Aux approches du 45 anniversaire de la Revolution d Octobre, gouvernement sovietique a procédé à la « réhabilitation » de Boukharine, Radek, Piatakov, etc.. Rehabilitation juridique, certes, non politique. Mats pour les représentants de la bureaucratie soviétique, la réhabilitation juri dique est déjà une démarche dangereuse à laquelle ils se résignent devant les exigences de la société soviétique d'aujourd'hui qui voit dans la condamnation des méthodes de Staline une garantie qu'elles ne reviendront plus jamais :
Doublez, triplez la garde devant cette tombe, Afin que Staline ne se lève pas Et avec Staline le passé. .... . Nous l'avons enlevé du mausolée Mais comment extraire Staline Des héritiers de Staline? Tant qu'il y aura sur la terre Des heritiers de staline il me semblera que Staline Est encore dans le mausolée. Ces vers du poème d Evtouchenko, publie dans la Pravda du 2l octobre Ils paraissent avec lautorisation de Khrouchtchev, mais celuici recourt à une attaque contre son ancien patron chaque fois qu'il est en difficulté et qu'il veut s'attirer les sympathies des masses.
Les dernières réhabilitations sont d'autant plus dangereuses pour la bureaucratie qu'à la différence des précédentes — qui avaient porte sur les militaires et sur d'anciens staliniens liquidés après le 17° Congrès — elles concernent pour la première fois les oppositions politiques du Parti bolchevik : la droite. en la personne de Boukharine, et la gauche avec Piatakov et Radek. Et, surtout, en portant un coup aux 2º et 3ª procès de Moscou dont ces hommes furent les principaux accusés présents, on soulève la question du le procès, celui de Zinoviev et de Kamenev, et plus encore la question de l'accusé Numéro 1 des trois procès: Léon Trotsky.
Le gouvernement soviétique a procédé aux réhabilitations de façon plus que discrète : les familles ont été prévenues, les correspondants étrangers ont pu télégraphier la nouvelle, mais en U.R.S.S., les choses n'ont été connues que de bouche à oreille. On est loin du monument aux communistes victimes de Staline que Khrouchtchev avait promis d'ériger lors du XXII° Congrès. L'honneur de la Révolution d'Octobre, la rénovation du communisme en U.R.S.S. et dans le monde ne peuvent résulter des procédés hypocrites d'aujourd'hui. Toute la vérité doit être connue et hautement proclamée.
Un des plus douloureux chapitres de l'histoire du mouvement révolutionnaire en U.R.S.S. a été constitué par le sort qui fut fait aux opposants à partir de 1927. On connaissait avant la guerre les récits de Ciliga. Depuis la liquidation des camps, en 1956, des nouvelles commencèrent à arriver. Nous publions ci-dessous un article, signé M.B., intitulé « Les trotskystes à Vorkuta», qui a paru dans le numéro d'octobre-novembre 1961 de l'organe des mencheviks russes « Le Messager socialiste ». Ce récit correspond à des informations qui nous étaient parvenues d'autres sources et il ne peut y avoir de doute quant a lauthenticité des fails qu'il expose Ce récit, à la fois grandiose et horrible, n'est pas celui d'une époque lointaine, mais une étape dans la vie du mouvement communiste et l'Union soviétique qui n'a pas encore surmontée et qui ne pourra l'être que lorsque les communistes dans le monde aborderont l'examen de ce passé avec courage. sans tabous, non seulement pour condamner les crimes de Staline, mais aussi pour extirper les causes sociales qui sont à l'origine de ces crimes.
Milieu et fin des années 1930, les trotskystes formaient, à Vorkouta, un groupe assez disparate ; une partie d'entre eux avait conservé son ancien nom de « bolcheviksléninistes ». A la mine, ils étaient près de 500 personnes, au camp de Oukhto-Petchora, près d'un millier et, dans lensemble du rayon de Petchora, certainement plusieurs milliers.
Il s'agissait là de trotskystes orthodoxes, demeurés fidèles jusqu'au bout à leur plateforme et à leurs dirigeants. En 1927, à la suite des résolutions du 15° Congrès du parti, ils furent exclus du Parti communiste et, en même temps, arrêtés. Se trouvant, depuis, en détention, ils continuaient toujours à se considérer comme communistes : quant à Staline et ses partisans — « les hommes de lappareil > — ils les qualifiaient de rénégats du communisme.
Parmi ces « trotskystes » se trouvaient aussi des gens qui, formellement, n'avaient jamais appartenu an P.C. et qui ne rejoignirent l'Opposition de gauche — mais lièrent alors, jusqu'au bout, leur sort au sien — que lorsque la lutte de l'opposition prit un caractère aigu.
En plus de ces véritables trotskystes se trouvaient alors, dans les camps de Vorkouta et d'ailleurs, plus de 100.000 internés qui, membres du parti ou des jeunesses, avaient adhéré à Popposition trotskyste puis, à différentes époques et pour diverses raisons (dont les principales furent, évidemment, les répressions, le chômage, les persécutions, l'exelusion des écoles et facultés, etc.), furent contraints de & se repentir de leurs fautes » et de s'éloigner de l'opposition.
Les trotskystes orthodoxes arrivèrent à la mine durant l'été 1936 et vivaient en masse compacte dans deux grandes baraques. Is se refusèrent catégoriquement à travailler dans les puits ; ils ne faisaient que le travail de surface, et durant 8 heures seulement, et non pas 10 et 12 ainsi que le voulait le règlement et que le faisaient les autres internés. Is le faisaient de leur propre autorité, d'une manière organisée, et ignoraient ouvertement les règlements du camp. Dans leur ensemble, il y avait déjà près de dix ans qu'ils étaient déportés. Au début, ils furent envoyés dans des isolateurs politiques, puis, ensuite, exilés à Solovka; enfin, ils arrivèrent à Vorkouta. Les trotskystes formaient l'unique groupe des internés politiques qui critiquaient ouvertement la « ligne générale » stalinienne et offraient une résistance organisée aux geôliers.
LES DIFFERENTS GROUPES TROTSKYSTES Cependant, au sein de ce groupe, il y avait aussi des divergences. Certains se comptaient comme disciples de Timothée Sapronov (ex-secrétaire V.Z.I.K.) (1) et se faisaient appeler « sapronovistes » ou « démocrates-centralistes» (décistes). Ils affirmaient être plus à gauche que les trotskystes et estimaient que la dégénérescence bourgeoise de la dictature stalinienne s'était déjà accomplie à la fin des années 1920 et que le rapprochement d'Hitler et de Staline était très probable. Cependant, en cas de guerre, les « sapronovistes» se déclaraient pour la défense de 1U.R.S.S.
Parmi les « trotskystes» trouvaient également des partisans des « droitiers», c'est-à-dire de Rykov et de Boukharine, ainsi que des adeptes de Chliapnikov et de sa plateforme « opposition ouvrière ».
le L.D. Trotty: es defendaient groupe ment la these dite de Clementes : L'ennem Mais la grosse majorité du groupe était formée de vrais trotskystes, de partisans est dans notre pays. Il faut d'abord écarter le gouvernement réactionnaire de Staline et seulement après organiser la défense du pays contre l'ennemi extérieur » (2).
QUELQUES DIRIGEANTS
Malgré leurs divergences, tous ces groupes, à la mine, vivaient assez amicalement sous un seul dénominateur commun : « les trotskystes ». Leurs dirigeants étaient Socrate
(1) Soviet Suprême de I'U.R.S.S.
¡* (2) L'auteur de l'article défigure la pensée trotskyste sur cette question. La « thèse Clemenceau », énoncée en 1926-27, quand l'opposition était encore dans le parti bolchevik, signifiait que celle-ci ne renonçait pas à lutter pour changer la ligne du Parti et de l'Etat en temps de guerre. Dans un article du 25 septembre 193) les armes prévoyant la guerre de I'U.R.S.S contre le nazisme, Trotsky Tout en portant à la main, des coups Hitler, les bolcheviks-léninistes mèneront même temps une propagande révolutionnaire contre Staline, préparant son renversement pour une étape suivante, peut-être très proche ».
Guévorkian, Vladimir Ivanov, Melnais, V. V. Kossior et l'ex-secrétaire de Trotsky, Posnansky.
Guévorkian était un homme calme, bien équilibré, raisonnable, plein de bon sens. Il parlait sans se presser, pesant ses mots, fuyant toute affectation et tout geste théâtral. Jusqu'à son arrestation, il travaillait comme savant à l'Association russe Centres de Recherches scientifiques de l'Institut des Sciences humaines, C'était un Arménien et, à celte époque, il avait sensiblement 40 ans. Son frère cadet était interné avec lui.
Melnais, un Letton, était un peu plus jeune que Guévorkian. Après avoir été membre du Comité central des Jeunesses communistes, il avait fait des études à la Faculté de Physique et de Mathématiques de l'Université de Moscou où, en 1925-27, il était la tête d'un groupe fort important (quelques centaines de personnes) d'étudiants oppositionnels. Aux réunions de l'Université, quand Melnais intervenait, les staliniens soulevaient une tempête de bruits et de cris, Tempêchant de parler. Mais obstinément, opiniatrement. Melnais attendait ; quand les hurleurs étaient à bout de souffle, fatigués et se taisaient, le président de l'assemblée, faisant tinter sa sonnette, lui déclarait : « Votre temps de parole est écoulé ! ». — « Pardon, c'était votre temps. Vous vous êtes démenés comme de beaux diables et vous avez crié; moi, je me suis tu. Maintenant, c'est à moi de parler », répondait Melnais qui, ensuite, s'adressait à l'auditoire.
Fin 1921, Melnais fut un des premiers opposants de l'Université à être arrêté. Son arrestation provoqua une explosion d'indignation parmi les étudiants. Dans les couloirs et les amphithéâtres de l'Université, on racontait les détails révoltants de l'arrestation. ment, était enceinte. Durant la nuit, les douleurs de l'accouchement commencèrent. Ayant appelé une ambulance par téléphone, Melnaïs allait et venait nerveusement dans l'apparcelle-ci et laisse entrer trois personnes habillées en civil: « Par ici, s'il vous plaît, tement, attendant le médecin. Entendant sonner à la porte d'entrée, il ouvre vivement ma femme est vraiment mal», dit-il, montrant le chemin. « Minute ! - l'arrêta un des hommes en civil — pour l'instant, nous ne nous intéressons pas à votre femme, mais à vous personnellement » ; et il lui exhiba un mandat de perquisition et d'arrêt. Très bientôt arrivaient le médecin et les infirmiers des secours rapides ; la femme de Melnaïs fut emmenée à l'hôpital... et lui-même à la Loubianka.
Depuis ce temps-là, Melnaïs était interné. Dans les isolateurs politiques et en exil, il travailla beaucoup sur les problèmes économiques et s'avéra bientôt un économiste éminent et de talent.
Vladimir Ivanov était un homme râblé, au visage rond et plein de gros marchand, aux grosses moustaches noires et aux yeux gris intelligents. Malgré ses 50 ans, on sentait en lui une grande volonté et une force d'ours. Vieux bolchevik et membre du Comité central, Ivanov, jusqu'à son arrestation, dirigeait le chemin de fer sino-oriental. Il avait adhéré, ainsi que sa femme, au groupe des « centralistes démocrates » (décistes) et se rangeait du côté des partisans de Sopranov. Quand le 15° Congrès décida l'incompatibilité de l'appartenance à l'opposition et de l'appartenance au P.C., Ivanov quitta de lopposition ce qui, malgré tout, ne le sauva pas : il fut arrêté après l'assassinat de Kirov.
An camp, il était responsable du chemin de fer à voie étroite reliant la mine de Vorkouta à la rivière Oussa. En 1936, selon les directives du centre. la N.K.V.D. du camp manigança une affaire d'accusation dans laquelle Ivanov était accusé de sabotage de ce jouet de chemin de fer long de 60 kilomètres. Un jury spécial du haut tribunal de la République socialiste soviétique autonome des Komis vint au camp. Siégeant à huis-clos, après avoir lu l'acte d'accusation, il s'adressa à Ivanov : « Que pouvez-vous dire pour votre justification ? — Vous avez vos directives: vous avez pour mission de remplir toutes les formalités nécessaires et de sanctionner lâchement, par la peine de mort. Vous êtes obligés de remplir cette tâche. Ces accusations, vous le savez aussi bien que moi, sont forgées de toutes pièces et ont été préparées par les fonctionnaires complaisants de la police stalinienne. Alors, ne vous compliquez pas la tâche ; faites votre affaire. Quant à moi, je me refuse de participer à votre Demandez-leur done — dit-il en montrant du doigt trois pseudo-témoins pris parmi les comédie judiciaire. internés de droit commun - pour un paquet de makhorka, non seulement ils vous confirmeront que je suis un saboteur, mais également un parent du Mikado».
Le tribunal ne put en obtenir rien de plus ; il ne lui resta donc qu'à interroger les « témoins » commis. L'instruction à l'audience fut écourtée. Par contre, la délibération du jury dura fort longtemps: appel téléphonique, longue attente pour la réponse et, finalement, la sentence fut prononcée: « Mérite la peine la plus haute; mais, tenant compte de ... et de ..., celle-ci est commuée en 10 ans de réclusion ». Et le regard fuyant. n'osant regarder Ivanov, les jurés ramassèrent vivement leurs papiers et s'éloignèrent.
Les faux témoins à charge, cherchant à se justifier, s'approchèrent, tremblants, d'Ivanov. « Foutez-moi le camp, salauds ! », rugit-il; et il se retira dans sa baraque.
Kossior était un homme d'âge moyen, de très petite taille (presque un nain) une grosse tête. Avant son arrestation, il avait un poste dirigeant à la direction des Pétroles. Son frère, Stanislas Kossior, siégeait alors au Bureau politique et, en même temps, était secrétaire du Comité central du Parti communiste ukrainien (3). Au camp, Kossior travaillait à la chaufferie, amenant avec une brouette le charbon nécessaire aux
Usa première femme, une Ukrainienne de qui il avait divorcé, et la seconde, une Russe qu'il avait épousée en déportation.
Posnanski, un beau brun bien bâti de 35-38 ans, était passionné de musique et du jeu d'échecs. Le deuxième secrétaire de Trotsky, Grigoriev, se trouvait alors quelque part le long de la Petchora.
1936: A LA SUITE DES PROCES DE MOSCOU A l'automne 1936, aussitôt après les simulacres de procès contre les dirigeants de l'opposition : Zinoviev, Kamenev et les autres, tout le groupe des trotskystes « orthodoxes » se trouvant à la mine se réunit en vue de délibérer.
Ouvrant la réunion, Guevorkian s'adressa aux présents : « Camarades ! Avant de commencer notre réunion, je vous demande d'honorer la nos camarades, guides et dirigeants, morts en martyrs par la main des staliniens traitres à la révolution ». L'assemblée entière se leva. Puis, dans un bref discours très tranchant, Guevorkian expliqua qu'il s'agissait d'examiner et de résoudre le problème-clef : que faire et comment se comporter par la suite? « Il est maintenant évident que le groupe des aventuriers staliniens achève son coup d'Etat contre-révolutionnaire dans notre pays. Toutes les conquêtes progressives de notre révolution sont en danger de mort. Non seulement les ténèbres du crépuseule, mais ceux de la nuit noire et profonde, enveloppent notre pays. Aucun Cavaignac n'a fait couler autant de sang des classes laborieuses que ne le fait Staline. Anéantissant physiquement tous les groupes oppositionnels du parti, il aspire à une dictature personnelle sans partage. Le parti et le peuple entier sont soumis l'examen et à la justice sommaire de l'appareil policier. Les pronosties et les appré hensions les plus sombres de notre opposition se sont pleinement confirmés. La nation glisse irrésistiblement dans le marais thermidorien. C'est le triomphe des forces centristes petites-bourgeoises, dont Staline s'avère l'interprète, le porte-parole et lapôtre. Aucun compromis avec les traîtres staliniens et les bourreaux de la révolution n'est possible. Demeurant jusqu'au bout des révolutionnaires prolétariens, nous ne devons nous nourrir d'aucune illusion en ce qui concerne le sort qui nous attend. Mais avant de nous anéantir, Staline cherchera à nous humilier le plus qu'il pourra. En mettant les internés politiques au même régime que les « droit commun», il s'efforce de nous disperser parmi les criminels et de dresser ceux-ci contre nous. Il ne nous reste qu'un unique moyen de lutte dans ce combat inégal: la grève de la faim. Avec un groupe de camarades, nous avons déjà ébauché la liste de nos revendications dont déjà beaucoup d'entre vous ont eu connaissance. Je vous propose donc, maintenant, d'en discuter tous ensemble et de prendre une décision».
La réunion fut de courte durée, la question de la grève de la faim et des revendications concrètes étant débattue depuis quelques mois par les trotskystes. groupes trotskystes se trouvant dans d'autres camps (station Oussa, Tchibiou, Kotchmess, ete...) en avaient également discuté et avaient envoyé leur accord de soutien des revendications et de participation à la grève de la faim. Ces revendications furent ratifiées par l'unanimité des présents. Elles stipulaient :
1. - Abrogation de la décision illégale de la N.K.V.D. concernant le transfert de tous les trotskystes des camps administratifs dans des camps de concentration. Les affaires relatives à l'opposition politique au régime ne doivent pas être jugées par les tribunaux spéciaux du N.K.V.D., mais dans des assemblées juridiques publiques ;
2. — La journée de travail, au camp, ne doit pas dépasser 8 heures ; 3. - L'alimentation des détenus ne doit pas dépendre de leur norme de rendement. Cette dernière ne doit pas être stimulée par la ration alimentaire, mais par une prime pécuniaire :
(8) Il fut ultérieurement liquidé par Staline. Son cas fut mentionné par Khrouchtchev dans son rapport au XX: Congrès.
4. — Separation, tant au travail que dans les baraquements, des détenus politiques et des condamnés de droit commun :
5. — Les invalides, vieillards et femmes détenus politiques doivent être transférés des camps polaires dans des camps où les conditions climatiques sont plus favorables.
Il avait été recommandé, lors de la réunion, que les malades, les invalides et les vieillards ne participent pas à la grève de la faim ; néanmoins, tous ceux-là repoussèrent énergiquement cette recommandation.
L'assemblée n'avait pas décidé du jour où commencerait cette grève de la faim ; une direction de 5 membres, avec à sa tête Guevorkian, en était chargée après en avoir informé les autres groupes trotskystes disséminés sur l'immense territoire des camps de Oukhio-Pétchora.
LA GREVE DE LA FAIM, SON DEROULEMENT, SON SUCCES
Trois semaines plus tard, le 27 octobre 1936, commença la massive grève de la faim des détenus politiques, grève sans précédent et exemplaire dans les conditions des camps soviétiques. Le matin, au signal du réveil, dans presque chaque baraquement, il y eut des détenus se déclarant grévistes. Les baraquements dans lesquels étaient installés des trotskystes participèrent au mouvement en totalité. Même des plantons firent la grève. A cette tragédie, qui dura plus de quatre mois, participèrent près de mille détenus, dont la moitié était à la mine.
Les deux premiers jours, les grévistes demeurèrent à leurs places habituelles. Puis l'administration du camp se préoccupa de les isoler du reste des détenus, craignant que leur exemple n'entraîne ces derniers. Dans la toundra, à quarante kilomètres de la mine, sur les herges de la Syr-laga, il y avait des baraques primitives à moitié démolies qui, précédemment, avaient servi lors des sondages de recherche. De toute urgence, baraques furent tant bien que mal remises en état; on fit appel à des habitants de ces la région qui, avec leurs attelages de rennes, y transportèrent les grévistes de la faim qui s'y trouvèrent bientôt dans les six cents. Les autres furent rassemblés non loin de Tehibiou.
Après avoir isolé les grévistes, le Guepeou prit les mesures nécessaires afin que le mouvement ne s'étende pas dans le pays et soit ignoré hors des frontières, Les détenus n'eurent plus le droit de correspondre avec leurs familles, les employés salariés du camp se virent supprimer leurs congés et leur droit de déplacement. Des tentatives furent faites de dresser les autres détenus contre les grévistes. A la mine, il n'y avait plus de réserves de vivres, plus de quoi nourrir ceux qui travaillaient aux puits; l'administration du camp soutint qu'elle avait dû dépenser de grandes réserves de graisse et de suere, stockées pour les travailleurs de fond, pour l'alimentation artificielle des trotskystes.
A la fin du premier mois de grève, un des participants était mort d'épuisement ; deux autres encore devaient mourir au cours du troisière mois. Ce même mois, deux grévistes, des trotskystes non-orthodoxes, cessèrent volontairement la grève. Enfin, juste quelques jours avant la fin de la grève, mourut encore un des participants.
Ayant commencé fin octobre 1936, la grève de la faim avait duré 132 jours et terminée qu'en des grévistes à qui il fut communiqué un radiogramme de la direction centrale de la N.K.V.D., rédigé en ces termes : « Faites savoir aux grévistes de la faim détenus aux mines de Vorkouta que satisfaction sera donnée à toutes leurs revendications».
Les trotskystes furent donc ramenés à la mine, reçurent l'alimentation réservée aux malades et, au bout de quelqua temps, reprirent le travail, mais uniquement en surface ; certains d'entre eux même étaient dans les bureaux de direction de la mine, en qualité d'employés, de comptables, d'économistes, ete... Leur journée de travail ne dépassait pas 8 heures, leur ration alimentaire était indépendante de leur norme de rendement.
EN 1937, BRUTALE ET SANGLANTE REPRESSION Mais l'intérêt des autres détenus envers les grévistes commença peu à peu à s'éteindre. L'attention de tous était maintenant axée sur les nouveaux procès de Moscou dont la radio avait fait part ; d'ailleurs, dès la fin juin, arrivaient de nouveaux détenus. Leurs récits signalaient les arrestations massives, les injures, les exécutions sans procès derrière les murs de la N.K.V.D., et ceci dans tout le pays. Au début, personne ne voulait y croire, d'autant plus que les nouveaux arrivants n'en parlaient pas volontiers et plutôt sous forme d'allusions. Mais, petit à petit, les liens devinrent plus étroits et les conversations plus franches. Sans arrêt, de nouveaux détenus arrivaient de Russie; d'anciens amis et connaissances se retrouvaient : il devenait impossible de ne plus les croire. Lautomne 9e7 et le 20 amiversaire de la Revoi don dOuteste di et ave int, l ence gera suparavà lavait de 12p en la arge prisie de covernement talines Mais peu auparavant, avait été l'automne n'amena qu'amères désillusions.
Le dur régime des camps empira brusquement. Les brigadiers et chargés de l'ordre des droit commun — ayant reçu de nouvelles directives de la direction du camp, s'armèrent de gourdins et matraquèrent impitoyablement les détenus. Les gardiens, des miradors à proximité des baraques, narguaient les détenus et se moquaient d'eux. La nuit, pour s'amuser, ils tiraient sur ceux qui se rendaient aux toilettes. Ou bien, ordonnant « couché », ils obligeaient les détenus à rester allongés, déshabillés, des heures sur la neige. Et puis, bientôt, ce furent des arrestations massives. Presque chaque nuit, les agents du Guepeou se présentaient dans les baraques, procédaient à l'appel de certains noms et emmenaient les appelés.
Certains trotskystes, dont VI. Ivanov, Kossior et le fils de L. D. Trotsky, Serge Sédov - un adolescent modeste et sympathique qui, imprudemment, avait refusé de suivre parents en exil en 1928 — furent emmenés en convoi spécial à Moscou. Il faut croire qu'il ne suffisait pas à Staline de les faire simplement abattre dans la toundra ; sa nature sadique n'avait pas seulement soif de sang ; il voulait préalablement les humilier sans mesure et les mettre à la torture, les contraignant à de fausses auto-accusations. Ivanov et Kossior disparurent sans laisser de traces derrière les murs de la Loubianka. Quant à Serge Sédov, après un « traitement » à la Loubianka, il fut « jugé » à Sverdlovsk où il avait travaillé comme ingénieur à la station électrique; d'après les communiqués des journaux, «il reconnut s'être livré à des actes de sabotage» et autres « crimes» encore, ce pourquoi il fut condamné à être fusillé (4).
L'automne bien avancé, environ 1.200 détenus se trouvaient concentrés à l'ancienne briqueterie, dont sensiblement la moitié était composée logeaient dans quatre grandes baraques ; leur ration alimentaire était de 400 grammes de 22-222 trotskystes. Tous ces gens pain par jour et pas de ravitaillement quotidien. Les baraques étaient entourées d'un réseau de fil de fer barbelé. Près de 100 gardiens fraîchement recrutés, nantis d'armes
Les détenus arrêtés à la mine, à Oussa et dans les autres camps proches, conduits à une vieille briqueterie. Ceux qui furent arrêtés dans les camps plus lointains
- à la Petchora, ljmé, Kojvé, Tchibiou, ete.. — furent concentrés à côté de Tchibiou.
Tout l'hiver 1937-38, des détenus, affamés, campant dans des baraques à la briqueterie, attendaient une décision concernant leur sort. Enfin, en mars, arrivèrent en avion Vorkouta, venant de Moseou, trois officiers de la N.K.V.D., Kachketine en tête. S'étant présentés à la briqueterie, ils passèrent à l'interrogatoire des détenus. Trente à quarante internés étaient appelés chaque jour, interrogés superficiellement 5 à 10 minutes chacun, grossièrement injuriés, entendant injures et obscénités. étaient gratifiés coups de poing dans le visage ; à l'un d'eux, le vieux bolchevik Virab Virabov, ancien membre du Comité central d'Arménie, le lieutenant Kachkétine porta lui-même plusieurs coups à la figure.
Fin mars, une liste de 25 personnes fut communiquée, parmi lesquelles figuraient Guévorkian, Virabov, Slavine, etc... A chacun, il fut délivré un kilo de pain et ordonné de se préparer avec ses affaires pour un nouveau convoi. Après de chaleureux adieux avee leurs amis, les appelés quittèrent les baraques et, après l'appel, le convoi quitta l'enceinte. Au bout de 15-20 minutes, pas loin de là, à un demi-kilomètre, sur la rive salve retentit, suivie de coups de feu isolés et désordonnés; puis tout s'apaisa de nouveau. Bientôt, auprès des baraques, repassa l'escorte du convoi. Et il fut clair pour tous dans quelle sorte de convoi avaient été envoyés les détenus.
(4) L'auteur de l'article commet une erreur, car jamais Serge Sédov ne fut jugé publiquement ni ne fit d'aveux de quoi que ce soit. collaborateur et Quatrième Internationale n° 10, juillet 1960) a raconté Sédov en
1937 à la prison de la Loubianka. à Moscou, où on voulait l'obliger à témoigner contre son père. Son refus devait entraîner sa liquidation.
Le surlendemain, nouvel appel, cette fois de quarante noms. De nouveau, une ration de pain. Certains, d'épuisement, ne pouvaient déjà plus bouger; à ceux-la, on promit de les installer dans une charrette. Retenant leur respiration, les détenus restés dans les baraques écoutaient le crissement de la neige sous les pas du convoi qui s'éloignait. Depuis longtemps, tous les bruits s'étaient tus ; mais tous, aux aguets, écoutaient toujours. Et, ainsi, près d'une heure passa. Mais de nouveau, les détonations retentirent dans la toundra ; cette fois, elles venaient de bien plus loin, en direction du chemin de fer à voie étroite passant à 3 kilomètres de la briqueterie. Ce deuxième « convoi » convainquit définitivement de leur condamnation irrémédiable ceux qui étaient restés.
Les exécutions dans la toundra durèrent encore tout le mois d'avril et une partie de mai. Généralement un jour sur deux, un jour sur trois, trente à quarante détenus étaient appelés. Il est caractéristique de noter que, chaque fois, quelques criminels de droit commun, récidivistes, y étaient inclus. Afin de terroriser les détenus, les guépeoutistes, de temps en temps, faisaient publiquement connaître, par la voie de la chaine de radio locale, des listes de fusillés. Habituellement, ces retransmissions commençaient comme suit : « Pour agitation contre-révolutionnaire, sabotage, banditisme dans les camps, refus de travail, tentatives d'évasion, ont été fusillés...» et suivait une liste de noms où ceux des détenus politiques étaient mêlés à ceux de droit commun.
Une fois, en vue de les fusiller, c'est un groupe de près de cent détenus qui fut emmené, composé essentiellement de trotskystes. S'éloignant, les condamnés chantaient 1 « Internationale'>, soutenus par la voix des centaines de détenus restés au camp.
Début mai, c'est un groupe de femmes qui fut fusillé. Parmi elles, on dénombrait la communiste ukrainienne Choumskaïa, Smirnova (femme de I. N. Smirnov, bolchevik depuis 1898 et ex-commissaire du peuple; la fille de Smirnov, Olga, une jeune fille apolitique passionnée de musique, avait été fusillée un an avant à Moscou), les femmes de Kossior, de Melnaïs, ete... Une de ces femmes se déplagait avec des béquilles. Lors de l'exécution d'un oppositionnel, sa femme, internée, était automatiquement passible de la peine capitale ; et quand il s'agissait des oppositionnels les plus en vue, ses enfants de plus de douze ans étaient également passibles de l'exécution.
En mai, quand il ne subsista à peine plus de cent détenus, les exécutions furent interrompues. Deux semaines passèrent, tranquilles ; puis tous les internés furent emmenés en convoi à la mine. Là, on apprit qu'Ejov avait été destitué et que sa place commençait à être assumée par Béria.
Parmi les rescapés de la vieille briqueterie ayant échappé à l'exécution sa trouvaient quelques trotskystes orthodoxes. L'un d'entre eux, l'ingénieur R..., était très proche de Guévorkian et fut l'un des cinq membres dirigeants qui avaient organisé la massive grève de la faim. A la mine, on disait que R... avait eu la vie sauve au prix de la trahison de ses camarades ; ces soupçons paraissent probablement fondés puisqu'après les exécutions, R... a joui de la confiance de l'administration du camp et progressa dans l'échelle des postes dirigeants. M. B.