La nomination de Malcolm MacDonald comme gouverneur du Kenya, la visite à Londres du Premier ministre de l'Ouganda, Obote, et du Président du Tanganyika, Nyerere, afin de réclamer l'accélération de l'indépendance du Kenya, la visite au Kenya de Duncan Sandys, tout cela tend à avancer la date de l'indépendance du Kenya vers la fin de 1963, avec des élections et une complète autonomie interne pour mai ou juin 1963.
Cependant, les derniers mois ont vu se développer une situation politique nouvelle. Le KADU, réactionnaire, pleinement soutenu par les colons, a réussi à jouer sur les différences tribales et a pu détourner la situation politique du Kenya vers ces problèmes. La question du régionalisme fut admise par le KANU et, bien que le KANU eut l'intention de restreindre fortement les pouvoirs des assemblées régionales, la question de diviser le pays en unités à base tribale ranima toutes les vieilles fidélités tribales, y compris au sein du KANU luimême. Le KANU vient de connaître ces mois-ci une série de scissions el va se présenter aux prochaines élections considérablement affaibli ; il n'arrivera pas à réunir la majorité écrasante qu'il avait auparavant.
Le KANU a toujours été une large organisation de front commun, avec l'unique objectif unitaire de l'indépendance. Par son insertion dans la machine gouvernementale coloniale, il a déjà commencé à se décomposer. Outre les divisions tribales, la division entre droite et gauche, qui a toujours existé dans le KANU, a favorisé une nouvelle dispersion. Mais, bien que la confusion paraisse à son comble, les divergences fondamentales reposent sur la question de la terre, sur l'attitude envers les colons britanniques et sur la forme de l'indépendance.
L'impérialisme anglais est tout à fait satisfait que la situation puisse se détériorer, conscient que les passions tribales ne porteraient pas tort à ses intérêts et que « l'expérience du gouvernement » d'anciens militants du KANU lui serait profitable. Mais maintenant il lui est visiblement nécessaire d'aller vers l'indépendance, de peur que la confusion et l'impatience des masses ne mènent à une explosion. En outre, il a cherché à éliminer le facteur le plus explosif de la scène politique du Kenya: la soif de terres de la paysannerie africaine. Ainsi un million d'acres (un acre = 40 ares) de terres appartenant précédemment à des propriétaires européens doivent être accordés à 20.000 familles africaines, dont 12.000 la première année. Mais même un programme fracassant comme celui-ci ne suffit pas à faire face à la soif des terres, particulièrement celle de deux millions de Kikuyu, dont un tout petit nombre seulement se verra attribuer des terres ; ce plan vise en réalité à mettre sur pied une classe de koulaks africains, et n'a rien de commun avec une réforme agraire authentique. En outre, le plan tend à développer des jalousies tribales et à dresser les Africains les uns contre les autres.
L'aile droite du KANU, autour de Tom Mboya, a continué de jouer un rôle confusionniste et réactionnaire. Cest à cause de sa tactique de compromis que le KADU a eu la possibilité de prendre l'initiative et d'amener au premier plan les questions tribales réactionnaires. C'est par sa faute que le KANU accepte maintenant de s'en remettre à Duncan Sandys pour décision finale sur tous les points en discussion entre le KADU et le KANU, et de se conformer à ses décisions. C'est à cause de l'aile droite que les frontières constitutionnelles ont été acceptées, bien qu'elles favorisent outrageusement le KADU et le tribalisme. C'est à cause de l'aile droite que le KANU a capitulé sur le régionalisme et qu'il est même possible que la juridiction sur la terre soit entre les mains des assemblées régionales, dépendant du bon plaisir de Sandys.
L'aile gauche manque de clarté sur ces points et il est nécessaire qu'elle cherche à se tirer de la présente confusion et de l'atmosphère réactionnaire qui empoisonne la politique au Kenya. Elle doit se baser par-dessus tout sur une chose: le formidable militantisme des masses africaines, et particulièrement le désir de terre des masses paysannes. Il est impossible de dévoyer longtemps les masses militantes vers le tribalisme ; car, pour aussi réactionnaire que soit la future constitution, les revendications élémentaires des masses se feront jour a travers. L'Armée de Libération de la Terre est une garantie que les politiciens corrompus ne pourront pas tout faire marcher à leur guise.
Le Kenya a besoin d'un parti socialiste, révolutionnaire, aux idées claires, puissant. Ceci ne veut pas dire qu'on ne devrait pas mener la lutte dans le KANU, car il serait erroné d'abandonner la confiance des masses à l'aile droite d'une manière com. plète. Mais il est également impossible de laisser les trahisons se poursuivre sans opposition et sans créer une alternative. La première tâche est de dissiper la confusion qui règne dans les ceroles de gauche du Kenya, au moyen d'une politique concrète. Par là, l'orientation des corrompus qui forment l'aile droite dans la vie politique du Kenya deviendra plus apparente et la gauche en paraîtra plus isolée. Mais c'est de cet isolement apparent que naîtra réellement une orientation nouvelle.
Avec la question de l'indépendance du Kenya se pose la question de la Fédération de l'Afrique orientale. L'ancien « Haut Comité de l'Afrique orientale » du colonialisme anglais a transformé en un Marché commun les anciens « territoires » de l'Ouganda, du Tanganyka, du Kenya et de Zanzibar. Ce marché commun devait profiter aux colons du Kenya qui disposaient ainsi d'un marché de plus de 20 millions d'hommes et, par les manipulations des impôts, avaient la possibilité de se servir d'à peu près toutes les ressources financières pour développer le seul Kenya et y concentrer presque toute l'industrie. Les gouvernements de l'Ouganda et du Tanganyika cherchent maintenant à étendre cette fédération et à en faire une Fédération de l'Afrique orientale munie d'un gouvernement centrai doté de pouvoirs spéciaux pour le dévelop pement afin que les ressources soient équitablement réparties dans toute l'Afrique orientale. Le dénuement extrême des nouvelles nations d'Afrique orientale les pousse fortement vers de telles solutions. Mais naturellement, sans des mesures socialistes, un tel Marché Commun ne peut pas donner grand chose. Les socialistes doivent soutenir le principe d'une République fedérative Socialiste d'Afrique orientale, avec la nationalisation de toutes les richesses naturelles et minérales, la terre aux pay-
ALE 63 sans et un plan commun de développement économique, en particulier de l'industrie, et de modernisation de l'agriculture.
Un tel programme contrasterait de façon intéressante avec la conception du gouvernement du Tanganyika de « UJAMAA » ou «Socialisme africain », basée sur le mouvement coopérateur et le mouvement d' « auto-assistance ». Le mouvement coopérateur a atteint au Tanganyika un développement important et il exporte actuellement plus du quart des exportations du Tanganyka, égalé seulement par Israël et le Danemark. Mais ce mouvement coopérateur qui se développe toujours manque même de la base matérielle qu'il a dans ces pays, et part d'un niveau de vie et de technique fantastiquement bas. La seule solution réelle serait dans une aide d'Etat massive, l'industrialisation rapide du pays, etc... Mais le gouvernement poursuit sa tâche principalement avec le vieil appareil colonial, aucun holding impérialiste n'est touché, les revenus du gouvernement sont maigres, et la fraction de l'aide gouvernementale allouée à l'agriculture l'est encore plus. En fait, le « socialisme africain » rereprend les accessoires du socialisme et les méthodes des Etats ouvriers et veut ignorer l'essentiel : l'expropriation du capitalisme. Ceci est spécialement vrai du mouvement d' à canaliser l'enthousiasme pour l'indépendance et le soutien massif du TANU, le parti du gouvernement, vers le travail volontaire de construction de puits, de routes, de terrains de football, de maisons, etc... Il essaie de mobiliser les sous-employés des villages pour qu'ils se tirent se tirent d'affaire seuls. Mais il ne peut avoir qu'un faible succes : le niveau de la technique reste inchangé, il n'y a aucune amélioration en vue: I « auto-assistance» a un élan temporaire : elle le perdra rapidement, à moins qu'elle ne soit placée dans un contexte de mobilisation révolutionnaition du capitalisme et une attaque défini. re des masses, couronnée par l'expropriative contre le féodalisme et le tribalisme
Une quelconque Fédération d'Afrique orientale aurait à surmonter les obstacles des intérêts réactionnaires, du tribalisme, du féodalisme (en Ouganda) et des intérêts des colons européens. De plus en plus, elle aurait à faire face à l'obstacle que constitue la bourgeoisie africaine naissante en Afrique orientale, bourgeoisie qui cherchera de plus en plus à se replier sur sa « construetion nationale » propre, à assurer la sécurité de ses profits personnels.
Il reste à ceux qui prennent réellergent à cœur les intérêts des masses, dans tous les partis nationalistes d'Afrique orientale et en dehors d'eux, à étudier le problème d'un point de vue marxiste, car une compréhension marxiste révolutionnaire est
QUAT seule capable de fournir le programme nécessaire à une progression vers une République Socialiste Fédérative d'Afrique orientale.
Dernier point : il est nécessaire de briser la conspiration du silence qui est faite au sujet de la répression par l'impérialisme anglais de la direction du Parti Nationaliste de Zanzibar. Cela fait maintenant environ seize mois que quinze dirigeants du ZNP sont emprisonnés sans jugement, sur des accusations fausses, par l'impérialisme anglais, bien que le ZNP ait eu la majorité relative aux dernières élections.
Le ZNP est bien connu comme le parti d'Afrique orientale le plus à gauche, et c'est pour cela que la répression a été cachée, même par la gauche. Il est temps que la vérité soit connue et qu'une campagne soit engagée pour leur libération, particulièrement en Angleterre. La répression se poursuit contre l'organisation des jeunesses du ZNP et les syndicats progressistes.
Libérez • Abdul (Babu) Rahman Muhhammed !
Libérez tous les prisonniers politiques de Zanzibar !