Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 17

Le Xe Congrès du P.C. italien

Quatrième Internationale, n° 17 · décembre 1962 · p. 8-10 · 1 342 mots

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La période préparatoire du 10° Congrès du Parti Communiste Italien, si elle a encore une fois confirmé les différences politiques assez profondes qui existent dans ce parti, pourrait toutefois être considérée comme décevante par ceux qui se rappellent les développements qui avaient suivi immédiatement le XXII* Congrès du P.C. de l'Union Soviétique. En effet, le débat politique et idéologique fut beaucoup plus ample et inté. ressant aussi bien vers la fin de l'année passée qu'au printemps dernier (à cette époque sur des problèmes de politique intérieure), tandis qu'on peut avoir maintenant l'impres sion d'un certain épuisement. De toute façon, c'est un fait que le décalage — dans une large mesure voulu entre des conjonctures politiques cruciales et les échéances organisationnelles formelles, a joué sans aucun doute en faveur de la bureaucratie dirigeante.

Nous ne reviendrons pas sur les suites connues du XXII Congrès du P.C.U.S., qui poussèrent la direction togliattiste elle-même à atteindre un nouveau palier, relativement assez avancé, du processus de déstalinisation. On sait moins qu'un débat tout aussi serré et, sous certains aspects, plus concret, se déroula dans les premiers mois de cette année au moment où la démocratie chrétienne et ses alliés — avec la collaboration du Parti socialiste - entamaient l'expérience d'une nouvelle formule d'orientation gouvernementale, dite de « centre-gauche ». Sur la nature intrinsèque de l'opération entreprise par la bourgeoisie italienne, sur les implications politiques et tactiques qui es lécoulaient pour le mouvement ouvrier, sur l'attitude à prendre envers le parti socialiste, des divergences importantes se firent jour au niveau même du Comite Centra et de la direction du P.C. italien.

C'est à loccasion d'une Conférence économique, formellement convoquée par l'Institut d'Etudes du Parti, que les positions respectives sont apparues avec le plus de clarté. Au cours de la Conférence, qui d'ailleurs était assez ouverte et fut caractérisée aussi par l'intervention de socialistes de gauche et d'un camarade dirigeant de notre section italienne et de la IV° Internationale, la ligne de la majorité du Comité Central fut ouvertement critiquée par toute une série de cadres et de dirigeants provinciaux et régionaux et, en fait, la droite, qui avait prétendu mener le jeu, sortit assez mal de cette confrontation, compte tenu aussi du niveau lamentable du rapport fait par Amendola et de sa réponse. Il était de toute façon évident qu'une partie du P.C. ne partageait ni la caractérisation au moins ambiguë que la majorité donnait des tendances économiques et politiques de la bourgeoisie ni l'attitude attentiste très peu critique envers le nouveau gouvernement de Fanfani. Le fait que ce débat fut concentré surtout sur des problèmes concernant le développement du capitalisme italien à cette étape, et tenu dans des termes le plus souvent accessibles aux spécialistes plutôt qu'aux militants du rang, ne pouvait pas cacher l'enjeu réel ni le danger que tout cela impliquait pour la direction bureaucratique.

En effet, c'est surtout à partir de cette Conférence économique que Togliatti organisa sa riposte. Comme d'habitude, il commença par donner un coup à ceux qui s'étaient un peu trop exposés sur la droite ; ce fut notamment Amendola, au sein des organismes de direction et sur le plan de l'influence dans l'appareil, qui fit les frais de l'opération. Mais le véritable but était de consolider à nouveau la direction et l'appareil en repoussant toutes les critiques qui venaient de gauche, d'une tendance de gauche potentielle qui s'était pourtant manifestée assez concrètement. A l'échelle du Secrétariat, cela s'est concrétisé dans un certain déclin d'Ingrao, le plus lié aux opposants de la Conférence économique, tandis qu'à la direction de l'organe du parti un droitier togliattiste conformiste de stricte observance, Alicata, remplaçait Reichlin d'orientation plutôt gauchiste.

Ces attaques de Togliatti — connues presque exclusivement de l'appareil et des cadres à un certain niveau - eurent pour conséquence d'intimider certaines couches critiques et de conseiller à d'autres une prudence sans doute excessive. Mais l'activité des commissions chargées de préparer le texte pour le 10° Congrès fut loin d'être de tout repos pour Togliatti et son groupe ; en réalité, les débats qui avaient caractérisé la Conférence économique y furent repris dans une large mesure. Les critiques de gauche et de centre-gauche furent même en condition de marquer quelques succès limités dans des premières élaborations de certaines parties du texte. Ce n'est qu'à partir du moment où Togliatti décida de prendre en main plus résolument, par l'intermédiaire de certains des siens, la préparation du document que les difficultés pour la direction furent surmontées et qu'on arriva, d'ailleurs avec un retard assez considérable, à l'adoption des thèses. Il s'agit en fait d'un document lamentable, où, sauf certaines concessions partielles à la gauche, l'orientation fondamentale du parti est poussée à l'extrême, avee des révisions si possible plus ouvertes que par le passé de la conception marxiste et léniniste de l'Etat et des voies de la conquête du pouvoir par le prolétariat.

La discussion ouverte depuis deux mois environ et qui sera close par un congrès à la veille duquel nous sommes au moment d'écrire cette note, et qui ne devrait pas provoquer de surprises, n'a été qu'un reflet assez morne des conflits relativement ouverts des mois précédents et qui ne cessent de couver dans l'appareil lui-même. Il y naturellement des critiques assez nettes et des interventions qui aussi bien dans l'Unità que dans Rinascita ont mis en question l'orientation du parti, la ligne du parti et sa tendance syndicale lors des grandes luttes ouvrières des derniers mois ainsi que l'attitude à la Ponce Pilate prise par Togliatti à l'occasion du conflit sino-indien, sans oublier les problèmes de la déstalinisation et de la révolution coloniale. Mais l'impression générale est que l'issue est déjà acquise, que le débat n'intéresse désormais que peu de monde, qu'on ne peut mener dans les congrès des différents échelons que des combats secondaires, et que tâcher de garder des positions pour des conditions plus favorables dans les luttes qui auront lieu à une échéance ultérieure.

Répétons-le une fois encore que l'apathie manifestée n'implique pas du tout une résorption des fermentations très positives qui se précisèrent à différentes étapes dans le P.C. italien. Ces fermentations critiques, bien souvent critiques de gauche, subsistent et dans certains cas, se renforcent même. Le Congrès des Jeunesses, tenu il y a un mois, en est un témoignage. Le débat a été assez ouvert et une tendance de gauche s'est clairement manifestée, surtout autour de la Fédération romaine. Le cas de la Fédération du Parti de Padoue est aussi significatif. La direction provinciale avait adopté un texte proposé par un secretaire régional adjoint qui était en réalité une critique serrée de l'orientation de Togliatti sur le problème de l'Etat et de la « voie italienne au socialisme ». En exploitant des prétextes formels (la publication à l'extérieur d'un texte critique), Togliatti a réussi a faure exclure les principaux dirigeants de la tendance de gauche de Padoue, mais l'épisode a démontré l'écho que la polémique contre la politique togliattiste rencontre dans de larges secteurs du parti.

Comme nous l'avons dit, il est très peu probable que le Congrès provoque des surprises. Togliatti pourra encore continuer sur sa ligne traditionnelle désormais internationalement connue. Il faut dire cependant que ce jeu lui sera assez ditficile même à courte échéance. En effet, d'une part, la polémique dans le mouvement communiste international est loin de s'apaiser, ce qui stimulera davantage l'esprit critique de plusieurs cadres et militants. D'autre part, si le « centre-gauche » se trouve confirmé par les élections du printemps 1963 et si le P.S. accentue son cours droitier, l'évolution ultérieure de la situation politique italienne posera au P.C. des problèmes très sérieux, car il risque d'être stérilisé davantage dans une position qui ne saurait donner les « avantages » que Nenni escompte de son réformisme opportuniste « conséquent », ni assurer les perspectives qui seules découleraient d'une critique révolutionnaire claire.

Togliatti est un maître incontesté dans Tart de louvoyer. En louvoyant on peut gagner du temps, éloigner des crises, mais on ne peut éviter que les problèmes cruciaux se posent tôt ou tard.

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