L'ouvrier d'aujourd'hui, d'Andrée Andrieux et Jean Lignon
Il est difficile de trouver quelque chose de plus pénible que le pragmatisme qui sévit dans les sciences sociales : on prétend ne pas partir d'idée générales élaborées sur la base de connaissances acquises pour avancer davantage dans la connaissance, on pose des questions à la manière d'un Gallup sans se rendre compte que, le plus souvent,. les questions impliquent de celui qui les pose des points de vue généraux. Heureusement que les faits parlent parfois bien fort et s'imposent aux enquêteurs. C'est plutôt le cas pour le livre « L'ouvrier d'aujourd'hui » qui donne les résultats d'une enquête sur « les changements dans la condition et la conscience ouvrières ».
Les auteurs voulaient savoir si les ouvriers se sentaient encore des ouvriers. Le côté positif de cette enquête, c'est qu'elle ne fut pas faite du dehors, par des gens qui viennent poser des questions à d'autres qui ne les connaissent pas. L'un des auteurs a travaillé pendant 7 années dans la métallurgie lyonnaise, et c'est au cours de son travail qu'il a rassemblé les réponses à des questions qu'il posait non pas sous forme d'interrogatoire, mais au cours d'échanges de propos avec ses compagnons de travail.
La réponse de cette longue enquête, c'est que les ouvriers se considèrent comme une sorte de monde à part, qu'ils ont donc peu ou prou une conscience de leur sort d'ouvrier.
Ceci dit, il y a chez nos auteurs un certain nombre de points de vue qui ne découlent pas de leur enquête, mais de leurs propres idées qui nous semblent erronées.
Tout d'abord, ils distinguent trois « types » d'ouvriers : le résigné, l'« évasionniste » et le militant. Acceptons cette distinction. Ils déclarent qu'à la différence du passé, il y a plus de résignés et moins de militants. Sur quoi se basent-ils pour tirer cette conclusion ? Très vraisemblablement, d'après certaines remarques contenues dans le livre, sur des propos de vieux militants anarcho-syndicalistes, comme il y en eut pas mal autrefois dans la région lyonnaise. A notre avis, c'est faux, ces vieux militants vivant sur des souvenirs estompés. Combien de militants jadis se plaignaient des résistances, des incompréhensions qu'ils rencontraient dans la classe ouvrière ! Ce qui trompe certains, c'est que le mouvement ouvrier jadis était autrement vivant, riche de débats, sans appareil. On a aussi le sentiment que les auteurs traînent, dans leur pensée le pessimisme envers le mouvement ouvrier qui sévit parmi beaucoup de ceux qui l'approchèrent avant la guerre.
Il n'y a pas de doute que bien des choses dans le mouvement ouvrier actuel heurtent ceux qui ne sont pas des conformistes. Mais, d'autre part, autrefois il ne manquait pas parmi les militants d'aspirations à des formes d'organisation plus fortes et plus stables. A ce propos, disons que, bien mieux que cette recherche à coups de question, on peut trouver des tableaux vrais dans les trop rares œuvres littéraires qui ont abordé sincèrement le mouvement ouvrier. Mentionnons en deux ici : « Didier, homme du peuple », de Bonneff et « Boulevard Durand », la pièce d'Armand Salacrou.
Une autre faiblesse (et de taille) des auteurs, c'est qu'ils font leur enquête et tirent leurs conclusions en faisant abstraction des conditions objectives, de la période dans laquelle ils la font. Or, il se trouve que les années pendant lesquelles ils ont amassé leurs matériaux étaient des années de haute conjoncture économique en France et aussi des années de lutte révolutionnaire en Algérie, lutte abandonnée ou trahie par les directions traditionnelles du mouvement ouvrier français. Aussi, à la question « Pensez-vous qu'il soit possible de remédier aux maux principaux dont souffre l'humanité (guerre, insécurité, injustice sociale, etc...) et par quels moyens ? » trouvent-ils étonnant d'avoir 35 non contre 19 oui, parmi lesquels 7 Algériens, pas un seul ouvrier algérien n'ayant répondu par la négative. Ils écrivent :
« Une fois de plus, nous constatons la particularité des ouvriers algériens, et nous comprenons que leur optimisme quasi-unanime ne leur est pas propre en raison de leur appartenance à la classe ouvrière, mais en raison de leur appartenance nationale, appartenance à un peuple qui, après une longue période de refoulement aux confins de la civilisation, se croit en marche vers un destin qui ouvre à tous comme à chacun des possibilités insoupçonnées hier. »
Cette seule phrase témoigne qu'on peut employer des catégories sociologiques du marxisme, et être loin de saisir ce qu'elles contiennent et leur dialectique.
Répétons, pour terminer, que malgré l'empirisme le plus désolant, les auteurs ont abouti à reconnaître que les ouvriers se considèrent comme une couche sociale distincte.