaire mondiale « démoraliserait » les masses engagées dans la révolution coloniale, ainsi que les masses prolétariennes des pays impérialistes, et qu'elle les démobiliserait de leurs tâches révolutionnaires ? Déjà cette manière de poser le problème est étrangère à la méthode marxiste révolutionnaire. Celle-ci se fonde sur la vérité; elle proclame que la vérité est toujours révolutionnaire; elle ne pourrait jamais s'engager dans la voie du mensonge ou de la tromperie sur grande échelle — et certainement pas dans la voie du mensonge dont lirresponsabilité atteindrait des dimensions historiques: cacher à l'humanité laborieuse les menaces précises qui pèsent sur son existence même.
Mais il y a plus. Ceux qui utilisent cet argument du risque de démoralisation font, en réalité, preuve d'un manque de confiance absolument injustifié dans le prolétariat international. Ils ne voient pas que c'est précisément la menace nucléaire pesant sur l'avenir du genre humain qui peut être aujourd'hui dans de nombreux pays la principale force de mobilisation anti-capitaliste des masses. Ils ne comprennent pas la nécessité d'expliquer aux masses que le choix n'est plus entre le socialisme ou le maintien d'une société moins humaine, injuste et même barbare; mais qu'il est aujourd'hui entre le socialisme et la mort atomique, que le monde sera socialiste ou qu'il ne sera plus ! Et ils ne comprennent pas que si cette vérité est exposée avec suffisamment de force de persuasion aux travailleurs du monde entier, ceux-ci opteront pour le socialisme avec plus d'enthousiasme et plus de résolution que jamais dans le passé.
Car, tout en disant aux masses la vérité sur les dangers de mort atomique qu'impliquent les préparatifs de guerre de l'impérialisme, la IVe Internationale ne les appelle ni à la résignation, ni à la soumission, ni à la « coexistence pacifique » avec l'ennemi. Elle les appelle au contraire au combat. Son message au prolétariat se résume en cette formule: la lutte contre le danger nucléaire est possible et peut être efficace, à condition de l'affaiblir en multipliant partout les assauts contre le régime capitaliste, et de le frapper à temps dans ses métropoles et forteresses dernières.
Le développement de la révolution coloniale est incontestablement un moyen d'affaiblir l'impérialisme, de réduire le nombre de ses bases et de ses positions de repli, de réduire du même coup les variantes stratégiques qui lui sont ouvertes. Par ailleurs, l'alliance de fait entre le pouvoir soviétique et la révolution coloniale — du moins dans le sens de sa protection contre une agression nucléaire de la part de l'impérialisme américain — a fortement réduit la probabilité d'une riposte nucléaire à cette révolution. En fait, les derniers plans de Washington confirment à ce propos l'expérience de la guerre de Corée, de la guerre du Vietnam, de la guerre de Suez et du conflit de Cuba, où l'impérialisme n'a pas osé employer les armes nucléaires: c'est vers le développement de forces spécialisées dans la guerre des guérillas qu'il s'oriente, plutôt que vers la transformation de « guerres locales » menées contre la révolution coloniale en guerre nucléaire mondiale. Car les dirigeants de l'impérialisme sont arrivés à la conclusion qu'une telle guerre implique le risque d'être une guerre-suicide, non seulement au sens social, mais encore au sens physique du terme. Dans ces conditions, le « règlement de compte final » ne risque guère d'éclater à partir d'un conflit périphérique, mais se présentera en définitive devant l'impérialisme comme une réaction de désespoir, une attaque démente quand toutes les possibilités de repli et de survie auront été bouchées par les progrès inexorables de la révolution mondiale, par les reculs catastrophiques du régime capitaliste sur tous les continents.
Peut-on exclure l'hypothèse que, battu sur le front de la révolution coloniale, complètement chassé de plusieurs continents, ayant perdu plusieurs de ses alliés importants, empêtré dans des difficultés économiques croissantes, sur le point d'être complètement dépassé par la technique et la puissance militaire et économique des Etats ouvriers, l'impérialisme américain finisse par céder sans déclencher la guerre ? Théoriquement, on ne peut exclure cette hypothèse, surtout lorsque le suicide qu'impliquerait cette guerre ne serait plus seulement un suicide social, mais encore un suicide physique individuel de la plupart des dirigeants de la classe bourgeoise des Etats-Unis. Mais il serait extrêmement dangereux de se fonder dès maintenant sur cette hypothèse en tant que variante la plus probable. Et il serait totalement irresponsable de fonder sur elle les perspectives et la stratégie à long terme de la révolution mondiale.
L'exemple de l'impérialisme nazi a démontré qu'à partir dur certain point, la logique du système impérialiste se transforme effec tivement en démence organisée, et que la passion aveugle de défense du système prend même le dessus sur l'instinct de conservation individuelle. Ce n'est pas par hasard qu'aujourd'hui l'extrême-droite organise aux Etats-Unis une campagne sur le thème « rather dead than red » (plutôt mort que rouge). En outre, aussi longtemps que l'impérialisme américain conservera l'essentiel de ses forces, la marge d'incertitude restera sans doute suffisante pour que le déclenchement de la guerre nucléaire lui apparaisse non comme un suicide certain, mais plutôt comme un risque de suicide probable, auquel il subsiste cependant une chance d'échapper.
Dans ces conditions, le risque de la mort nucléaire subsistera pour le genre humain aussi longtemps que limpérialisme disposera des forces économiques, techniques et militaires suffisantes pour déclencher la guerre. Et la stratégie révolutionnaire ne peut pas se baser exclusivement sur la nécessité d'affaiblir l'impérialisme autant que possible de l'extérieur; elle doit se baser sur la nécessité de l'abattre de l'intérieur, l'affaiblissement qu'il aura subi entre temps de par les progrès de la révolution coloniale et des Etats ouvriers préparant et facilitant considérablement cette tâche finale, qui incombe au prolétariat des pays impérialistes.
Car si toute intervention extérieure à ce moment crucial déclencherait instantanément la riposte de l'holocauste nucléaire, l'arme nucléaire est très difficilement utilisable dans la guerre civile d'un pays essentiellement urbain comme les Etats-Unis. C'est donc la révolution prolétarienne victorieuse en Europe ou aux Etats-Unis qui portera le coup décisif à l'impérialisme, libérant ainsi l'humanité du spectre de la mort atomique.
Entre temps, tout ce qui va dans le sens du désarmement nucléaire de l'impérialisme, tout ce qui rend les masses conscientes de la nécessité de ce désarmement, tout ce qui les mobilise dans ce but, est hautement progressif et contribue objectivement à rapprocher le moment de la victoire du socialisme dans les pays impérialistes. Si le pacifisme était jadis fondé sur des illusions petites bourgeoises dans un monde dominé par les guerres inter-impérialistes, le pacifisme des masses des pays impérialistes dans un monde menacé par l'agression nucléaire de ces pays contre les Etats ouvriers est un sentiment éminemment révolutionnaire. Les marxistes révolutionnaires ont donc le devoir de participer aux premiers rangs dans les mouvements en faveur du désarmement unilatéral des pays impérialistes, dans les mouvements en faveur de la suppression des bases impérialistes sur les territoires d'autres pays capitalistes. Ces mouvements ne doivent pas seulement se diriger contre les installations d'armes nucléaires de la principale puissance impérialiste — l'impérialisme yankee —, mais doivent encore viser toutes les armes nucléaires des puissances capitalistes secondaires: la Grande-Bretagne, la France et demain peut-être l'Allemagne occidentale, la « force de frappe multinationale » de l'O.T.A.N., ou même le Japon.
En jouant le rôle d'initiateurs et de coordinateurs des mouvements de lutte pour le désarmement unilatéral des pays impérialistes, les marxistes révolutionnaires gagnent en même temps des positions à partir desquelles ils peuvent empêcher avec succès que ces mouvements ne débouchent dans une impasse. Car le mouvement pour le désarmement nucléaire des pays impérialistes est objectivement à la fois politique et anti-capitaliste. Il ne pourra progresser à la longue que s'il prend conscience de cette double nature de son combat, s'il cherche à fusionner avec le mouvement ouvrier en tant que tel et à épauler au sein de celui-ci toutes les forces capables de créer une direction de rechange par rapport aux directions traîtres, pro-impérialistes ou paralysées par le dogme de la « coexistence pacifique ».
En Grande-Bretagne et au Japon, les deux pays dans lesquels le mouvement antinucléaire a atteint le plus d'extension, cette impasse est déjà le plus clairement visible. Des marches, des manifestations, des expériences de désobéissance civile, des sit down, tout cela est utile en tant que moyen de réveiller, d'intéresser, de mobiliser les masses. Mais, en soi, aucune de ces méthodes ne peut aboutir au but, car le désarmement de la bourgeoisie impérialiste se confond en définitive avec son renversement.
C'est pourquoi, au sein du mouvement antinucléaire, les marxistes révolutionnaires ont le devoir de multiplier les initiatives et de lancer les mots d'ordre transitoires qui aident les masses participant à ces mouvements à prendre conscience du fait que leur lutte n'est qu'un aspect de la lutte générale contre la classe et le régime capitalistes pour la reconstruction socialiste de la société. C'est pourquoi ils doivent rattacher cette lutte antinucléaire à des formules de désarmement total de la bourgeoisie au pouvoir, à des formules de gouvernements se substituant aux gouvernements de la bourgeoisie et seuls capables d'effectuer en pratique ce désarmement, à des formules de rupture complète avec l'alliance impérialiste — sans laquelle tout « désarmement » devient une farce —, à des formules d'un pouvoir nouveau naissant dans les usines, les ateliers et les bureaux, seul capable d'assurer qu'aucune arme nucléaire ne sera plus transportée, produite ou stockée, que toutes les armes existantes seront détruites, et seul capable d'assurer la destruction de toutes les structures militaires, politiques et sociales intéressées à la course démente aux armes nucléaires, c'est-à-dire au pouvoir des ouvriers et des paysans pauvres.
20 février 1963.