Documents de la IVe Internationale

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La revue › n° 16

Pourquoi Toukhatchevsky devait-il mourir ? (Les dessous de la conjuration contre l'Armée rouge en 1937)

P. Richards · Quatrième Internationale, n° 16 · juillet 1962 · p. 50-52 · 2 818 mots

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-IUn quart de siècle après le scandaleux procès de Moscou qui amena les huit plus importants dirigeants de l'Armée rouge (Toukhatchevsky, Yakir, Ouborevitch, Eidemann, Kork, Feldmann, Putna et Primakov), sous des accusations fausses, devant un tribunal militaire, les condamna à mort et les fit exécuter, ces victimes de la terreur et de l'arbitraire ne sont pas seulement réhabilitées par les organes judiciaires de l'Union soviétique comme étant totalement innocentes, mais sont aussi rétablies moralement et historiquement dans leurs droits. Leurs mémoires sont célébrées ; les encyclopédies soviétiques, les manuels militaires notamment, publient des articles détaillés sur leurs biographies, éclairant les portraits de certains d'entre eux (la personnalité d'Emmanuel Yakir, le stratège Michel Toukhatchevsky, le chef de partisans Primakov) comme ceux de héros légendaires de la guerre civile qui ont assuré la victoire de la révolution prolétarienne.

Il doit même paraître des monographies particulières, et avant écrivain soviétique connu, sur Toukhatchevsky ; divers épisodes de la revitch, du poète révolutionnaire letton Eidemann, etc... doivent faire artistiques qui serviront à l'éducation de la jeunesse soviétique.

Il est d'autant plus étrange que, même maintenant où l'on dit que est arrivée, après des décennies de mensonges, le dernier épisode, la vie de Toukhatchevsky et des autres fondateurs et combattants tout un roman d'un vie de Yakir, d'Oubol'objet de productions « l'heure de la vérité » tragique, décisif dans de l'Armée rouge, cet épisode qui entraîna un jugement perfide contre eux, leur condamnation et leur mort, est omis intentionnellement et que de nombreuses questions liées à ce procès sont toujours laissées dans l'ombre.

- II -

Des publications soviétiques parues jusqu'à la mi-1962, les points suivants de l'affaire Toukhatchevsky ont été irréfutablement établis :

1) Les dirigeants de l'Armée rouge, qui avaient acquis des mérites considérables dans sa création et son établissement pendant les années de la guerre civile, puis dans les années 1930 et 1930, furent soudainement éliminés, arrêtés, jugés et exécutés ;

2) Le résultat de cet acte terroriste contre la direction de l'Armée rouge (auquel furent associées plusieurs vagues de terreur dans les années suivantes qui provoquèrent des dizaines de milliers de victimes) fut un affaiblissement considérable de la capacité de combat des forces armées soviétiques, affaiblissement dont les suites se firent sentir aussi bien dans la misérable defaite dans la guerre contre la Finlande (1939-40) que dans l'effondrement catastrophique dans les premiers mois de la guerre contre Hitler (été-automne 1941) ;

3) Sur la conspiration criminelle contre l'Armée rouge qui a provoqué des conséquences si lourdes, il est dit seulement que l'accusation d'espionnage portée contre Toukhatchevsky et tout le groupe de ceux qui furent accusés avec lui dans cette affaire reposait sur une intrigue de la Gestapo. Les fausses accusations d'espionnage seraient parvenues aux organes du N.K.V.D. par l'entremise de Benès et de l'Intelligence Service britannique, et Staline aurait été persuadé qu'il s'agissait vraiment de traîtres...

Mais aujourd hui encore, un quart de siecle apres le proces Toukhatchevsky, dix années apres la mort de Staline, plusieurs années après le début des révélations sur le « culte de la personnalité » au XX* Congrès du P.C.U.S. et plusieurs mois après la décision du XXI|° Congrès de poursuivre la lutte contre les conséquences du culte de Staline, les publications soviétiques évitent de publier ne serait-ce qu'une partie des documents sur le procès de juin 1937 et de jeter la lumière sur les dessous des vraies causes de ce proces.

Pourquoi 2

Parce que le récit sur la tromperie consciente par la Gestapo n'est qu'une partie, et même la plus petite et la plus insignifiante partie de la vérité sur les raisons du procès.

Parce que la véritable raison du procès est liée à la révélation des méthodes politiques du régime de Staline, ce à quoi différents éléments de la direction du P.C.U.S, en cette année 1962 ne sont pas intéressés. Et parce que la dénonciation de ces méthodes conduirait directement à la manifestation de la vérité sur les procès Zinoviev, Piatakov et Boukharine.

L'actuel C.C. sait très bien que ces procès honteux ne «tiennent» pas, mais il croit qu'il est prématuré de se dégager publiquement d'eux.

- III -Il ne s'agit certainement pas d'anticiper sur des documents jalousement cachés dans les archives qui, en outre, sont à peine en état de mettre à jour toutes les connexions. D'autre part, il n'est pas nécessaire de poursuivre le jeu de patience aimé des soi-disant « soviétologues » qui, reliant différentes rumeurs, des indications sujettes à caution et l'art de lire entre les lignes, en théories subtiles, savent construire différentes versions « possibles » ou « vraisemblables » de ce qui se passa « dans la coulisse au Kremlin » avant le procès Toukhatchevsky et pendant son déroulement.

L'auteur de ces lignes n'a ni assisté au procès, ni lu ses procès verbaux. Il a passé l'année 1937 dans les prisons politiques de Moscou (Boutyrki, Loubianka, etc...) et a eu des contacts avec des dizaines de prisonniers, parmi lesquels nombre de dirigeants communistes (qui alors avaient été arrêtés et condamnés faussement, qui depuis ont tous été réhabilites, mais dont un tout petit nombre seulement a pu vivre jusqu'à la réhabilitation). Parmi eux se trouvait un grand nombre de personnalités dirigeantes de l'Armée rouge. Le tableau qu'il a pu se faire, sur la base de ces rencontres, sur les événements réels qui ont précédé le procès Toukhatchevsky et l'ont accompagné, a été complété par des détails qu'il a pu obtenir par la suite sur quelques points essentiels, au cours de pérégrinations pendant de longues années dans les prisons et camps soviétiques.

• est possible que tel ou tel détail puisse être complété ou corrige, que tel ou tel fait s'avère faux, il est possible de connaître d'autres détails, tout cela ne peut changer les traits principaux du tableau que l'auteur s'est fait sur les raisons principales de l'assassinat de Toukhatchevsky et des phénomènes qui ont accompagné son procès.

L'histoire des documents de la Gestapo, qui est mise au centre dans les récits semiofficiels, n'est nullement une « explication » du procès, et les dires selon lesquels le « crédule » Staline aurait été dupé par la Gestapo rusée, et que le N.K.V.D. « naïf » aurait été roulé par les manœuvres trompeuses de Benès, de l'Intelligence service et de Canaris, ne sont qu'une feinte pour cacher à un public primitif les véritables raisons de ceux qui, en 1937, voulaient écarter Toukhatchevsky et les cadres dirigeants de l'Armée rouge.

- IV -Pour n'en mentionner que les principales, les véritables raisons de l'arrestation de Toukhatchevsky étaient les suivantes:

1) La soif de pouvoir de Staline qui considérait comme dangereux pour son autocratie l'existence d'un groupe de communistes valeureux qui disposaient d'une autorité au sein de l'armée et du peuple;

2) La nécessité d'exterminer impitoyablement ces cadres qui avaient servi sous Trotsky au début des années 1920, qui savaient la vérité sur le rôle qu'il avait joué dans les années de la revolution et de la guerre civile, et qui avaient été liés personnellement à lui ;

Il fallait préparer une fin à l'antagonisme grandissant entre les dirigeants de l'armée et l'appareil bureaucratisé de l'Etat et du Parti (représenté par le N.K.V.D. soumis personnellement à Staline), et ce par une soumission inconditionnelle de l'armée. A cette fin, devait être « décapitée » ; Dans la réalisation directe de l'action contre les cadres de l'armée et Toukhatchevsky, la rivalité entre les services d'information de l'armée et l'appareil d'espionnage du N.K.V.L. joua un certain rôle, que l'on ne doit cependant pas surestimer.

Telles sont les causes générales , fondamentales, de la conspiration contre l'Armée rouge et ses dirigeants, qui provoqua le procès Toukhatchevsky.

Si le procès fut mis en scène au printemps de 1937, si une hâte particulière fut prise dans l'action terroriste contre le corps des officiers de l'Armée rouge, si les mesures furent particulièrement brutales, c'est que Staline et l'appareil du N.K.V.D. pour leur part croyaient avoir découvert l'existence d'une organisation clandestine au sein de l'administration tique de l'Armée rouge et s'en sentaient menacés. A la tête de cette administration politique (P.U.R.) se trouvait Jan Gamarnik.

- V -L'administration politique de l'Armée (P.U.R.) constituait sa colonne vertébrale idéologique. Outre les fonctions d'agitation et de propagande qu'il devait remplir, le P.U.R. etait responsable de la loyauté politique de l'armée. Dans le P.U.R. se trouvait concentrée la surveillance de la capacité de combat théorique du corps officiers et du dement supérieur ; le P.U.R. prenait soin de fidélité inconditionnelle de l'armée, de ses liens avec la ligne du parti, de son dévouement à la direction du parti.

Lorsque Gamarnik fut nommé chef du P.U.R. au début des années 1930, sa qualification à ce poste fut avant tout déterminée par le fait qu'il était membre du parti depuis 1916

(autrement dit, qu'il avait travaillé illégalement comme membre du parti avant la révolution) et qu'il avait occupé pendant des années des postes dirigeants dans le parti. Il était en relations étroites avec les dirigeants de l'armée en Ukraine (R. Yakir, dont il était le beaufrère) et en Russie blanche (Ouborevitch).

Gamarnik appartenait à ce groupe de partisans de la ligne générale qui avaient combattu, dans les discussions des années 1920, derrière Staline, le trotskysme et la '« déviation de droite », mais qui, dans les années 1930, se trouvèrent de plus en plus douloureusement atteints à la suite des infractions aux régles intérieures du parti du temps de Lénine et des mesures de terreum prises de plus en plus contre la classe ouvrière et les vétérans communistes sous le mot d'ordre du « renforcement de la lutte de classe au fur et à mesure qu'on se rapproche du socialisme».

Le procès Piatakov, au début de 1937, au cours duquel Mouralov, l'ancien commandant de la garnison de Moscou qui, en 1923, à Trotsky de liquider la dictature du Secretariat et de Staline par un coup d'état, avait été accusé et condamné à mort, vague de terreur qui s'éleva après la session du Comité Central de février-mars, le suicide d'Ordjonikdizé, et l'activité fébrile du N.K.V.D. dans toutes les hautes sphères de l'Union Soviétique, avaient créé une profonde fermentation dans le groupe des « vieux bolcheviks» auquel appartenait Gamarnik.

— VI -Dans les premiers jours d'avril 1937, je rencontrais à l'hôpital de la prison, où j'étais soigné après une longue grève de la faim, un jeune commissaire de régiment qui venait d'être arrêté. Il s'acquittait d'une fonction insignifiante dans « l'administration politique » de l'armée et était proche de l'entourage direct du dirigeant du P.U.R. Il raconta qu'on l'avait conduit, aussitôt après son arrestation, à un juge d'instruction de rang élevé qui, à son grand étonnement, commença à l'interroger sur... l'activité contre-révolutionnaire de Gamarnik.

Le jeune militaire était interloqué car il savait que Gamarnik était encore le dirigeant de l'administration politique, qu'il était un vieux bolchevik, que, peu de temps encore auparavant, au XVIe Congrès du parti, il avait été élu membre du C.C. Mais le juge d'instruction s'appuyait sur des témoignages concernant Gamarnik. Il lut même au commissaire des extraits de procès-verbaux qui contenaient un matériel chargeant Gamarnik trési lourdement : il s'agissait de soi-disant remarques critiques sur la collectivisation (qui minait l'esprit de combat des soldats rouges d'origine paysanne), sur des remarques appréciant les mérites de Mratchkovsky, un des vieux dirigeants de partisans qui avait été condamné à mort en 1936, et « même » un mot irrévérencieux sur Staline.

Dans les semaines suivantes, dans les cellules des prisonniers à l'instruction, arrivèrent de plus en plus de nouveaux venus, jeunes et vieux en uniformes d'officier, aux galons enlevés et aux décorations arrachées: on pouvait se faire une idée de la façon dont « l'épidémie » (comme on nommait, par euphémisme, la vague de terreur montante) s'étendait dans l'armée, et même dans ses organes dirigeants.

On reprochait aux officiers arrêtés la participation à des groupements terroristes, à la tête desquels se seraient trouvés différents chefs connus de l'armée. On nommait toujours le nom du dirigeant de l'administration politique, du représentant du Commissaire du Peuple à la défense, Jan Borissovitch Gamarnik, comme participant et organisateur des «groupes terroristes ».

- VII -

Lorsqu'on connut que, le 31 mai 1937, à la veille de l'arrestation de Toukhatchevsky et des autres dirigeants de l'Armée qui furent mis à la disposition du tribunal secret, Gamarnik s'était suicidé, ce fut l'opinion unanime des communistes qui se trouvaient en prison (et aussi, comme je l'appris plus tard, celle des membres du Parti politiquement qualifiés qui se trouvaient en liberté) que le N.K.V.D. avait reçu une grande gifle.

Le fait que Gamarnik ne pouvait être présenté dans un procès comme l'organisateur d'un attentat contre Staline était plus qu'un « défaut » ; de ce fait, le plan de Staline-Iejov de monter un procès public dans lequel une mutinerie des généraux serait stigmatisée par leur propre dénonciation était anéanti. Gamarnik devait être le personnage principal de ce procès, il devait rendre vraisemblable le « plan diabolique » d'un putsch militaire destiné à emprisonner ou assassiner le gouvernement soviétique, Staline en tête, et à ériger une dictature militaire, dans laquelle Toukhatchevsky devait jouer un rôle dirigeant et dont le programme était la « restauration du capitalisme ».

Son suicide était, comme celui de Skrypnik et de Loubtchenko en Ukraine, du président de la Russie blanche Golodied, du géorgien Lominadzé et de milliers d'autres, l'expression de la protestation contre la trahison de la révolution, l'annihilation du Parti communiste et les représailles de masse que réalisaient systématiquement Staline et l'appareil du N.K.V.D.

C'était la seule forme de protestation possible dans les conditions de 1937. Staline et le N.K.V.D. furent ainsi contraints d'abandonner le plan d'un procès public théâtral contre les chefs militaires et de réaliser un « bref procès » accéléré à huis clos, en se retranchant derrière le prétexte cousu de fil blanc d'une affaire d'espionnage en faveur de l'Allemagne.

- VIII -

La liste des accusés du procès Toukhatchevsky contient les éléments de la méthode de « l'amalgame » qui fut employée continuellement par Staline et le N.K.V.D. : sur le banc des accusés, on « amalgamait » des gens qui n'avaient rien à faire ensemble et qui y étaient seulement rassemblés en une « organisation » par le juge d'instruction du N.K.V.D., organisation qui n'existait que dans l'imagination des accusateurs. Le motif immédiat du meurtre de chaque accusé était tout à fait différent, le jugement était naturellement établi par avance du fait que chacun des accusés, sous une forme ou une autre, se trouvait sur le chemin de Staline et que celui-ci désirait sa mort.

De ce fait, il était absolument insignifiant qu'il existe ou non une « charge » quelconque, ou même effectivement la plus petite déloyauté. Il suffisait, par exemple, que le nom de Toukhatchevsky, pendant son voyage à Londres, fut mentionné avec éloge (bien qu'il s'agit de journaux conservateurs tout à fait réactionnaires). Il suffisait que l'on mentionna ses capacités de stratège et qu'il pouvait être question qu'il devienne chef d'un gouvernement militaire. Peu après l'exécution de Toukhatchevsky, Staline déclara sur lui dans un cercle étroit : « Ainsi il voulait devenir un Bonaparte, il est servi... »

Les jeunes chefs militaires très populaires, Yakir et Ouborevitch, furent considérés comme suspects en raison de leurs contacts avec les vieux bolcheviks et de leurs liens avec Gamarnik, bien que Yakir fut personnellement dévoué sans borne à Staline. Eidemann et Kork étaient liés aux vieux communistes d'origine lettonne, il existait des rapports sur leur amitié avec des personnes qui avaient été antérieurement condamnées comme trotskystes. Primakov et Putna avaient dans la discussion contre Trotsky défendu pendant un certain temps le point de vue de l'Opposition.

Tous devaient être rendus hors d'état d'agir parce qu'ils étaient inutiles pour Staline. Que de leur élimination, il résulte de lourds dommages pour le peuple soviétique, que la capacité de combat de l'Armée rouge en soit amoindrie, cela n'était pas essentiel.

Quelles conséquences l'armée soviétique tire-t-elle aujourd'hui, vingt-cinq ans après le procès de Toukhatchevsky, du fait que ses plus importants dirigeants furent exécutés, calomniés et salis pendant des dizaines d'années sous de fausses accusations ?

A présent, ce sont précisément les journaux publiés par l'armée, les éditions de l'armée, etc., qui sont les plus empressés à combattre le « culte de la personnalité de Staline », à publier un matériel détaillé sur Toukhatchevsky, Yakir et les autres, parmi lesquels encore un grand nombre de réhabilités comme Blucher, Yegorov, etc., plus tard eux aussi accusés mensongèrement par le N.K.V.D., sur ordre de Staline, et exécutés.

Mais toute la vérité n'est pas encore dite. Les déformations historiques du rôle de Trotsky, dans la création de l'Armée rouge et dans les années de guerre civile, servent encore aujourd'hui avec de petites corrections comme du temps de Staline. C'est pourquoi la question fondamentale du contrôle démocratique (et non bureaucratique) de l'armée n'est pas résolue.

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