Bien que la révolution mondiale suive globalement une courbe ascendante depuis la fin de la deuxième guerre mon diale, l'un de ses éléments — la révolution socialiste européenne - connaît un retard considérable, avant tout, du fait que le mouvement ouvrier européen n'est pas parvenu à se dégager de l'emprise des directions réformistes ou staliniennes. Cet état de choses soulève de nombreuses questions, tant en ce qui concerne son pourquoi que ses conséquences à échéance plus ou moins longue. Nous ne nous étendrons pas ici sur les causes profondes qui ont fait que, sur le continent où l'idée du socialisme et le mouvement ouvrier sont nés, celui-ci ait ete incapable, sauf en Russie, de renverser le capitalisme et de prendre le pou voir. La faillite de la II Internationale en 1914 a été largement expliquée par le processus de bureaucratisation et d'adaptation du mouvement ouvrier à une activité réformiste dans la dernière partie du XIX* siècle et dans les premières années du XX* siècle, ainsi que par l'incapacité de procéder au redressement nécessaire quand l'impérialisme entra dans sa pério de de crise, qui s'est avérée être une période de guerres, de révolutions de contre-révolutions, une période de convulsions sociales incessantes. Mais cette explication, que Lénine développa largement, valable pour expliquer la faillite de 1914, ne l'est plus pour ce qui s'est passé après 1917, après la victoire d'Octobre et la création de l'Internationale Communiste. Dire que les directions des P.C. politiquement faibles ont été incapables de résister au stalinisme triomphant en URSS ne constitue qu'une ex plication partielle. Il faut aussi tenir compte, pensons-nous, du fait que la succession de défaites subies par le mouvement ouvrier européen, les guerres et le fascisme, ont entraîné une saignée de cadres militants, d'une part, et pas mal de déceptions et de scepticisme parmi les générations plus âgées d'aujourd'hui, d'autre part. Quoi qu'il en soit à ce sujet, ce retard de la révolution européenne a des consé quences si fâcheuses qu'il nourrit en Europe des points de vue politiquement très négatifs qui, parfois en dépit des intentions de ceux qui les professent, contribuent à ajouter au pessimisme. Des courants théorisent plus ou moins ouvertement que la classe ouvrière européenne est désormais épuisée et qu'elle sera incapable de jouer un rôle appréciable dans la victoire mondiale du socialisme. Ce phénomène est peut-être particulièrement sensible en France, où le mouvement ouvrier est passé des sommets de 194445 à la défaite devant de Gaulle en 1958: un stalinien comme Thorez voit dans l'économie soviétique la seule force motrice du socialisme dans le monde, et un nonmarxiste comme sartre voit dans la révolution coloniale la force motrice exclusive. Sartre, qui n'a de responsabilités qu'en vers lui-même, n'hésite guère à exprimer une telle conclusion. Thorez, qui dirige un patique mante seis de en de laire un parti de masse, se garde bien de le faiétat de propos qu'il a pu tenir à des proprémisse d'une incapacité révolutionnaire la politique du P.c.t. repose sur la du prolétariat français, dont le P.C.F. doit cependant garder le contrôle jusqu'au jour où le niveau de vie en URSS dépassera celui de l'Europe. « La caractéristique essentielle de notre époque, c'est que le systeme mondial devient le facteur décisif de l'évolution de la société humaine » (résolution du 16° Congrès du P.C.F.). Pas la lutte de classe ! L'émancipation des tra_ vailleurs sera l'œuvre du développement de l'économie de l'URSS! En dépit des oppositions entre ces deux points de vue, 1l en résulte la conclusion commune qu'il faut mettre une croix sur le mouvement ouvrier européen.
Il n'y a pas de doute qu'il faille rabattre, et de beaucoup, les prétentions qui existent encore dans de larges couches du mouvement ouvrier européen. Ce mouvement ne constitue plus comme jadis le centre et le bastion de la lutte pour le socialisme, et il faut substituer une analyse qui englobe dans la révolution mondiale trois éléments combinés : la révolution coloniale, la révolution poli tique en Union Soviétique, et la révolution prolétarienne dans les Etats capitalistes économiquement développés (1), malgré le retard de celle-ci. Mais, en dépit des faiblesses manifestées par le mouve-
(1) On ne peut pas non plus supprimer dans la perspective du socialisme la classe ouvrière des Etats-Unis, de plus de soixante millions d'êtres humains, même si le développement politique de celle-ci est aujourd'hui très faible. On peut d'autant moins le faire qu'aussi longtemps que le capitalisme yankee pourra disposer d'une force considérable — dont les armements nucléaires — ce retard de la classe ouvrière américaine laisse au capitalisme la possibilité de faire peser sur le monde entier la menace d'un holocauste atomique.
ment ouvrier européen, Il a encore une grande contribution à fournir à la cause du socialisme. Ceux qui ont enterré déjà le mouvement ouvrier européen n'ont pas tiré toutes les conséquences impliquées par leur point de vue. En ettet, si tous les ressorts de la classe ouvriere européenne étaient brisés, ce serait une cataslisme international même, car celui si ne trophe immense pour la cause du peut être le produit d'un don. Les progrès de la révolution coloniale et de la révolution politique contribuent à desserrer les freins qui entravent la lutte des ouvriers européens, à améliorer les rapports de force en Europe entre les classes ouvrières et les capitalistes et entre les ouvriers et les vieilles directions, mais ces révolutions ne pourront faire le travail qui revient aux ouvriers européens.
Nous n'avons aucune raison de penser que les ouvriers européens seront desormais incapables de faire mieux que d'arracher au capitalisme de minimes améliorations de leur sort, tandis que les masses des autres continents seraient seules capables de construire le socialisme. L'argument principal de ceux qui prononcent l'oraison funèbre de la classe ouvrière européenne réside à la fois dans l'absence de luttes révolutionnaires de sa part pour une quinzaine d'années et dans une prétendue corruption par l'automobile, le frigidaire, les vacances, etc... Il n'est pas inutile de rappeler que ce dernier argument, d'un matérialisme un peu vulgaire, n'est pas mis en avant pour la première fois dans l'histoire du mouvement ouvrier européen. Après 1848, le mouvement ouvrier anglais s'est « embourgeoisé », pour reprendre une expression d'Engels luimême, mais le cofondateur du marxisme n'en a jamais conclu qu'il y avait là quelque chose de définitif, Il a, au contraire, défini les conditions objectives dans lesquelles le mouvement ouvrier anglais retrouverait son indépendance. A la fin du XIX siècle, les révisionnistes dans leur offensive antimarxiste voyaient une classe ouvrière désarmée par une amélioration (très relative à l'époque) de son sort. Pendant la premiere guerre mondiale, certains ont aussi expliqué l'union sacrée par la corruption des masses (2). Chaque fois le mouvement ouvrier européen, après une période d'assoupissement, a repris sa marche en avant.
Au fond, toute l'argumentation des frigidaires et des scooters a pour point de départ une explication des rapports sociaux à partir de la consommation et non de la production. Il y a bien longtemps que Marx, dans Ideologie allemande, taisait remarquer qu'agir ainsi c'était Ignorer les conditions réelles et l'activité des hommes, et que cela ne pouvait conduire qu'à des conceptions réactionnaires. Mais personne n'est obligé de s'en tenir à čet argument théorique, et il faut se tourner vers ce qui s'est passé dans les dernières années pour tirer des conclusions valables pour l'avenir.
Dans la période qui a suivi la deuxième guerre mondiale, les ouvriers européens ont connu en moyenne une amélioration sensible de leur existence et ceci a eu un effet démobilisateur jusqu'à présent. Les préoccupations d'un certain bien-être ont une incidence, y compris parmi les militants les plus , conscients en Europe. On tend à se maintenir au niveau général ; peut pannes are le celutant reste indiredans la mesure où celui-ci s'élève, on ne peut penser que le militant reste rent à ses propres conditions d'existence. Mais ce n'est qu'un aspect des phénomènes qui se produisent en Europe, Il y a d'autres aspects et nous devons repousser d'autant plus énergiquement les conceptions pessimistes sur lEurope qu'elles vont à l'encontre de ces autres aspects et d'autres phénomènes qui, depuis l'année 1960, témoignent d'une évolution contraire. Il faut même partir de la perspective - réelle — d'une reprise des luttes révolutionnaires en Europe afin d'étudier une série de problèmes nouveaux pour assurer un réarmement idéologique face à cette perspective. Nous-mêmes, trotskystes, devons à ce propos, comme nous le verrons plus loin, réajuster notre programme à la situation nouvelle qui usse. Car quelle ce sont les effets démobilisateurs qui ont eu le dessus, nous nous trouverons dans une période où l'amélioration des conditions d'existence aura produit des effets à long terme quant au point de départ et au contenu des luttes qu'aura à mener la classe ouvrière européenne et des effets à long terme quant à la transition au socialisme.
Parmi les signes les plus nets d'une situation nouvelle qui se développe en Europe, il faut relever la grande grève belge de 1960-61 et les grèves en Espagne. Mais l'indication la plus précieuse selon nous, c'est celle de changements s'opérant dans la jeunesse.
Dans les pays colonisés et dépendants, la jeunesse se trouvait et se trouve naturellement à l'avant-garde de la lutte de toute la société. Nous pouvons constater que la jeunesse en Europe, après avoir été longtemps indifférente, commence à sortir de l'état de léthargie politique dans lequel se trouvent encore les masses les plus larges. Cela est le plus net en ce qui concerne la jeunesse estudiantine, mais celle-ci ne fait que précéder les plus larges couches des jeunes générations. Les manifestations de jeunes ont dépendu des
(2) Dans « L'Histoire du mouvement ouvrier pendant la première guerre mondiale », de Rosmer, on peut lire le texte d'une brochure de Dumoulin écrite alors que celui-ci était opposé à la guerre. On y trouve : « La masse des syndiqués est atteinte du même malaise que les chefs... Un prolétariat ignorant qui ne sait pas lire, qui ne veut pas lire ou qui lit des saletés... Chez des peuples nouveaux, l'instinct est plus fort que tout le reste. Chez nous, les mauvaises habitudes, les erreurs, les corruptions, ont étouffé l'instinct de classe ».
Il ne fallut que quelques années pour que Dumoulin rejoigne Jouhaux.. au moment où allait se produire la montée révolutionnaire.
INTERNATIONALE problèmes qui, dans chaque pays, ont soulevé T'attention et l'inquiétude : guerre d Algerie en France, dangers nucléaires en Angleterre, etc... Meme aux Etats-Unis on voit la jeunesse universitaire à la pointe de la lutte contre la ségrégation raciale, le mouvement des Noirs (stimulé par la révolution coloniale) provoquant les premiers soubresauts de la société américaine après tant d'années de léthargie politique. On signale aussi que, pour la première fois depuis plusieurs années, le P.C,F. recrute dans les couches les plus Jeunes, qu'après plusieurs années où les statistiques constataient un vieillissement de l'âge moyen de ce parti, la tendance se déplace en sens contraire.
Si l'on regarde ce qui s'est passé-en Europe depuis la fin de la deuxième guer_ re mondiale, on peut dire de façon générale que les générations qui ont pris part à la Résistance n'avaient pas pu se débarrasser de l'accablement engendré par les années de fascisme, que l'effort pour renverser le fascisme les épuisa et qu'elles furent ensuite préoccupées de s'assurer un mieux-être matériel après tant d'années de chômage et de misère. C'est sur ce fond qu'ont sévi les vieilles directions qui avaient su s'assurer d'un certain prestige du fait de la Résistance. Les jeunes générations d'aujourd'hui, celles qui commencent à entrer sur la scène politique, n'ont aucun souvenir conscient de cette période de la Résistance, aux aspects si contradictoires, et où le dévouement des participants fut exploité par la bourgeoisie. Non seulement elles n'ont pas connu cette période dont leurs aînés sont sortis déçus, elles n'ont pas connu également l'atmosphère qui régna par la suite dans le mouvement ouvrier, surtout dans les Partis communistes, où les chefs disposalent d'une autorité extraordinaire indiscutée, et où la moindre critique d'un Staline faisait plus scandale que faire profession d'athéisme dans une assem blée de prêtres. Ceux qui insistent uniquement sur la corruption de la classe ouvrière par l'amélioration du niveau de vie portent un jugement unilatéral et oublient ce changement, cet affaiblissement du poids bureaucratique, qui, à son tour, est devenu dans les dernières années une donnée aussi objective que les frigidaires. Mais, en fonction même du générations nouvelles ont des caractérischangement des conditions de vie, ces tiques toutes nouvelles par rapport à leurs aînées.
Les générations les plus anciennes ont encore un souvenir cuisant du chômage. Combien à la sortie de l'école, du collège ou de l'université, sont restés sans travail des mois, parfois des années durant! Ce n'est pas sans intention que les dirigeants bourgeois pendant la guerre avaient inscrit dans la « Charte de l'Atlantique » le mot d'ordre « Freedom from want ». Tous les jeunes d'Europe aujourd'hui vivent sous le signe du plein emploi, le chômage est pour eux seulement un mot, Il ne faut pas croire que cela n'a que des consé. quences négatives. Les directions traditionnelles actuelles ont été au moins aussi lamentables que celles d'entre les deux guerres, mais le fascisme n'a pas trouvé un terrain de culture en grande partie en raison du plein emploi. D'autre part, en parlant des conventions collectives, des délégués d'entreprise, des pensions de vieillesse, de la Sécurité sociale, des conges payés, nous les mentionnons couramment comme des conquêtes ouvrières. et c'est tout à fait vrai. Mais si ce sont des conquêtes ouvrières historiquement parlant, si elles le sont aussi personnellement pour ceux qui appartiennent aux génerations de l'avant-guerre, elles n'apparaissent pas comme telles pour les générations de l'après-guerre : à celles-ci elles constituent des acquis, une partie intégrante de leurs besoins, de leur mode d'existence. Il y a aussi bien d'autres changements, par exemple dans la composition de la nourriture par rapport à celle d'il y a 50 à 60 ans. Autrement dit, elles entrent tout naturellement dans la valeur de leur force de travail, dans leur « minimum vital » : celui-ci, rappelons-le, n'est pas une donnée physiologique mais une donnee historique, et une transformatior de cette donnee sest produite sous nos yeux au cours des récentes années. Tant d'événements se sont produits de par le monde que l'attention des militants révolutionnaires d'Europe a été attirée sur plusieurs points de la planète, mais dans jours suivi des changements quinas touune certaine mesure, ils n'ont pas tou
Use passaient sous leurs yeux ; il est peut-être vrai que ces changements ne parlaient pas beaucoup pendant une série d'années, mais ils sont désormais très perceptibles. Les luttes, si limitées encore, qui se sont produites, ont montré que les travailleurs, surtout les jeunes, ne sont pas disposés à prendre les améliorations qui sont survenues comme un superflu dont ils pourraient à la rigueur se passer, mais comme le minimum qu'il faut conserver et accroître davantage. Toute attaque contre ce minimum (que nous appelons confort par suite de l'optique de générations plus âgées) et toute menace contre la sécurité de son maintien provoqueront des réflexes de défense même violents de la part des ouvriers qui donneront lieu à des prises de conscience politique très élevée. La grève belge de 1960-61 est un exemple frappant : ce sont les sidérurgistes de Liège, qui ont mm salaire moyen de 800 NF par mois, un des plus éleves de deur pays, aur ont été l'âme de cette première grande lutte annonciatrice d'un renouveau du mouvement ouvrier européen, car s'il n'y a pas encore eu de mouvements comparables, on a assisté dans plusieurs Days d'Europe à des manifestations allant dans le même sens. Les lois du capitalisme, la concurrence et les fluctuations de la conioncture notamment, rendent inévitables des attaques patronales contre le standard de vie des travailleurs, et c'est là une base objective pour une reprise de la lutte ouvrière en Europe sur grande échelle, avec des possibilités de luttes politiques en fonction de l'intervention d'une avant-garde consciente et suffisamment influente.
Il ne nous paraît pas utile de poursuivre davantage sur ce plan, mais la conclusion inéluctable est qu'il faut aborder les perspectives du mouvement ouvrier européen en tenant compte que les géné rations qui désormais joueront le rôle principal considerent comme normal, non comme du supertlu, le niveau de vie tel qu'il s'est établi dans les dernières années, et qu'elles ne sont plus sous l'emprise des vieilles directions traditionnelles à la façon que l'on avait connue dans limmédiat après-guerre. Il y a sans aucun doute toujours un décalage qui se produit entre les générations, mais il est très douteux qu'il se soit produit dans toute l'histoire du capitalisme des changements aussi importants pendant une durée malgré tout assez limitée, changements qui se sont effectues pendant la vie de tous ceux qui, en Europe, dépassent la quarantaine.
Cette situation nouvelle pose des problèmes nouveaux pour le mouvement ouvrier. En particulier, pour notre propre mouvement, cela se résume dans une nécessité de réexaminer notre Programme de Transition, non de changer sa conception d'ensemble de mots d'ordre mobilisateurs correspondant à la logique du développement du mouvement des masses et portant celui-ci hors du cadre capitaliste, jusqu'à la conquête du pouvoir, mais dans le sens d'adapter ce programme aus nouvelles conditions, aux nouveaux sentiments des masses, au nouveau niveau à partir duquel partiront les inévitables luttes de demain.
Notre Programme de Transition de 1938 reflète remarquablement l'époque dans laquelle il fut rédigé. Pour les pays capitalistes économiquement développés, c'était vraiment plus ou moins une période de * paupérisation absolue », la période de la plus grande •crise économique dans l'histoire du capitalisme: des dizaines de millions de chômeurs, une destruction considérable de forces productives, une misere croissante, les jeunes en grand nombre ne pouvant entrer dans la pro duction, le fascisme sétendant sur l'Europe, et la guerre mondiale se préparant. A présent, l'Europe occidentale capitaliste connaît non le chômage mais le plein emploi : au sein du Marché commun européen les capitalistes se disputent la main-d'œuvre d'une manière extraordinaire, parfois même comme opéraient les sergents recruteurs des armées de jadis. La production et la productivité connaissent un développement inattendu. Sans se livrer à des exagérations, on peut dire qu'il y a eu un relèvement général du niveau de vie, même s'il reste dans tous les pays des couches laborieuses au standard de vie encore bas relativement à la moyenne de l'Europe occidentale (3). Pour les travailleurs de cette partie de l'Europe, la maladie, l'accident du travail, la vieillesse ne constituent pas, par suite du « salaire différé », les catastrophes qu'ils étaient autrefois. Seul le danger de guerre a pris maintenant des formes apocalyptiques, et sur ce point notre mouve ment a fort justement cherché à reformuler sa pensee et ses mots d'ordre, dans le sens d'un programme de transition
L'affaissement sur le plan de l'activité revendicative et révolutionnaire se serait en partie produit, surtout sur le plan de la lutte révolutionnaire, même si les directions des organisations de masse avaient été révolutionnaires, mais il a pris des proportions beaucoup plus grandes du fait des trahisons des directions tradition nelles, et nous nous trouvons devant un handicap d'autant plus lourd à rattraper. Privés de perspective, ne se trouvant pas mis en garde sur la précarité de la conjoncture en régime capitaliste, n'étant pas appelés à se prémunir contre celui-ci, les ouvriers devaient inévitablement chercher à trouver des solutions essentiellement personnelles (heures supplémentaires, avantages partiels, etc...) au détriment de l'action collective. Mais nous voyons dès maintenant que l'exploitation capitaliste pousse les ouvriers sur une voie de lutte collective, et ce à partir du niveau actuellement atteint, non du niveau Lavant-guerre. Sortis des problèmes les plus élémentaires de l'existence, les travailleurs ont à affronter dès le départ des problèmes à un niveau beaucoup plus élevé, qui ne sont plus ceux de la « paupérisation absolue » mais dans une certaine mesure des problèmes qu'on pourrait appeler ceux de la « paupérisation relative » ou, pour recourir a un langage philoso phique, pas seulement les problèmes de la seule aliénation économique. Bien que le niveau de vie de nombre d'ouvriers se soit amélioré, ceux-ci sont plus sensibles que par le passé aux possibilités qui sont offertes par le progrès technique, mais qui ne sont pas réalisées pour diverses raisons liées à l'existence du régime capitaliste (dépenses militaires, etc...). En outre, la division a l'extrême du travail, le rythme qui est imposé, toute la « modernisation » se font dans des conditions qui rendent les ouvriers de plus en plus sensibles au fait qu'ils ne travaillent que pour gagner leur existence et que leur travail ne leur procure aucune satisfaction d'ordre intellectuel.
Nous devons condamner énergiquement qui polit tene des les tendances a tamalio politique des organisations de masse ration . personnelle de l'existence, mais
(3) Il existe dans tous les pays capitalistes économiquement développés des couches de travailleurs et de vieux travailleurs qui, en dépit de l'élévation moyenne, ont des ressources et des conditions de vie très insuffisantes. Cela est vrai également aux EtatsUnis. Quiconque a tant soit peu d'expérience du mouvement ouvrier sait cependant que ces couches ne constituent pas et ne fournissent pas les éléments les plus combattifs dans les périodes de haute conjoncture. Ces couches, pour être défavorisées, renferment de très nombreux éléments qui s'accommodent des bribes qu'ils peuvent obtenir dans les conditions actuelles. Ce n'est que lorsque ressurgissent les périodes révolutionnaires qu'elles jouent un plus grand rôle dans la lutte de classe.
nous ne devons pas voir dans la tendance générale au bien-être simplement un signe de dégénérescence petite bourgeoise; c'est aussi une certaine aspiration plus ou moins consciente vers une société meilleure, vers une société socialiste. En 1923-24, Trotsky n'hésitait pas à écrire que « la passion pour les améliorations mécaniques, comme aux Etats-Unis, accompagnerait la première étape de toute nouvelle société socialiste ». Dans les conditions de retard de la révolution socialiste européenne, il y avait un élément d'aspiration au socialisme chez les travailleurs qui tentaient d'obtenir de meilleures conditions d'existence immédiates, un élément qui prendra sa valeur à l'avenir.
En tout cas, des maintenant, on peut discerner que des questions nouvelles sont agitées dans les organisations ouvrières. Pour la première fois depuis la fin de la première guerre mondiale, c'est-à-dire depuis la conquête de la journée de huit heures, il y a plus de 40 ans, se trouve posée la question d'une diminution de la semaine de travail. Elle se trouve posée déjà dans plusieurs pays et tout marxiste comprendra l'importance énorme de cette revendication qui s'inscrit dans la grande lignée des luttes en Europe au XIX siècle. Sur le plan des entreprises, une autre question commence a etre posee de laçon plus concrète que par le passé, celle du contrôle ouvrier, et de la gestion ouvrière du fait que les ouvriers ont conscience que dans ce domaine ils n'ont rien obtenu de substantiel. Dans certains milieux qui gravitent autour du mouvement ouvrier, on a soulevé la question d'une « planification démocratique ». Il n'est pas nécessaire ici que nous démontrions la différence qualitative entre la planification dans un regime où le pouvoir capitaliste a été aboli et la planification dans un régime capitaliste. Nous n'avons également besoin de démontrer que les néo-capitalistes (qu'ils soient les « jeunes patrons » prétendument plus intéressés à la gestion qu'a la production, ou des réformistes de diverses nuances) developpent dans ce domaine une politique visant seulement améliorer système capitaliste, non à l'abolir. Mais nous devons comprendre que s'ils donnent une telle importance à cette question, ce n'est pas seulement parce qu'elle répond à leurs propres préoccupations, mais aussi parce que cela traduit l'existence au sein d'une couche de militants ouvriers d'idées plus ou moins confuses, plus ou moins élaborées, sur la place qu'ils occupent dans la production et dans l'organisation de celleci, soit au niveau de l'entreprise soit au niveau de l'économie dans son ensemble.
A ce sujet aussi, les problèmes se présentent sous une forme nouvelle. Dans la période d'entre les deux guerres, le chômage fit apparaître crument la faillite du système capitaliste, les patrons ne pouVaient plus faire tourner les usines, et il s'ensuivit les problèmes des nationalisaouvrière. A présent, il n'y a pas de cho de la planification, de la gestion mage, mais le plein emploi ; cependant, les travailleurs, plus particulièrement les militants, ressentent que ce qui se passe dans les entreprises et dans l'économie, à l'exception de bagatelles qui relèvent des comités d'entreprise, est en dehors de leur décision, à commencer même par les salaires. Productivité, croissance économique, etc., sont invoqués, tandis que la politique syndicale s'avère le plus souvent impuissante. En même temps, ce qui se passe dans les Etats ouvriers dans ces domaines n'est pas sans livrer matière à réflexion. Les grands problèmes de l'éconornie affectent donc la pensée des travailleurs, les éduquent, et ainsi se trouvent posés des problèmes qui concernent le système capitaliste dans son ensemble et préparent la lutte contre lui sur un niveau économique plus élevé que par le passé.
On doit aussi noter un intérêt grandissant parmi les ouvriers — et pas seulement dans des cercles limités — sur des problèmes comme celui des loisirs, des possibilités culturelles, . sportives, artistiques, ete... Dans le loisir, il y a certainement à présent une part importante d'évasion des problèmes posés par l'exploitation capitaliste (4). Mais, à partir du moment où les loisirs deviennent une réalité qu'ils constituent une partie non négligeable de l'existence, par comparaison avec le temps absorbé par l'exploitation capitaliste, il est tout à fait normal que l'utilisation sociale de ces loisirs devienne une préoccupation des ouvriers d'avant-garde, utilisation qu'ils ne peuvent laisser indifféremment entre les mains des serviteurs du capitalisme.
En relation avec cette situation nouvelle, nous pouvons aussi constater ce que nous pouvons définir comme des changements dans le militantisme, en donnant à ce dernier mot le sens d'une activité volontaire, gratuite, faite après les heures de travail, au service du mouvement ouvrier dans son acception la plus large, indépendamment du degré de bureauonatisation de celui-ci. Si l'on compare à l'avantguerre, on voit qu'à l'exception des périodes où il y a eu de grandes tensions politiques dans le pays, le militantisme stric. tement politique s'est réduit, l'appareil
(4) La question des loisirs ne peut être ici traitée dans le détail. En fait, nous avons assisté à une lutte incessante entre le patronat et la classe ouvrière, dans laquelle celleci par sa lutte réduit la plus-value absolue. mais où, de ce fait même, le capitalisme s'efforce d'augmenter la plus-value relative, par une augmentation constante de l'intensité du travail. Il n'est pas exagéré de dire que la semaine de travail actuelle dans les usines d'Europe occidentale exige un effort qui dépasse celui qui était fourni dans le passé, quand la journée de travail était de 10 heures et parfois davantage. D'autres facteurs jouent encore pour accroître la fatigue des ouvriers : voyages pour se rendre au lieu de travail, etc... Dans ces conditions, les revendications qui visent à réduire le temps de travail sont loin de rechercher le « confort». mais une nécessité de récupération, de reconstitution de la force de travail
QUATRIEME des organisations trouvant moins de collaborateurs bénévoles pour l'activité qu'il dirige. Par contre, il y a un militantisme beaucoup plus répandu pour des problemes particuliers : problèmes des logements, de tentance, des loisirs, d'activites culturelles diverses (radio, cinéma...). Une foule d'activités sont ainsi assurées par des volontaires qui y éprouvent des satisfactions d'ordre social. Nous ne nierons pas qu'il y a dans cette orientation une certaine dérobade devant les appareils et une certaine autosatisfaction de conscience pour s'excuser de ne pas mener la lutte pour une politique révolutionnaire ; mais il serait erroné de n'y voir que cela et de ne pas comprendre qu'avec un tournant de la situation, c'est ce qu'il y a de positivement socialiste dans ces aspirations
Laura, et de loin, le dessus. que dans les années passées, par suite surtout des conditions générales, elle a été détachée de la lutte politique pour le pouvoir des travailleurs, et s'est réduite de ce fait à une activité reformiste,
En raison du retard de la révolution socialiste en Europe et des développements et changements qui se sont produits dans les conditions de la classe ouvrière, le point de départ des grandes luttes pour le pouvoir se fera sur un niveau plus élevé, ce qui est aussi une des causes des difficultés plus grandes qui existent pour leur déclenchement. C'est en tenant compte de ces changements que nous devons réadapter le Programme de Transition dans le sens que nous devons le compléter et formuler ces problèmes nouveaux, ces revendications nouvelles de taçon a les lier a la question du pouvoir, en un mot à leur donner le caractère de mots d'ordre de transition. Il va de soi que, dans l'état actuel de notre mouvement, alors que nous sommes avant tout un mouvement de cadres politiques, il ne s'agit pas pour nous d'entrer dans le détail des questions ainsi soulevées ; mais il s'agit de montrer aux très nombreux militants qui y consacrent le meilleur d'eux-mêmes qu'ils ne trouveront pas là une transition graduelle vers le socialisme et que leurs préoccupations ne pourront trouver satisfaction que dans une lutte pour le pouvoir. Autrement dit, notre Programme de Transition qui contient encore, vingt-cinq années après avoir été écrit, tant de choses valables pour • les couches les plus délavorisées de la classe ouvrière européenne doit être complété par une série de revendications correspondant à la situation nouvelle résultant des progrès qui sont intervenus entre temps, par suite d'une période exceptionnelle de haute conjoncture.
Il est un autre problème sur lequel nous devons aussi changer et réadapter notre Programme. Nous vivons à présent l'agomie dues stemie co bast, ns, la question nie du système colonial. et, sauf pour du soutien à la lutte des peuples colonisés pour l'indépendance politique ne se pose plus. Ce sont de nouveaux problèmes qui se posent aux peuples de ces pays désormais baptisés « sous-développés ». Il malheureusement très vrai que les peuples colonisés ont conquis pratiquement seuls leur indépendance politique et que le mouvement ouvrier des métropoles européennes a surtout fait preuve de carence. Mais, si honteux que soit ce fait, il faut maintenant aborder un problème nouveau. Le monde capitaliste se préoccupe de « Taide aux peuples sous-developpés ». De sa part, il s'agit d'une tentative néo-colonialiste en vue d'enrayer la transcroissance de la révolution coloniale en révolution socialiste, d'un endiguement contre l'influence des Etats ouvriers dans ces régions, et aussi d'une tentative de profiter des nouveaux besoins de ces pays pour faire encore des profits. Notre tâche est de montrer au mouvement ouvrier européen qu'il ne peut ignorer ce problème des rapports économiques avec les pays sous-développés, qu'il ne doit pas avoir la même attitude passive que celle qu'il a eue au cours des luttes des peuples colonisés pour leur indépendance. Tandis que les capitalistes envisagent cette aide comme un moyen d'arrêter la marche de ces peuples vers le socialisme et ainsi de prolonger l'existence du système capitaliste dans le monde entier, nous devons faire naître et développer parmi les masses travailleuses des pays européens l'idée qu'elles doivent donner leur appui aux peuples qui, pour sortir de la condition dans laquelle les a mise le colonialisme, n'ont d'autre solution que d'établir des régimes de transition vers le socialisme. Au moment de la grande crise qui affecta l'Europe entre les deux guerres, notre mouvement mit en avant un mot d'ordre qui liait la lutte contre le chômage à la réalisation du premier Plan quinquennal soviétique. Dans la période actuelle de plein emploi en Europe, nous devons formuler un mot d'ordre transitoire liant l'aide aux pays sous-développés à la transcroissance de la révolution coloniale en révolution socialiste. C'est ainsi que nous œuvrerons à la liaison qui a jusqu'à présent fait défaut entre la révolution européenne si tardive et la révolution coloniale qui se poursuit avec une vigueur irrésistible.
Ce sont des problèmes nouveaux que nous avons voulu nous avons voulu soulever, sans prétendre qu'il soit possible dès maintenant d'y répondre d'une façon satisfaisante, car si la situation objective nouvelle les pose, le niveau actuel des luttes ouvrières en Europe n'a pas encore fourni des éléments suffisants pour donner plus que des vues très générales. Mais les signes se multi_ plient qui témoignent d'une situation nouvelle et nous devons nous préparer pour elle. 27 juin 1962.