Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 17

La crise de l'Afrique centrale

Quatrième Internationale, n° 17 · décembre 1962 · p. 5-6 · 1 124 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

En Afrique centrale, une crise est sur le point d'éclater. Les élections en Rhodésie du Nord viennent d'être tenues et la formation d'un gouvernement est entreprise. Le Z.A.P.U. (Union des peuples africains du Zimbabwe) est interdit en Rhodésie du Sud, tandis que, pour le troisième composant de la Fédération de Welensky, le Nyassaland, des négociations constitutionnelles ont commencé à Londres. Ces événements mettent en doute l'avenir de la « Fédération » et sont considérés par la plupart des observateurs comme le commencement de la fin de la Fédération. Ainsi James Fairbain écrit dans le New Stateman du 9 novembre : « ..Ici, en Rhodésie, la question n'est plus de savoir si, mais de quelle façon et avec quelle rapidité le gouvernement britannique procédera à la rupture de la Fédération de sir Roy Welensky, vieille de neuf ans».

Les tactiques compliquées utilisées par l'impérialisme britannique en Afrique centrale ont un seul et même but fondamental : maintenir la domination économique de l'impérialisme britannique et la certitude de la présence dans ces territoires de gouvernements qui lui soient favorables. Mais une seconde considération compte pour beaucoup dans ses plans, celle de la position stratégique que l'Afrique centrale occupe par rapport à de nombreuses régions très importantes de l'Afrique. Car l'Afrique centrale touche l'Angola, le Congo (Katanga), le Mozambique et, surtout, l'Afrique du Sud. Ceci signifie qu'il doit être certain que ses intérêts économiques soient dominants mais aussi qu'il exige qu'aucune de ces régions ne serve de base à des mouvements de libération. Il est très averti de l'expérience de l'Algérie, dont le F.L.N. avait ses bases au Maroc et en Tunisie, et aussi des bases angolaises au Congo. Avant tout, pour l'Afrique du Sud, un danger extrême se trouverait dans une Rhodésie du Sud gouvernée par des Africains, qui serait une certaine base pour les révolutionnaires sud-africains. Ce facteur qu'est la position stratégique de la Fédération explique en grande partie la politique suivie.

Ainsi au Nyassaland, où le gouvernement du Malawi se trouve au pouvoir depuis plus d'un an, non seulement le Malawi a donné sa garantie aux investissements britanniques et sa garantie d' « anticommunisme », mais, sous la pression directe du gouvernement britannique, il a passé un « gentlemen's agreement» avec le Dr. Salazar de ne pas « interférer » dans le Mozambique qui fournit au Nyassaland une issue vers la mer, et il a également répudié les mouvements de libération sud-africains qui ont utilisé le passage par le Nyassaland et qui s'appuyaient sur l'amitié du Malawi pour les aider à franchir les réseaux de la police de Welensky. De telles actions - qui ne sont rien d'autre qu'une trahison de la libération de l'Afrique — sont des exigences préalables de la Grande-Bretagne. Car, si le Nyassaland a peu de valeur économique pour l'impérialisme, il est pour lui de grande importance stratégique.

Les récentes élections en Rhodésie du Nord ont abouti à une impasse, l'U.F.P. de Welensky obtenant 15 sièges, IU.N.I.P. nationaliste 14, et l'African National Congress de Nkumbula 5. Dans les prochains jours, il faudra décider qui formera le gouvernement. Quel que soit celui qui le fera, il devra s'appuyer sur l'A.N.C. de Numbula qui a fait une alliance électorale avec T'U.F.P. (à qui il doit la majorité de ses sièges) et qui est soutenu financièrement par Tchombé. Le 10 décembre, il y aura des élections partielles pour onze sièges qui n'ont été gagnés par personne aux récentes élections. Si, comme il est probable, les résultats maintiennent l'impasse, TU.N.I.P. aura à faire face à plusieurs solutions : soit d'entrer dans une coalition avec l'A.N.C. partisan de Tchombé, ce qui voudra dire non seulement se placer à l'entière merci du gouvernement britannique mais aussi de son aile la plus réactionnaire, celle de la Tanganyika Concessions, de l'Union Minière, de la British South Africa Cy, etc... qui cherche une solution à la Tehombé pour toute la « ceinture du cuivre »; soit de Fefuser d'y entrer, ce qui voudra dire qu'il aura à nouveau à faire face à la nécessité de déchirer la toile d'araignée constitutionnelle dans laquelle les « négociateurs » britanniques ont tant de disposition à faire prisonniers les nationalistes africains. En tout cas, il est clair que la voie par laquelle les nationalistes de Rhodésie du Nord iront de l'avant n'est pas aussi rectiligne que certains l'escomptaient à tort. L'impérialisme britannique est avant tout intéressé à corrompre et à compromettre l'U.N.I.P., à en faire un instrument flexible et, si possible, à le transformer en un instrument à la Tehombé dans les mains de l'impérialisme et de la British South Africa Cy. Kenneth Kaunda s'engage sur une voie dangereuse quand il offre de former un gouvernement de coalition avec FU.N.C. L'U.N.I.P. devrait plutôt suivre la voie de la non-collaboration avec cette constitution, boycotter les élections partielles de décembre et le Parlement, et mener une campagne combattive pour une constitution tout à fait démocratique basée sur la stricte application du principe du suffrage universel. C'est seulement sur cette voie que l'on peut parvenir à une véritable libération nationale.

Dans le Zimbabwe (Rhodésie du Sud), le Z.A.P.U. a manifesté une forte résistance contre les compromissions et, par son boycott de la constitution proposée, il a montré le désir de se maintenir en dehors de la toile d'araignée constitutionnelle. En outre, la formation de l'Armée de Libération du Zimbabwe montre une détermination de lutter pour la libération par la seule voie possible, par les moyens violents. L'impérialisme britannique n'est pas du tout prêt à permettre qu'un régime nationaliste de gauche parvienne au pouvoir en Rhodésie du Sud, ni aucun régime africain qui permettrait l'utilisation de la Rhodésie du Sud comme base pour les révolutionnaires sud-africains. En Rhodésie du Sud, il faut nécessairement une lutte révolutionnaire, il n'y a pas d'autre issue.

Dans l'avenir immédiat, le gouvernement britannique procédera vraisemblablement à la dissolution de la Fédération pour la remplacer par quelque union économique. Le Nyassaland, géographiquement isolé du reste de la Fédération, obtiendra son « indépendance » avec, probablement, une sorte de liaison économique. Il est difficile de prévoir exactement le futur rôle de la Rhodésie du Nord, qui dépend du succès des manœuvres britanniques. Mais, même dans le cas extrême d'une solution à la Tehombé, les liens fédéraux qui existent à présent seront vraisemblablement rompus et remplacés par une union économique. Ainsi, si la forme d'une Fédération peut disparaître, sa substance restera.

La situation en Afrique centrale est dangereuse pour l'impérialisme britannique. Il y est réduit à des manœuvres compliquées où, à chaque tournant, il éprouve des difficultés à contenir tous les facteurs. D'autre part, la situation offre de grandes possibilités d'une explosion révolutionnaire qui disloquerait tout léquilibre dans les parties centrales, méridionales et même orientales de l'Afrique.

11 novembre 1962.

Une erreur sur cette page ?