Le Congrès des Trade-Unions s'était tenu dans un climat nettement préélectoral ; Cousins lui-même, ne voulant pas rompre « l'unité » de la bureaucratie syndicale, rentra dans les rangs et ne défendit pas sa motion traditionnelle en faveur duj désarmement nucléaire unilatéral de la Grande-Bretagne. Sans doute l'appareil de Transport House espéra-t-il que les choses iraient de même au Congrès du Labour Party. Aussi se permit-il le luxe d'y présenter une motion qui aurait autorisé l'Exécutif à exclure du parti toute personne faisant partie ou soupçonnée d'avoir des rapports avec « organisations interdites ». C'était la voie ouverte à la chasse aux sorcières au sein même du mouvement ouvrier britannique, et encore par l'emploi de la sinistre clause maccarthyste de « culpabilité par association» C'était aussi l'arbitraire bureaucratique le plus absolu érigé en principe d'organisation.
Le Congrès de Brighton rejeta cette motion et réaffirma ainsi la tradition démocratique du mouvement ouvrier britannique. Ce fut une victoire importante pour la gauche, sans doute la plus importante de celles remportées au cours des dernières années. Cette impression de victoire fut encore renforcée par le retournement sensationnel de Gaitskell, qui se plaça à la tête des adversaires d'une adhésion britannique au Marché Commun en prononçant un véritable réquisitoire contre les conditions que Bruxelles veut imposer à ce sujet à Londres.
Cette dernière impression est pourtant erronée. Certes, le glissement de Gaitskell vers des positions anti-Marché Commun a profondément divisé et décontenancé la droite travailliste. Il apparut comme une véritable « trahison » aux leaders syndicaux les plus conformistes, qui sont partisans farouches d'une entrée dans le Marché Commun. Cette division de la droite l'affaiblit et renforça ainsi, par ricochet, la gauche — du moins potentiellement. Mais ceci ne signifie pas que Gaitskell ait adopté de véritables positions de gauche. Les cris de triomphe qui émanèrent à cette occasion d'organes centristes comme Tribune reflètent plutôt la confusion qui règne parmi les militants travaillistes au sujet de l'adhésion au Marché Commun.
La position de Gaitskell s'inspire de deux critères qui sont tous deux inacceptables pour des marxistes révolutionnaires : des critères d'intérêts du capitalisme britannique, et des critères exelusivement électoralistes. Les raisons que Gaitskell invoque pour s'opposer à une adhésion au Marché Commun dans les conditions actuelles font état des intérêts du capitalisme britannique et de la cohésion de son Commonwealth; elles ne s'appuient pas sur les intérêts de classe du prolétariat de Grande-Bretagne ou du prolé. tariat international. La préoccupation de Gaitskell, c'est de savoir comment on peut mieux faire fonctionner l'économie capitaliste, non pas comment on peut la remplacer note dil abou risque de de opter dando arden con radion par une économie socialiste. En acceptant ces critères et en les proclamant sacrés, la gauche traditionnelle du Labour risque de s'empêtrer dans de terribles contradictions et d'aboutir à une impasse.
Il est en effet quelque peu puéril de vouloir affirmer qu'on veut défendre les contre la grande majorité des capitalistes ! Cette majorité est décidée à obtenir l'adhésion de la Grande-Bretagne au Marché Commun ; le congrès conservateur de Llandudno l'a, une fois de plus, confirmé. En se plaçant comme Macmillan sur le même terrain des « conditions à négocier», Gaitskell l'aide à obtenir des conditions plus favorables du Marché Commun, tout en sel coupant de toute possibilité d'opposer à l'orientation tory une solution de rechange complète et cohérente : la lutte pour une économie socialiste britannique, pour une Grande-Bretagne socialiste, s'appuyant sur une alliance commerciale avec les Etats ouvriers et la révolution coloniale, luttant pour les Etats-Unis socialistes d'Europe et du monde, et trouvant dans la révolution du mode de production les possibilités de résoudre les difficultés structurelles actuelles de l'économie britannique.
On a bien l'impression que le tournant de Caitskell n'est fondamentalement inspiré que par des objectifs électoralistes. Le leader travailliste est en effet convaincu du que les élections n'auront lieu qu'après qu'une décision aura été acquise en matière d'adhésion au Marché Commun. Ou bien le Parlement ne sera dissous qu'après que cette adhésion aura été signée, et dans ce cas Gaitskell se contentera de ramasser toutes les voix des mécontents sans menacer le moins du monde de manquer de respect à la signature de Sa Majesté. Ou bien l'adhésion échouera en dernière minute, de par l'opposition de De Gaulle, et dans ce cas Caitskell pourra ridiculiser les tories au cours de la campagne électorale, puisque ceux-ci ont tout misé sur cette adhésion. Il a done l'impression qu'il joue gagnant dans tous les cas. Il lui importe fort peu d'empêcher réellement l'adhésion britannique au Marché Commun; il l'a bien montré en écartant toute motion qui réclame des élections législatives avant de ratifier le Traité d'adhésion...
Pour le moment, les conditions objectives continuent de favoriser la nouvelle montée du Labour. Le chômage s'aggrave. Les attaques contre certains secteurs de la classe ouvrière se précisent, et les travailleurs réagissent énergiquement contre ces attaques, ainsi que le démontre la grève générale des cheminots qui fut un succès total. Si des élections législatives avaient lieu aujourd'hui, les travaillistes remporteraient presqu'à coup sûr la majorité absolue. C'est pourquoi Macmillan n'est nullement disposé à abandonner le pouvoir en organisant des élections anticipées. Il entend mener à bien les négociations raidissement travailliste en vue d'obtenir des conditions d'adhésion plus favorables, puis pour l'adhésion de la Grande-Bretagne au Marché Commun, monnayer à Bruxelles le mener une énorma campagne de propagande en vue de rallier aux tories toutes les voix bourgeoises et petites bourgeoises disponibles en exploitant avant tout le fait que tout pour les libéraux menacerait de faire élire un gouvernement travailliste hostile au Marché Commun. Dans ces conditions, la défaite électorale des tories n'est pas tellement certaine que Gaitskell semble le croire aujourd'hui.
Actuellement, le mouvement ouvrier britannique n'a aucun intérêt à se laisser enfermer dans le champ clos où la bourgeoisie voudrait circonserire la bataille : pour ou contre le Marché Commun. Certes, il doit s'opposer à l'adhésion de la Grande-Bretagne, qui renforcerait économiquement, politiquement et militairement le dispositif impérialiste en Europe occidentale. Mais il doit le faire pour des raisons de classe et non pour des raisons chauvines.
Dans cette optique, la lutte contre ladhésion au Marché Commun est une lutte contre une tentative d* « assainir» léconomie capitaliste aux frais du prolétariat britannique (et en partie aux frais des masses et même de la bourgeoisie des pays coloniaux). A ce plan d' « assainissement » capitaliste, le mouvement ouvrier britannique doit opposer non pas la « défense de la souveraineté nationale et du Commonwealth », mais un véritable plan d'assainissement par la construction d'une Grande-Bretagne socialiste. La lutte pour cet objectif passe tout d'abord par une défense de toutes les conquêtes passées du prolétariat, aujourd'hui contre l'offensive tory, demain, le cas échéant, conséquences d'une adhésion au Marché Commun. Elle ne pourra être menée efficacecontre les ment dans ce cadre que par une alliance étroite du mouvement ouvrier britannique avec le mouvement ouvrier des six pays membres de la Communauté Economique Européenne Et si elle est menée efficacement et couronnée de succès, aucune clause du Traité de Rome ne pourrait alors empêcher la classe ouvrière britannique, poursuivant sur sa lancée, de planifier et de nationaliser son industrie, de briser le pouvoir du Capital et de servir de point de ralliement aux travailleurs des autres pays capitalistes d'Europe en vue de suivre son exemple.