Documents de la IVe Internationale

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La revue › n° 17

L'affaire cubaine et ses enseignements

Quatrième Internationale, n° 17 · décembre 1962 · p. 1-5 · 2 140 mots

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La crise que l'impérialisme américain a provoquée aux Caraïbes au mois d'octobre a été, aussi bien pour sa propre portee que pour ses conséquences dont il n'est pas facile de saisir encore toute l'ampleur, une synthèse concentrée des conflits et des contradictions de l'étape actuelle de la politique mondiale.

Tout d'abord, le blocus de Cuba décidé par l'administration américaine a exprimé d'une façon absolument claire à quel point l'impé rialisme considère dangereux les développements de la révolution coloniale lorsque celle-ci transcroît dans une révolution socialiste. Toute marge de manœuvre s'avérant dès lors inexistante, la perte irrémédiable, l'impérialisme subit constamment la tentation de riposter par l'emploi massif de sa force armée. Et ce d'autant plus si, comme dans le cas de Cuba, la situation géographique peut être considérée en elle-même une « provocation ».

Plus généralement, l'action agressive de Kennedy contre Cuba réfute tous ceux qui se faisaient des illusions sur un caractère désormais soi-disant irréversible de la « coexistence pacifique » et confirme ce que les marxistes révolutionnaires ne s'étaient pas lassés de répéter •— au risque de se voir coller l'étiquette de « schématiques » ou de « dogmatiques » — à savoir que l'impérialisme reste disposé à réagir par tous les moyens, y compris jusqu'à pousser le monde au bord de l'abîme, s'il considère que des points vitaux de sa domination sont menacés. La crise cubaine - survenue après tant de crises graves dans les dix ou douze dernières années — en a été en fait la plus grave et a rappelé durement à l'opinion publique mondiale la réalité telle qu'elle est : la menace d'une guerre destructrice est loin d'avoir disparue et la logique du système impérialiste ne cesse de pousser ses dirigeants vers des aventures très osées, malgré la conscience que maints de ces dirigeants ont du caractère catastrophique qu'aurait pour le monde entier une guerre nucléaire éventuelle. Au moment où le point crucial a été surmonté, il faut d'ailleurs rejeter tout « optimisme » a posteriori, qui miserait sur le fait que chaque fois on est arrivé précisément jusqu'au bord, mais sans ne se jamais plonger, car la situation reste très tendue et d'autres crises internationales sérieuses s'esquissent déjà au moment où nous écrivons ces lignes.

En effet, quels que soient les zigzags du processus et même les replis de ses antagonistes, l'impérialisme est destiné à recevoir de nouveaux coups et à voir l'aire de sa domination ultérieurement réduite. En d'autres termes, cela signifie que la perspective d'un statu quo, d'un maintien de l'« équilibre » actuel, pourtant si précaire, est tout à fait irréaliste; et chaque fois que de nouveaux changements se dessineront qu'il pourra considérer comme lésant ses intérêts vitaux, l'impérialisme sera puissamment incité à briser la spirale de son déclin et de ses défaites en tentant l'épreuve de force suprême sur le plan militaire.

On s'interroge et on s'interrogera probablement longtemps sur les mobiles spécifiques qui ont déterminé l'affrontement d'octobre entre les deux grandes puissances mondiales. Au fond, ce n'est pas la décision de l'administration de Kennedy qui pose un problème: elle correspond en effet assez clairement à la logique des intérêts du système. L'installation d'armes nucléaires à Cuba avait probablement une portée même sur le plan strictement militaire (les opinions paraissent divisées à ce sujet). Mais ce qui comptait davantage, c'est que la présence de ces armes dans les Caraïbes représentait pour les Etats-Unis une perte de prestige très sérieuse aux yeux de l'Amérique latine et du monde entier; en outre, il n'existait aucune « garantie » absolue que l'armement installé par les Soviétiques ne soit à un moment donné utilisé par les Cubains. Or, si Kennedy peut avoir des doutes que l'U.R.S.S. fasse une riposte nucléaire en cas d'agression contre la Révolution cubaine, il ne peut pas douter que les dirigeants cubains ne renonceront en aucune condition à leur droit élémentaire de se défendre par tous les moyens.Dans ce sens, la présence de fusées nucléaires à Cuba constituait un « deterrent » réel à une agression impérialiste, « deterrent » que Kennedy a voulu éliminer à tout prix.

C'est en réalité l'attitude de la direction de la bureaucratie soviétique et de son leader qui a provoqué les discussions les plus vives, les polémiques les plus serrées, les critiques les plus ouvertes. Fidel Castro n'a pas caché son mécontentement, les Chinois ont relancé leurs attaques, les Albanais ont crié ouvertement à la trahison. Dans le mouvement communiste international, un peu partout il y a tout au moins un sentiment de malaise assez grand.

Même au prix du risque que nos affirmations soient mal interprétées ou que certains les exploitent pour justifier des attitudes aberrantes, nous déclarons nettement qu'on ne saurait reprocher à Khrouchtchev de n'avoir pas poussé le jeu jusqu'au point de rupture qui, à un certain moment, il ne faut pas l'oublier, a été extrêmement proche. L'éclatement d'une guerre nucléaire ne correspondait pas et ne correspond pas aux intérêt des Etats ouvriers et du mouvement prolétarien international, le temps entre autre jouant incontestablement en leur faveur. Il ne correspondait pas non plus à l'intérêt de

Cuba socialiste qui, de toute évidence, aurait eu le pénible privilège guetre de ser de le tension des de di pas armi enlieue tore pala d'être le premier objectif des impérialistes criminels, ce qui, ne fût-ce blement sa destruction totale.

Mais Khrouchtchev peut et doit être critiqué avant tout pour le caractère absolument empirique et oscillant de sa politique. Il nous paraît secondaire de chercher à fixer ici dans quelle mesure cela fut déterminé par un choix délibéré de Khrouchtchev lui-même ou par des changements de rapports de force, même aux heures décisives, au sein de la direction du P.C.U.S. et du gouvernement soviétique. Il est certain qu'on y avait calculé assez mal les réactions, pourtant aisément prévisibles, de la direction impérialiste américaine à l'installation d'armes nucléaires à Cuba et qu'on a reculé car, fort probablement, cette réaction a été beaucoup plus décidée qu'on ne l'avait prévu. Si on n'avait pas l'intention d'aller jusqu'au bout dans l'opération, il ne fallait pas l'esquisser, car le repli effectué a permis à limpérialisme de marquer un point sérieux en sa faveur pour la première fois depuis de nombreuses années et encore plus d'exploiter ce fait pour réanimer dangereusement ses troupes.

Plus encore, Khrouchtchev n'avait aucunement le droit de mettre Fidel Castro devant des faits accomplis et, en faisant abstraction de l'Etat ouvrier cubain, de trancher l'affaire comme s'il s'agissait d'une question entre l'U.R.S.S. et les Etats-Unis. En cela, Khrouchtchev s'est relié au fond aux pires traditions staliniennes, même si les événements — et surtout l'attitude de Fidel Castro qui a rendu si peu agréable la mission de Mikoyan — se sont chargés de lui rappeler rapidement que les temps sont à jamais révolus où la bureaucratie soviétique pouvait fouler aux pieds, comme bon lui semblait, les intérêts et les droits des révolutions dans différents pays.

Finalement, ce qui a été de toute évidence négatif, c'est le fait que le repli a été accepté sans contrepartie réelle. Il est, en effet, évident que le soi-disant engagement de Kennedy de ne pas attaquer Cuba n'a aucune portée concrète sérieuse et il aurait fallu tout au moins se battre pour l'acceptation des cinq points de Fidel Castro avant d'accomplir la retraite.

L'attitude de la direction de la bureaucratie soviétique a à nouveau déclenché les attaques des Chinois. De ce fait et aussi en raison du différend sino-indien et de l'inadmissible attitude de Khrouchtchev à son sujet, le conflit qui secoue le front des Etats ouvriers et le mouvement communiste s'est ravivé avec des implications qui ne sauraient être minimisées. Les tentatives de conciliation qui avaient abouti aux résolutions inconsistantes des deux Conférences de Moscou ont, comme les marxistes révolutionnaires l'avaient facilement prévu, lamentablement échoué et nous sommes entrés maintenant dans une étape où la confrontation devient de plus en plus aiguë et manifeste. Nous ne reviendrons pas ici sur notre appréciation du différend sino-soviétique et des positions respectives (1). Nous nous

(1) Voir Quatrième Internationale, n° 15, avril 1962. Résolution du Secrétariat

P.C.U.S. et nos tâches », ainsi que la résolution sur le conflit sino-indien qui paraît International de la IV' Internationale: « Les répercussions du : XXII* Congrès dans ce numéro.

limitons à souligner que c'est le caractère bureaucratique des deux directions qui détermine, au fond, ce conflit, chacune des deux étant organiquement incapable de surmonter ses propres faiblesses, ses propres limitations, ses propres égoïsmes, et n'étant aucunement disposée à soumettre les problèmes vitaux en question à la discussion démocratique et au verdict de tout le mouvement ouvrier communiste international qui devrait se prononcer souverainement en pleine connaissance de cause.

Revenant à la crise cubaine, il y a des leçons fondamentales à tirer ou à confirmer de ce qui s'y est passé. On peut critiquer la direction soviétique pour son attitude dans cette affaire - comme nous l'avons fait — ou l'on peut croire que, dans le cadre donné, elle ne pouvait agir autrement. De toute façon, la critique fondamentale qu'il faut toujours avancer c'est qu'une conception de la coexistence pacifique qui mise surtout sur le développement économique de TU.R.S.S. et des Etats ouvriers comme le facteur fondamental de victoire dans le conflit historique entre le socialisme et le capitalisme, et ne considère les luttes révolutionnaires des masses que comme un élément tout au plus secondaire, une conception qui sème l'illusion que la guerre pourrait cesser d'être un danger pour l'humanité avant même le renversement du capitalisme sur l'échelle mondiale, une telle conception en réalité désarme le mouvement communiste et l'empêche de lutter selon une stratégie et une tactique effectivement révolutionnaires. Quelles que soient les critiques qu'on puisse adresser à l'attitude de la bureaucratie soviétique à l'occasion de la crise cubaine, beaucoup plus condamnable encore a été sa politique qui, des années durant, a paralysé ou annulé les P.C. d'Amérique latine, les transformant d'avant-garde en un frein de la révolution latino-américaine.

Une autre leçon de la crise de fin octobre, c'est que les mouvements contre la menace d'une guerre impérialiste — mouvements qu'il est dans l'intérêt vital du prolétariat révolutionnaire de propulser et d'amplifier au maximum — ont été malgré tout insuffisants. Nous n'oublions pas les mobilisations dans plusieurs pays d'Amérique latine sur lesquelles la grande presse a fait le silence, nous ne sous-estimons pas ce qui s'est passé dans certains pays europeens et surtour en Angleterre. On ne saurait, d'autre part, ignorer que, meme a New York, des milliers de personnes ont fait entendre leur protestation au cœur même de la citadelle impérialiste. Mais. lorsque l'impérialisme décide des initiatives comme celle du blocus contre Cuba, il escompte par avance des manifestations comme celles qui se sont produites de par le monde et il ne s'en préoccupe pas excessivement.

Ce qui serait nécessaire, c'est que le mouvement ouvrier, avec ses organisations politiques et syndicales, fût en condition de porter des coups electits a l'adversaire, en paralysant la vie de pays décisifs, en obligeant les impérialistes et leurs alliés à subir lourdement les conséquences de leurs entreprises criminelles. Pour ne prendre qu'un seul exemple, une riposte efficace au blocus de Kennedy aurait été une généralisation à l'échelle mondiale de la décision prise par les travailleurs du port de Rio de Janeiro de ne plus décharger les bateaux américains (en principe, une décision du même genre fut prise par la centrale syndicale indonésienne).

De toute façon, les événements d'octobre, malgré les limitations soulignées, ont eu des répercussions profondes même dans les pays où le mouvement stagnait, dans des secteurs moins dynamiques des masses (dans les secteurs petits bourgeois surtout). Le danger a été mis en lumière et même les couches les plus apathiques et les plus « optimistes » et les plus dépourvues d'esprit critique se sont rendu compte que la guerre nucléaire reste toujours une possibilité concrète.

D'où des possibilités plus grandes pour mener une lutte spécifique contre la guerre impérialiste aussi dans certains pays jusqu'ici passits. Il sera dorénavant possible de recueillir un plus grand écho en luttant pour l'élimination des bases nucléaires américaines, contre les essais nucléaires, pour un désarmement unilatéral — dans certains pays capitalistes au moins —; pour le retrait de fO.I.A.N. et de tous les blocs militaires mis sur pied par Washington dans le monde entier.

En même temps, les marxistes révolutionnaires ne négligeront jamais dans leur action quotidienne de clarifier les termes élémentaires du problème qu'on ne peut à aucune condition éluder: si on veut éviter que l'humanité ne sombre dans une catastrophe nucléaire, il faut lutter par tous les moyens avant tout pour paralyser et ensuite pour renverser le système capitaliste, que sa nature ne cesse de pousser vers la guerre. Il faut le paralyser et le renverser jusque dans ses centres vitaux, les pays capitalistes les plus avancés dont dépendent, en définitive, les décisions finales. 19 novembre 1962.

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