La classe dirigeante portugaise et son serviteur, la dictature de Salazar, se trouvent dans les douleurs d'une crise pour laquelle il n'est aucune solution. Ce fut la crise de la bourgeoisie portugaise qui amena la dictature en 1926, car les problèmes de la classe dirigeante étaient tels qu'une république démocratique bourgeoise ne pouvait les résoudre. A ce moment-là, le mouvement ouvrier portugais était en grande partie sous l'influence anarchiste et la Confédération Générale du Travail prétendait avoir 100.000 membres. Le parti ouvrier le plus fort était le Parti socialiste, formé en 1875, Le Parti communiste, formé en 1921, avait une influence négligeable durant les années 1920.
Bien que la république bourgeoise, établie en 1910, ait introduit de nombreuses réformes politiques libérales, elle fut absolument incapable de faire face aux problèmes économiques et sociaux que le pays héritait de la monarchie et, en même temps, d'accorder des concessions au mouvement ouvrier, sous sous forme de salaires plus élevés et de meilleures conditions, pour lesquelles les masses avaient soutenu la révolution républicaine de 1910. Moins de deux ans après la révolution, pour briser une grève, le gouvernement appliqua la loi martiale à Lisbonne et arrêta plus de 1.000 ouvriers — plus que n'en a jamais arrêté Salazar jusqu'aux grèves d'étudiants du printemps 1962! En tout, il y eut 158 grèves générales durant les seize années de démocratie libérale dont a joui le Portugal.
Pour stabiliser sa position et garder le pouvoir, la bourgeoisie dut se tourner vers une dictature qui écraserait les partis ouvriers, interdirait les syndicats et établirait le corporatisme fasciste.
Mais aujourd'hui, la classe dirigeante portugaise affronte une crise plus importante que celle des années 1920. Salazar est arrivé à écraser la résistance en métropole, mais, dans les colonies, cette politique a échoué. La lutte de classe que le fascisme a tenté d'étouffer en métropole pour que la classe capitaliste puisse continuer en paix son exploitation, a éclaté dans toute sa fureur en Angola, dans la révolution coloniale ! Et le Portugal, avec un revenu national qui est le huitième de celui de la France, affronte maintenant, en Angola, à 8.000 kilomètres de distance et non à 800, une guerre coloniale aux dimensions de celle de l'Algérie. A l'heure actuelle, 30.000 soldats portugais sont cloués en Angola, et environ 15.000 dans le Mozambique ; c'est un nombre ridiculement petit pour faire face à une lutte de libération unie et résolue, mais c'est déjà excessivement onéreux pour les ressources portugaises. La France avait un demi-million d'hommes en Algérie, mais le Portugal n'a jamais pu disposer de 250.000. Si le Portugal devait dépenser la moitié de ce que la France a dû dépenser en Algérie en 1957, une force de « pacification» en Angola coûterait 400 millions de dollars. Cette somme représente plus de six fois sa dépense totale pour la défense avant la guerre d'Angola, et presque un quart de tout son revenu national. Et cependant, abandonner les colonies qui fournissent près d'un tiers du revenu national, est une perspective impossible pour la classe dirigeante portugaise.
Pour faire face au coût d'une guerre qui ne peut être gagnée, le gouvernement Salazar en fait supporter le fandeau par un peuple déjà surchargé. A tout prendre, la guerre d'Algérie n'a pas eu de conséquences désastreuses sur le niveau de vie des Français, grâce à la force et à la prospérité de l'économie française dans la période d'aprèsguerre. Mais au Portugal, le cas est différent. Chaque homme mobilisé à la campagne est un soutien de famille enlevé à une famille paysanne affamée. C'est pourquoi Salazar, pour les stimuler,a promis aux soldats allant en Angola qu'ils auraient de la terre là-bas à la fin de leur service. Mais de telles promesses ne peuvent donner du pain aux familles paysannes dans l'immédiat, et leur désespoir se manifeste déjà par les nombreuses désertions dans l'armée et les manifestations devant le départ de transports pour l'Afrique. De plus, dans certaines régions, cette perte de main-d'œuvre pour la campagne a été à l'origine du manque de récoltes et de la disette, qui ont amené une forte hausse des prix des produits alimentaires dans tout le pays.
Le gouvernement de Salazar ne peut soutenir seul l'attaque en Afrique et l'agitation en métropole. Et cependant, il ne peut compter sur un soutien ouvert de lAngleterre
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Voir première partie Quatrième Internationale N° 16.
et de l'Amérique. Même le récent accroissement des investissements étrangers en Angola peut être une arme à double tranchant. Les partisans de salazar ont donc été contraints de se tourner vers Franco avec lequel il y a un pacte d'assistance mutuelle — le pacte ibérique de 1939 - et qui ne peut tolérer la perspective de la chute d'une dictature si étroitement liée à la sienne. Un plan d'unification des forces armées portugaises et espagnoles est actuellement mis en œuvre, de même que celui « d'une politique commerciale commune hispano-lusitanienne.. une sorte d'alliance économique », et on parle même d'unification des deux Etats fascistes en une « Federation Iberique » (1). Il est douteux que cette dernière tentative - qui ne manquera pas de soulever une âpre résistance au Portugal - se matérialise de façon formelle ; mais, ce qui est probable, c'est que l'armée espagnole soit disponible pour tenir garnison au Portugal en vue d'y maintenir l'ondre public et de libérer l'armée portugaise pour les colonies. Si les conditions, à l'intérieur de l'Espagne, permettaient de réaliser cette éventualité, elle aurait un triple effet : d'abord, cela fournirait au gouvernement le renfort
Le mouvement ouvrier au Portugal est cruellement persécuté. Chaque grève, chaque délégation demandant une augmentation de salaires ou une amélioration des conditions de travail, toute expression réelle de mécontentement à l'intérieur des syndicats gouvernementaux, toute manifestation des paysans sans terre dans le sud du pays où les grandes « latifundia » sont le type principal de propriété rurale, tout cela est présenté par le gouvernement comme le travail du Parti communiste et leurs organisateurs sont jetés en prison, flagellés, torturés et rarement passés en jugement. Par suite de cette propagande gouvernementale incessante, le Parti communiste jouit d'un grand prestige parmi les masses et constitue le parti à la mode des intellectuels petits bourgeois qui, dans leur écrasante majorité, sont les compagnons de route ou des sympathisants du Parti communiste. Dans quelle mesure le Parti est réellement responsable de l'organisation et de la direction de l'action paysanne et ouvrière, il est difficile de l'évaluer, car les conditions fascistes l'obligent à travailler de façon clandestine.
Mais le parti a un programme qui est publié, et ses journaux et tracts illégaux circulent largement. A partir de ces documents, on peut juger sa politique.
Les années de fascisme ont amené la disparition de la social-démocratie et de l'anarcho-syndicalisme au Portugal, et le développement du Parti communiste comme le seul parti organisé des travailleurs — en fait le seul parti organisé dans l'opposition.
Pendant les premières années du régime Salazar, la classe ouvrière s'opposa aux mesures fascistes avec une combattivité jamais égalée depuis. Lorsque le Statut national du dont il a grand besoin ; deuxièmement, du même coup, cela éviterait le danger que l'armée s'associe à un soulèvement populaire à l'intérieur du Portugal; troisièmement, cela enflammerait le sentiment populaire contre l'Espagne — ce qui, aussi contradictoire que cela puisse paraître, est nécessaire pour éviter une révolution dans la péninsule. Salazar se réjouit de l'union ibérique au niveau gouvernemental, mais une union des masses ibériques annoncerait la fin du régime réactionnaire dans la péninsule. Cependant, l'union des dictatures, le fait qu'elles se maintiennent ou tombent ensemble, le fait que les deux forces armées fusionnent virtuellement, que la présence l'opposition réclamant l'indépendance des des troupes espagnoles au Portugal libère les Portugais pour la guerre en Angola, rend plus urgent que jamais, pour les véritables révolutionnaires des deux pays, d'envisager leurs problèmes en terme d'union et de s'unir pour tracer le plan d'une action commune pour renverser leurs oppresseurs, et un programme pour un avenir socialiste commun.
(1) Du Times, 14 février 1962. Travail fut promulgué en 1933, interdisant les grèves et banissant les syndicats ouvriers en faveur de soi-disant « syndicats» fascistes, il se forma, pour la première fois dans l'histoire de la classe ouvrière portugaise, un front unique d'ouvriers anarchistes, communistes et sociaux-démocrates groupant 60.000 personnes. Ce mouvement atteint son apogée lors de la grève générale du 18 janvier 1934 que seule l'étendue de la répression utilisée pour la mater empêcha de se développer en soulèvement révolutionnaire. On fit sauter la centrale électrique de Coimbra, et les ouvriers de Marinha Grande, un centre important de manufacture de verre, prirent la ville, desarmerent la police et occupèrent les établissements administratifs. Aucune action de masse à cette échelle ne s'est renouvelée depuis, bien qu'il y ait eu d'importants mouvements de grève durant la guerre et en 1947. En général, cependant, l'action contre la dictature n'a pas pris la forme d'une protestation de masse de la classe ouvrière.
Durant vingt-cinq ans, le Parti communiste n'a eu qu'un seul but : poursuivre une politique de front populaire, d'union à tout prix avec tous les secteurs de l'opposition.
Comme pratiquement tous les autres éléments de l'opposition - conservateurs d'un type monarchiste, libéraux et intellectuels socaux-démocrates — ne sont pas du tout suivis par les masses, cela signifiait inévitablement une union au sommet. La seule autre tendance oppositionnelle qui ait un soutien de masse est la gauche de la démocratie chrétienne, constituée par quelques catholiques, et eux aussi ont été sollicités par le Parti communiste, cependant avec moins de succès.
LA FAILLITE DE L'OPPOSITION ACTUELLE
LA FAILLITE DE L'OPPOSITION ACTUELLE
On a souvent fait remarquer le manque d'un groupe social-démocrate sérieux, mais au Portugal, alors que le Parti communiste Poursuit sa politique actuelle de réforme et non de révolution, il n'est pas besoin de parti social-démocrate puisque le Parti communiste répond parfaitement aux besoins de la petite bourgeoisie, et qu'il a l'avantage sur la social-démocratie de ne pas être compromis par les attitudes équivoques prises par les partis sociaux-démocrates à l'étranger envers le gouvernement de Salazar. Après tout, ce fut au moment où un gouvernement travailliste détenait le pouvoir en Grande-Bretagne que le Portugal fut admis à TO.T.A.N.
Malgré le fascisme, le Parti communiste jusqu'à ces derniers mois a suivi la politigénérale de la voie parlementaire socialisme, bien qu'il n'y ait pas de parlement mais seulement une assemblée nationale fasciste dont les membres sont élus grâce à un des mécanismes électoraux les plus frauduleux qui aient jamais été inventés, qui prive du droit de vote la majorité de la population, terrorise ceux qui peuvent voter et ensuite, falsifie les résultats. Et cependant, bien qu'aucun oppesant au régime n'ait été élu à l'Assemblée durant les trois décennies de son existence, une assemblée qui n'a pas le droit de prendre l'initiative de toute législation entraînant la dépense de fonds publics et qui n'existe que pour ratifier les décisions du gouvernement, le Parti communiste avant les « élections » de novembre dernier devait dire ceci : ces élections « à l'Assemblée nationale, qui a le pouvoir d'amender la Constitution, peuvent être la porte ouverte à une modification de la situation politique portugaise». D'après le parti, les démocrates élus à l'Assemblée disposeraient d'une «tribune, position particulièrement importante pour démasquer l'action du gouvernement, pour éclairer et mobiliser le peuple et pour le développement général de la lutte contre le fascisme». (2)
Le fait que ce soit une caractéristique du fascisme — et le fascisme portugais ne fait pas exception — que de ne pas permettre l'existence de telles tribunes ou l'élection de telles personnes, semble échapper aux auteurs de ce document. En fait, les élections de novembre prirent leur cours habituel, celui du boycottage en définitive par la plupart des opposants, à cause de l'atmosphère de terreur et de répression qui régnait, sans toutefois qu'il y ait un seul manifeste de l'opposition réclamant l'indépendance des colonies. Dans le document cité ci-dessus, le Parti communiste suggérait que la mobilisation des masses dans la campagne électorale pouvait amener une « situation préinsurrectionnelle» qui pourrait placer le gouvernement de Salazar devant le dilemme de « se rendre pacifiquement ou d'être vaincu par la force». On a tout lieu de croire qu'une « situation pré-insurrectionnelle » était tout ce qu'il fallait pour convaincre les partisans de Salazar — qui n'avaient jamais manifesté la moindre tendance
Use rendre de façon pacifique — de continuer tranquillement, car la suite du document condamnait la violence. Si des tendances terroristes, disait-il, « se concrétisent en actes réels, le seul résultat serait le renforcement de la répression, le recul des secteurs démocratiques et des couches moins radicali sées, et la dissolution de certains petits groupements d'opposition à Salazar». * Le
Parti communiste non seulement désapprouve toute action terroriste, mais aussi dénonce les dangers qu'elle constitue pour les forces démocratiques portugaises ».
Les «forces démocratiques », ce sont tous les Portugais qui sont opposés à Salazar, et c'est sur l'union de ces forces que repose toute la politique du Parti communiste. Les dirigeants actuels du Parti communiste ne comprennent pas que le seul lien entre ees forces, c'est-à-dire le plus petit commun dénominateur d'hostilité à Salazar, est insulfisant aussi bien pour élaborer un plan commun de renversement de la dictature que pour produire le programme d'un éventuel gouvernement de remplacement. Les principaux mots d'ordre du parti sont la fin de la guerre angolaise et l'amnistie des prisonniers politiques, mots d'ordre si généraux qu'ils ne peuvent contrarier personne, et tellement distants des besoins économiques urgents des masses et de la perspective d'un avenir qui vaille la peine d'être défendu, qu'il est certain qu'ils n'amèneront personne à descendre dans la rue pour renverser le régime de Salazar.
Dans ses documents, le parti rend du bout des lèvres hommage à l'autodétermination et à l'indépendance des colonies, mais en poursuivant sa politique d'alliance avec la « bourgeoisie nationale », il minimise la question coloniale dans son activité pratique. Ce n'est pas une attitude nouvelle suite à l'éclatement de la guerre en Angola. Au contraire, en ce qui concerne l'action pratique, cette attitude du Parti communiste remonte à plusieurs années. Sa conscience de la place du problème colonial dans le pays a été bien illustrée avant l'élection présidentielle de 1958, où le général Delgado fut le candidat de l'opposition. Avant que le général Delgado ne se soit révélé la personnalité d'opposition la plus puissante autour de laquelle se ralliait éventuellement même le Parti communiste, le premier candidat cherché par le parti était un vieux politicien nommé Cunha Leal. Celui-ci, en l'occurrence, refusa la no. mination du Parti communiste, ce qui était à prévoir en raison de son anti-communisme bien connu. Cette proposition est maintenant niée. Mais à l'époque, le Parti communiste fit savoir dans ses : publications son désir d'une candidature des « forces démocratiques » (3). Ce choix était significatif car Cunha Leal, ancien ministre d'avant le régime actuel, est un politicien bourgeois, un économiste capable lié aux milieux de la finance, un libéral et un colonialiste ardent dont témoigne sa qualité de membre du conseil d'administration de Diamang ! Tout ceci était très bien connu en 1957 quand
(2) « Tarefa inadiavel da hora presente : a UNIDADE», manifeste publié par le Bureau Politique du Comité Central du Parti Communiste portugais. Mai 1960.
(3) Tract « Por um bloco eleitoral único ! As urnas com o general Humberto Delgado !», publié par le Bureau Politique du Parti Communiste portugais, 31 mai 1958.
sa candidature fut suggérée pour la première fois. Ce fut encore mieux connu quand ledit Cunha Leal annonça publiquement son soutien à la politique de Salazar.
Il y a ceux qui affirment que la politique du Parti communiste a subi un changement radical au cours de ces trois ou quatre dernières années. Il est vrai que l'insistance sur les moyens pacifiques a été peu à peu abandonnée et, sous la pression de leur propre base, les dirigeants du parti durent prendre une position plus proche des besoins de la situation :
«Toutes les forces démocratiques mettent que, dans la situation actuelle, la voie pacifique ne peut assurer la démocratie pour le peuple. Si quelqu'un disait au peuple que Salazar peut être renversé par des moyens pacifiques, on ne le croirait pas. Lorsque le Parti communiste dit que Salazar « ferme systématiquement la porte à une solution pacifique du problème politique du Portugal» et que l'oppression fasciste ne peut se terminer que par un soulèvement à l'échelle nationale, il ne fait qu'exprimer le sentiment du peuple tout entier, et le point de vue de tous les démocrates. » (4)
Cependant, un changement dans la façon d'aborder la question de la méthode de remplacement du régime ne signifie nullement un changement fondamental dans la politique du parti. En effet, pour poursuivre sa politique d'union avec les courants antisalazaristes de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie, le parti dut abandonner son soutien à un changement pacifique. Le so cialisme n'a aucune place dans les mots d'ordre actuels du parti, et il continue à épouser l'idée que le renversement du fascisme au Portugal nécessite fondamentalement une révolution nationaliste bourgeoise pour restaurer les libertés de la République de 1910. Salazar et les monopoles sont considérés comme un élément anti-national dans la structure de classe du pays, qui subordonne le Portugal à l'impérialisme étranger.
Naturellement, cela est tout à fait vrai. Mais le corollaire selon lequel il existe une bourgeoisie nationale qui, en union avec toutes les «forces démocratiques», y compris le parti communiste, pourrait donner au Portugal une démocratie viable, est complètement hors de réalité et montre que l'on n'a pas appris les legons de l'histoire portugaise.
En fait, le Portugal a déjà eu trois révolutions nationales bourgeoises; aucune n'a pu se stabiliser ou fournir une base pour une démocratie libérale. La première, en
1883-85 — la première révolution bourgeoise d'Europe, sous l'égide des capitalistes marchands — n'a pas réussi à éliminer complètement le féodalisme. Sur la base des découvertes et des conquêtes outre-mer que la révolution elle-même avait favorisées, elle produisit une nouvelle classe plus puissante de nobles et de propriétaires fonciers sortant de ses propres rangs. La deuxième tentative par la bourgeoisie portugaise de s'imposer et de vaincre le féodalisme, sous la direction du marquis de Pombal, l'un des hommes d'Etat les plus éclairés du XVIII* siècle et qui gouverna de 1758 à 1777 quand tous les nobles les plus puissants furent tués ou emprisonnés et leurs terres saisies, que les monastères et les couvents furent fermés et leurs propriétés confisquées, que les intérêts étrangers - particulierement les intérêts britanniques - furent considérablement réduits, et que les fondations d'une industrie manufacturière furent établies, subit sa défaite définitive dans la guerre d'Espagne qui établit une solide position pour la pénétration économique britannique qui dure encore. Le triomphe du règne de la bourgeoisie au Portugal à la suite de la révolution de 1910 fut finalement assuré par la défaite de la démocratie libérale en 1926. Et, comme on l'a déjà vu, la bourgeoisie portugaise ne peut exister sur aucune autre base que la dictature ouverte.
- Et cependant, le secrétaire général du Parti communiste portugais, bien que pessimiste quant à la possibilité d'union avec certaines sections de la bourgeoisie, laisse entrevoir des espérances pour d'autres :
« L'interpénétration des intérêts d'une partie importante de la bourgeoisie portugaise avec les intérêts des grands monopoles internationaux, et en même temps l'exploitation des colonies, rend difficile pour les milieux bourgeois de prendre une position claire contre la dictature fasciste... Ce chauvinisme de grande nation, encouragé par la propagande fasciste, influence de larges couches de la bourgeoisie libérale. Ceci les empêche de reconnaître que le Portugal n'est pas un pays indépendant. C'est aujourd'hui principal obstacle à l'union et à la cohésion des masses populaires dans la lutte contre le gouvernement fasciste... [mais] on peut voir s'accroître journellement le nombre de ceux qui commencent à comprendre que l'un des premiers objectifs des forces démocratiques est de lutter pour la libération nationale. » (5)
Que, pour exister, la bourgeoisie portugaise dépende à la fois des monopoles et du fascisme, et que l'on arrive plus facilement à l'union et à la cohésion des masses en leur montrant comment combattre la bourgeoisie qui les oppresse, c'est ce que l'auteur des lignes précédentes semble ne pas avoir du tout compris. Plus récemment, écrivant un long article dans lequel on ne trouve pas une seule fois les mots « socialisme »,
« nationalisation » ou « réforme agraire »,
Cunhal condamne la désunion parmi les dirigeants démocrates émigrés et déclare que :
« fondamentalement, pourrait-on dire, l'union est maintenant une réalité au Portugal».
Cependant, il admet que la façon d'aborder le problème colonial varie parmi les forces démocratiques, mais que, « néanmoins, elles s'opposent toutes à la politique de terreur et de guerre aux colonies. » (6)
(4) Alvaro Cunhal, « Nouvelle étape dans la lutte contre Salazar», Revue marxiste mondiale, vol. 5, No 3, Mars 1962, p. 6.
(5) Alvaro Cunhal, La Nouvelle Revue
Internationale, Juin 1961, PP. 115-130.
(6) Alvaro Cunhal, « Nouvelle étape dans la lutte anti-Salazar », op. cit. p. 3.
La politique actuelle du Parti communiste portugais repose sur une analyse erronée des forces économiques et sociales du pays, de la nature de l'impérialisme portugais et de limportance de la révolution coloniale, ainsi que sur l'ignorance de l'histoire de son propre mouvement ouvrier et de la crise générale du mouvement communiste mondial. Tout ceci se comprend très bien dans les conditions du fascisme et de l'isolement du reste du monde. Les livres marxistes sont difficiles à obtenir et, pour toute une génération, ce furent les œuvres de Staline ou la littérature des partis communistes français et brésilien qui étaient les plus faciles à se procurer. Ce que l'on doit juger avec plus de sévérité, c'est la politique des émigrés communistes à l'étranger, particulièrement au Brésil, où il y a la plus forte émigration portugaise, qui, au lieu d'aider à la clarification des groupes d'émigrés de par le monde et de contribuer au développement d'une politique révolutionnaire au Portugal même, suit la ligne la plus opportuniste et limite ses activités à une campagne bruyante mais sans espoir en faveur de l'amnistie des prisonniers politiques qui, comme chacun sait, continueront à languir dans les cachots de Salazar aussi longtemps que la dictature de celui-ci ne sera pas renversée.
En fait, la politique des groupes d'émigrés les plus importants — qui sont partout, dans une large mesure, sous la direction de l'alliance libéraux-communistes — est particulièrement blâmable, du fait qu'elle tente d'égarer l'opinion publique internationale sur la situation exacte au Portugal. Elle proclame une unité inexistante et prétend que tous les secteurs de l'opposition sont d'accord sur l'indépendance des colonies. Cet anti-colonialisme verbal à l'étranger a pour but d'impressionner le monde qui reconnait le fait de la révolution coloniale. Les cercles d'émigrés excusent leur manque d'activité dans l'affaire coloniale en invoquant la répression salazariste. Dans un document publié par Manuel Sertorio, personnalité dirigeante de l'opposition dans l'émigration portugaise au Brésil, lors de sa participation au colloque d'octobre dernier à New Delhi où se trouvaient les représentants du C.O.N.C.P. (Conférence des Organisations Nationalistes des Colonies Portugaises) pour discuter de la question coloniale portugaise, fut ébauchée la thèse selon laquelle l'opposition portugaise serait unanimement solidaire des peuples coloniaux. les souffrances des Portugais étant identiques aux leurs, mais qu'elle était dans l'impossibilité de manifester cette solidarité en raison de la répression salazariste. On aurait volontiers pardonné aux combattants de la liberté s'ils avaient demandé à Sartori quand Salazar avait massacré 60.000 Portugais ou bombardé au napalm des villages du Portugal; et si la répression salazariste était moins forte aux colonies, permettant ainsi aux Africains de se révolter tandis que les Portugais, au Portugal, ne le pouvaient pas.
En fait, aucun courant de l'opposition, excepté le Parti communiste, n'a exprimé son appui à l'indépendance immédiate des colonies. Le programme libéral appelle à la centralisation des économies des colonies et de la « métropole » ; le capitaine Galvão condamne les mouvements de libération et dit que les Africains ne sont pas prêts à se gouverner eux-mêmes; le général Delgado a fait une déclaration publique soutenant le principe de l'autodétermination et s'est entretenu avec des leaders africains, mais n'a formulé aucune politique. Et dans leurs activités de front populaire, les leaders communistes conseillent à leurs militants laisser de côté la question coloniale lorsqu'ils discutent avec d'autres secteurs, car ce peut être une source dangereuse de désunion. Tribuna Livre, le journal clandestin de la Junta de Açao Patriotica, l'organisation du front populaire, a récemment déclaré sa reconnaissance du droit à l'autodétermination « et la promotion de son application dans un court délai conformément aux principes des Nations Unies ». Mais cette formulation laisse beaucoup a désirer et se prête aux interprétations les plus diverses.
Dans son programme et ses publications, le Parti communiste n'élabore aucun programme pour un futur Portugal sans empire et, en fait, parle des bénéfices économiques mutuels qui reviendront à la fois à la métropole et aux anciennes colonies par une future association étroite et fraternelle. Non seulement le Parti communiste ne considère pas l'union socialiste ibérique comme une solution, mais il s'y oppose réellement. L/automne dernier, un communiqué commun des Partis communistes portugais et espagnol condamnait cette idée, tout en exprimant une solidarité fraternelle, et insistait sur le fait que les problèmes de chaque peuple doivent être réglés séparément.
Néanmoins, en dépit de ceux qui les égarent, bien des Portugais, plus spécialement les jeunes et les étudiants, sont aujourd'hui plus militants peut-être que jamais sous la dictature. La banqueroute du gouvernement et de l'opposition traditionnelle devant les problèmes de première urgence pour le pays se manifeste chaque jour de plus en plus clairement. La révolte de Béja, tout d'abond condamnée par le Parti communiste comme une aventure à laquelle il n'avait aucune part, puis plus tard louée du bout des lèvres par Cunhal, fut une manifestation typique de cette nouvelle atmosphère. Les participants, au nombre de 150 environ, étaient en majorité de jeunes prolétaires de la région industrielle d'Almada, près de Lisbonne, avec à leurs côtés de jeunes officiers et quelques paysans. Parmi eux, il y avait le jeune dirigeant des travailleurs catholiques, Manuel Serra, personnalité influente dans la jeunesse catholique de gauche, et aussi des militants de base du Parti communiste. Dans les semaines qui précédèrent Pâques 1962, toute la jeunesse étudiante des trois Universités du pays était en fermentation et, à Lisbonne et Coimbra, ceci s'est poursuivi durant plus de trois mois et s'est terminé par le boycott des examens par la masse des étudiants. Des grèves constantes et des manifestations pour la liberté d'association des étudiants ont contraint le recteur de l'Université de Lisbonne, Marcelo Caetano. ainsi qu'un grand nombre de professeurs, à démissionner en signe de protestation contre la politique gouvernementale.
Or, Marcelo Caetano, l'un des constructeurs du corporatisme, a été, des années durant, l'homme pressenti pour la succession à Salazar. Pour se débarrasser de son rival, le dictateur avait chassé Caetano de la politique en le forçant dans la voie universitaire. Mais la démission de Caetano comme recteur est sans aucun doute une nouvelle tentative en direction du pouvoir et pour gagner une popularité auprès des masses. Le remplacement de Salazar par Caetano, qui se trouve maintenant à l'étranger, bien que celui-ci soit réputé favorable à la légalisation des partis, n'aura pas pour effet de restaurer la démocratie au Portugal. Ce changement n'apportera pas non plus la paix et la liberté aux colonies, car Marcelo Caetano est l'un des plus brillants défenseurs du colonialisme portugais et un ancien ministre des Colonies. Bien que « l'opposition unifiée » le considère comme préférable à Salazar, les mouvements de libération coloniale ne peuvent avoir aucune illusion à ce sujet.
Dans les manifestations étudiantes, les mots d'ordre socialistes et anti-colonialistes ont brillé par leur absence. Et au moment où les travailleurs espagnols ont été plus combatifs que jamais, il n'y a pas eu de solidarité de la classe ouvrière avec les étudiants, malgré les nombreux tracts du Parti communiste appelant à des grèves et des manifestations de rue depuis le ler mai. La seule action prolétarienne importante révélant quelque signe d'organisation a été celle des mineurs d'Aljustrel.
Loin de céder devant les étudiants, le régime a répondu par une répression plus féroce que jamais. De plus, l'accroissement des investissements étrangers — notamment de Krupp en Angola et d'autres au Portugal même - de même que les prêts accordés directement au gouvernement, montrent que le fascisme est décidé à se maintenir au pouvoir.
Vers un programme révolutionnaire
Pour tirer parti de la faillite de la classe dirigeante portugaise et briser le plus faible maillon de la chaîne impérialiste, les révolutionnaires portugais doivent élaborer un programme qui corresponde aux besoins de la situation actuelle et montre aux travailleurs portugais une route viable pour sortir de leur misère et les conduire vers un avenir qui vaille le combat. Un tel programme, pour gagner la jeunesse et les intellectuels radicaux, doit aussi présenter en termes convaincants une perspective plus noble et plus encourageante qu'un retour hypothétique à la triste démocratie bourgeoise instable et discréditée à laquelle aucun familier de l'histoire portugaise ne peut réellement croire. Au lieu de slogans vides et négatifs d'amnistie et de fin de la guerre en Angola, on doit formuler des mots d'ordre transitoires qui conduisent inexorablement à l'élévation de la conscience révolutionnaire.
Pour y parvenir, il faut trouver des voies et des moyens de fournir aux militants de base du Parti communiste et au nombre croissant des intellectuels socialistes qui sont mécontents du réformisme du parti, ainsi qu'aux milliers de jeunes inquiets et impatients — tous coupés depuis si longtemps du courant des événements mondiaux par le rideau de silence et la censure fasciste — les leçons de la crise générale du communisme, du différend sino-soviétique, des révolutions algérienne et cubaine, et surtout de la révolution angolaise, dont aucune n'est dirigée par quoi que ce soit qui ressemble au type traditionnel de parti communiste.
Le Parti communiste portugais a parfaitement raison de définir le Portugal, puissance coloniale, comme un pays semi-colonial lui-même. Mais il faut tirer des leçons de cette définition. Si le Portugal partage bien des traits fondamentaux avec les pays coloniaux et semi-coloniaux, alors surgit la question : pour réussir, sa révolution ne devrat-elle pas suivre la voie de la révolution coloniale ?
Si l'économie portugaise est fondamentalement celle d'un pays colonial ou semi-colonial, dépendant largement des investissements étrangers, avec un bas niveau d'industrialisation, une paysannerie réduite à la misère, un vaste prolétariat agricole souffrant de chômage chronique, et une bourgeoisie nationale instable dépendante de l'impérialisme et incapable de gouverner avec des formes démocratiques, alors la voie pour une véritable libération du peuple portugais ne peut être que la voie du socialisme. Il est plus probable que ce soit la voie cubaine ou algérienne plutôt que celle d'un pays capitaliste avancé.
La structure et le rôle de la classe ouvrière portugaise telle qu'elle se présente aujourd'hui, demandent un nouvel examen approfondi à la lumière des leçons de la révolution coloniale. Malgré sa misère générale, certains secteurs importants de la classe ouvrière semblent à première vue avoir un intérêt direct à la forme actuelle de l'économie portugaise. Un tiers de tous les ouvriers industriels portugais sont employés dans les manufactures de textiles et de vêtements. Mais les usines portugaises de coton dépendent directement de la monoculture du coton du Mozambique, qui leur fournit la matière brute à des prix bien inférieurs aux cours mondiaux. En retour, la protection du marché des colonies portugaises offre le débouché aux marchandises de coton. Il faut présenter une autre alternative aux ouvriers de tels secteurs si l'on veut qu'ils luttent de façon déterminée contre le régime actuel ou soutiennent un régime socialiste sans colonie qui lui succèderait.
Mais, pour la majorité du peuple portugais, le problème de loin le plus urgent, c'est la question agraire. Les paysans sans terre du sud et les paysans pauvres du nord sont potentiellement la classe la plus combattive de la société portugaise. De toute la population, ce sont eux qui n'ont absolument aucun intérêt en jeu dans le colonialisme portugais maintenant que l'émigration vers les colonies ne peut plus les attirer. Ce sont eux qui souffrent le plus de la poursuite de la guerre coloniale, car les soldats qui vont se battre ne sont autres que des paysans en uniforme. Pieds nus, en haillons, vivant dans des taudis, analphabète et affamé dans le sud, le prolétariat rural sans terre a un revenu annuel par tête d'habitant inférieur à 320 NF. Avec les Espagnols qui leur font pendant de l'autre côté de la frontière, en Estremadoure et en Andalousie, ils sont à peine différents des paysans d'Afrique du Nord à quelques kilomètres seulement au-delà de la mer. Ils ont même avec eux des ancêtres communs. Mais ils sont las de lutter sous les bannières libérales comme ils l'ont fait durant tout le XIXe siècle pour une cause qui ne leur a rien apporté.
Sur un programme militant bien défini, comprenant la réforme agraire qui donnera la terre aux paysans, la nationalisation de l'industrie qui formera la base de l'indépendance vis-à-vis de l'impérialisme, l'indépendance inconditionnelle et immédiate des colonies, et l'unification de la péninsule en une Fédération socialiste ibérique, qui peut seule assurer l'indépendance portugaise de l'impérialisme, et des liens très étroits avec une Afrique du Nord socialiste, c'est sur un tel programme que peut se construire l'unité du peuple travailleur portugais. Une telle unité amènerait non seulement le renversement du salazarisme et de Franco, mais aussi une révolution socialiste dans une partie de l'Europe occidentale qui ne manquerait pas de servir d'exemple bien au-delà des Pyrénées. Juin 1962.