Nous reproduisons ci-après une étude du camarade Pablo écrite il y a un an pendant son incarcération à la prison d'Amsterdam.
Dans mes déclarations au juge d'instruction et lors de mon proces, je me suis servi a quelques reprises de cette expression : avoir eu « l'honneur » d'appartenir au « mouvement historique créé par L. Trotsky » et actuellement connu sous le nom de la IVe Internationale.
Si je n'avais pas été retenu par la conviction que cela ne saurait susciter aucun écho plus profond chez des gens à mille lieues de toute idée sur la réelle histoire du mouvement communiste international, j'aurais employé des termes beaucoup plus élogieux pour décrire la fierté immense dont j'étais et suis rempli en tant que militant trotskyste, dès le commencement de ma vie d'homme conscient, de ma longue vie de militant communiste. Dans la prison, j'ai eu amplement le temps de repasser en examen critique approfondi ma vie, mes idées, mes luttes, les événements auxquels j'ai assisté, les hommes que j'ai connus, et de me replonger dans des lectures chères qui illuminaient la splendeur, la race, de nos origines, de notre histoire, la justesse étonnante de nos idées fondamentales, J'ai en prison, entre autres, «L'Histoire de la Révolution Russe » et « Problèmes de la Vie » de L. Trotsky, les deux volumes parus de sa biographie par Isaac Deutscher, « Mémoires d'un Révolutionnaire » de Victor Serge.
J'ai revu toute la lignée des hommes d'intelligence et de caractère extraordinaires dons nous descendons, nous trotskistes, la génése historique et la riche progression dialectique des idées fondamentales que nous défendons au sein du mouvement ouvrier international, Lors de mon procès, je me sentais ennobli en quelque sorte par cet héritage, et je me disais que, nous trotskystes, venons de très loin et portons en nous une tradition lourde de gloire, qu'il s'agissait d'honorer de son mieux en toute circonstance.
Demain - j'en suis certain — les jeunes intrépides de la Russie nouvelle, quand les derniers coéquipiers de Staline seront fatalement balayes de la scène politique, et que la démocratie socialiste revivra d'une vigueur inconnue, ces jeunes n'auront plus tellement honte et ne se sentiront plus tellement gênés de cette période noire que fut le règne de ,Staline dans l'histoire du socialisme et du premier Etat ouvrier. Ils découvriront les figures splendides de milliers d'hommes, artisans de la Révolution d'Octobre, militants de première heure de la Ille Internationale, •compagnons de Lénine, qui ont sacrifié leur Vie pour lutter des années durant, avant de périr, avec un admirable courage et une grande intelligence en ce qui concerne l'essentiel, contre la bureaucratisation du régime, ses erreurs grossières et ses crimes ses abominables, Ils vérifieront, ils reconnaîtront que le stalinisme ne fut pas le produit quasi direct, organique, inévitable du léninisme et du pouvoir ouvrier, mais la négation de l'un et de l'autre, qui s'est réalisée à travers une lutte réelle, longue, dramatique, et qui a mis en lumière des figures héroïques et hautement intelligentes, des vrais chevaliers du socialisme naissant.
« Cours Nouveau », " Problèmes de la Vie », « Littérature et Révolution », « Vers le Socialisme ou le Capitalisme », « Plateforme de Opposition de Gauche », « Critique du Programme de la lIe Internationale », les nombreux documents de la correspondance de L. Trotsky déporté à AlmaAta, la lettre de Joffe à Trotsky avant son suicide, la lettre de Rakovsky à Valentinov, pour ne mentionner que ces documents parmi tant d'autres, élaborés entre 1923 et 1929 par l'Opposition de Gauche russe, témoignent en faveur de la puissance du marxisme révolutionnaire créateur, et de la justesse générale des positions défendues, contre le stalinisme naissant, par L. Trotsky et ses compagnons.
Il n'est pas vrai que l'essence spirituelle du léninisme saurait s'accommoder à la longue de la dégénérescence bureaucratique du pouvoir ouvrier. Le stalinisme rejetait quasi organiquement, inexorablement, dans une opposition à mort contre son régime les tenants du léninisme sur le cadavre desquels la bureaucratie devait asseoir littéralement son pouvoir.
Le pouvoir révolutionnaire instauré en Russie au lendemain d'octobre 1917 a eu à lutter pendant les années de la guerre civile, de l'intervention impérialiste, de la famine, pour sa survie. Placé dans des conditions exceptionnelles, imprévues, il a eu à composer en pratique avec nombre de principes et de doctrines. Mais aussi bien dans l'esprit de Lénine que dans celui de Trotsky, il s'agissait là de mesures provisoires, de retraites, de détours imposés, qu'on abandonnerait à la première occasion favorable. Ni l'un ni l'autre n'avaient jamais théorisé ces pratiques comme faisant partie de l'essence du socialisme et de la voie au socialisme. L'un et l'autre, Lénine le premier et de façon plus déterminée que Trotsky, envisageaient angoissés les progrès de la bureaucratisation du régime, et se préparaient à la lutte à mort contre une telle évolution.
Entre 1923 et 1929, l'aile léniniste du Parti bolchevik livre une bataille d'importance historique contre le stalinisme naissant. Elle affirme et développe les grandes lignes de la voie au socialisme toujours actuelles : industrialisation accélérée selon un plan ; développement harmonieux entre industrie lourde, industrie légère, agriculture ; économie ouverte aux possibilités du marché mon-
INTERNATIONALE dial et non autarcique ; collectivisation de l'agriculture selon les possibilités matérielles et techniques de l'Etat, du marché, et le mûrissement par l'exemple de la conscience collectiviste des masses ; développement de la démocratie prolétarienne et socialiste dans le Parti et l'Etat ; politique marxiste révolutionnaire de l'Internationale Communiste tendue vers l'élargissement mondial de la révolution. Ces principes directeurs, clairement vus et défendus dès 1923 par l'Opposition de Gauche, sont confirmés par l'évolution historique de P'U.R.S.S., et l'expérience acquise dans la construction du socialisme, depuis la deuxième guerre mondiale, et l'apparition de toute une pléiade de nouveaux Etats ouvriers.
L'U.R.S.S. paie encore aujourd'hui la fausse orientation économique du régime stalinien, qui a gravement disproportionné les rythmes de développement entre industrie lourde, industrie légère, agriculture, et imprégné à cette dernière un retard colossal actuellement hautement préjudiciable au développement ultérieur de l'ensemble de l'économie. Les progrès économiques énormes accomplis par l'U.R.S.S. sont manifestement düs aux bases économiques et sociales jetées par la Révolution d'octobre, à l'économie étatisée et planifiée, malgré la bureaucratisation avancée du régime et sa fausse orientation économique. Il est clair maintenant qu'une orientation telle que la préconisait l'Opposition aurait abouti, ne fut-ce que sur le seul terrain économique, à des résultats encore plus importants et à un développement beaucoup plus équilibré et dynamique de l'économie soviétique.
Il est également parfaitement clair maintenant que la voie de la collectivisation forcée aussi bien en U.R.S.S. qu'ailleurs, est une voie à la fois antiéconomique et politiquement désastreuse. Car elle jette la paysannerie dans une opposition économique et politique obstinée au régime. Seule, l'ossification bureaucratique avancée peut expliquer les erreurs répétées commises en U.R. S.S. et ailleurs dans ce domaine, malgré l'expérience désastreuse acquise ici et là. Combien de fois les bureaucraties gouvernantes dans nombre d'Etats ouvriers ontelles décrété la collectivisation forcée à 100 % et combien de fois furent-elles obligées de battre en retraite, et d'accorder toutes sortes de concessions « népistes » aux paysans ?
Dans toutes ces questions, notre mouvement a vu généralement fort juste dès 1923, grâce au fait surtout que nous avons représenté l'aile du mouvement communiste qui ne s'était pas identifiée au pouvoir et à l'Etat ; ce qui nous a permis de sauvegarder la souplesse et l'essence critique du marxisme. révolutionnaire, et d'éviter sa dégénérescence en doctrine justificatrice de la pratique des compromis, au jour le jour, de l'Etat bureaucratisé.
Il y a cependant la question controversée de la signification de notre lutte pour la démocratie socialiste en U.R.S.S. Comment prouver que cette lutte était justifiée historiquement, c'est-à-dire qu'il ne s'agissait pas simplement de se tenir fidèles aux principes, mais que la construction du socialisme, dans les conditions / concrètes de l'U.R.S.S. d'alors, aurait été non seulement possible, mais infiniment mieux menée, sous un régime de démocratie socialiste que sous le stalinisme ? Ce qui est réel ne se confond pas nécessairement avec ce qui est correct ou possible. S'il en était autrement il faudrait justifier et approuver toute réalité en tant que seule possible et condamner tous les mouvements d'opposition idéologique, philosophique et politique aux régimes existants. Si la voie du stalinisme en U.R.S.S. était historiquement la seule possible pour l'édification du socialisme,et la lutte de l'Opposition une chimère, on pourrait en dire autant par exemple du gaullisme et de son opposition : la bureaucratie gaulliste et son chef sont dans les conditions concrètes actuelles de la France le seul instrument possible de l'Histoire pour achever la décolonisation formelle de l'empire français. De ce point de vue, la lutte des forces progressistes en France contre le gaullisme serait en ce moment de l'Histoire, utopique ou réactionnaire. On s'aperçoit aisément combien cette argumentation est fausse, y compris dans le cas non exclu où effectivement la décolonisation formellé de l'empire francais serait complétée par le gaullisme.
Pourra-t-on d'autre part considérer toute opposition ouvrière en Chine et dans les autres Etats ouvriers luttant pour la démocratie socialiste comme historiquement condamnée, la voie empruntée par ces Etats pour édifier le socialisme étant la seule correcte et possible ? Il est par trop évident qu'un tel raisonnement est faux pour qu'il soit nécessaire d'insister davantage. Mème quand réalité oblige de façon impérieuse à certains compromis au détriment des principes, il est nécessaire que la défense ouverte de ces principes ne cesse guère. Car les compromis ne sont acceptables et justifiés que placés dans la perspective du but final ; car on ne saurait avancer par des programmes et étapes transitoires, que toujours placés dans cette perspective générale ; car ce qu'on appelle utopie, est absolument nécessaire au mouvement et au pouvoir ouvrier et socialiste, en tant que vue de la voie à parcourir dans son ensemble, norme par rapport à laquelle on mesure le danger des écarts dans la pratique, rectificateur de l'empirisme, et de l'opportunisme foncier des compromis de la pratique et de la routine quotidiennes de l'Etat.
La révolution socialiste est par essence une révolution permanente, économique, sociale, culturelle, qui se développera sur toute une époque historique, et dans laquelle s'affronteront diverses tendances idéologiques aux sorts divers avant que s'établissent le bilan et le jugement de l'Histoire pour chacune d'elles. Nous, trotskystes, nous venons de loin, nous avons connu des éclipses passagères ici et là dans notre affrontement avec le stalinisme, et des résurrections miraculeuses, et nous aurons encore un long, un très long chemin à parcourir au sein du mouvement communiste international différencié avant notre extinction.
Quand nous réfléchissons sur la conception et la pratique de la démocratie en U.R. S.S. du temps de Lénine, il y a certainement beaucoup à dire. Aussi bien pour Lénine que pour Trotsky - les deux cerveaux de la révolution, qui exprimaient sa conscience la plus haute, ses problèmes, ses recherches - s'agissait de tâtonnements dans ce domaine avant d'arriver à des conclusions plus solides. Par exemple, le monopole du pouvoir par le Parti bolchevik, devenu pratiquement en peu d'années le Parti Unique, ne fut jamais théorisé comme la seule forme possible et correcte du pouvoir prolétarien. Jusqu'à la mort de Lénine, on espérait au contraire en une amélioration des conditions intérieures et extérieures pour faire revivre la démocratie socialiste. Nous dirons maintenant, après l'expérience concluante du stalinisme en U.R.S.S. et ailleurs, que la démocratie dans le Parti révolutionnaire et l'Etat, basée sur des organismes représentatifs des masses, Comités, Conseils, Assemblées nationales, n'est pas possible sans le droit à l'existence d'autres partis se plaçant dans le cadre constitutionnel du nouveau régime issu de la révolution, Nous dirons également qu'il faut que le parti révolutionnaire en tant que tel se distingue — surtout après une période initiale — de l'Etat, et qu'il se retire même en tant que tel du gouvernement et de la bureaucratie administrative, pour rester lié aux organismes des masses, et aux masses en général, qui doivent contrôler l'Etat, et limiter ses déformations bureaucratiques.
Quant à la politique de l'Internationale Communiste, à laquelle nous, trotskystes, avons accordé une importance capitale, elle fut à tous les grands moments, en toutes les grandes occasions, depuis la mort de Lénine, le terrain le plus clair de la justesse de notre ligne et de la justification de notre combat. Qu'il s'agisse de la Révolution chinoise de 1925-27, de la crise en Allemagne et de la victoire du fascisme de 1929-1933, de la Révolution espagnole de 1931-1939, du Front Populaire en France de 1936-1938, pour ne mentionner que les événements les plus importants de l'époque d'entre les deux guerres, non seulement nous avons défendu des positions marxistes-révolutionnaires correctes contre des erreurs opportunistes ou sectaires grossières du stalinisme, mais nous avons su trouver également l'occasion d'enrichir prodigieusement le marxisme sur des questions théoriques et pratiques d'une grande valeur et toujours actuelles pour le mouvement ouvrier international. J'en cite quelques-unes : stratégie et tactique de la révolution dans les pays coloniaux et semi-coloniaux ; nature du fascisme, de la socialdémocratie, du radicalisme bourgeois à notre époque et problèmes de tactique pour combattre efficacement le fascisme (Front Unique contre Front Populaire); la lutte sur un programme de transition pour le gouvernement ouvrier et la solution socialiste dans les pays capitalistes en général.
Il n'y a pas eu, entre 1924 et 1939, d'autre pensée marxiste-révolutionnaire appliquée aux problèmes de l'époque et aux expérien. ces réelles du mouvement ouvrier international, que celle du trotskysme. Le marxisme « officiel » avait sombré dans une falsification opportuniste grossière et vulgaire du léninisme, amenant défaite après défaite. L'expression révolutionnaire la plus « haute» en matière pratique de ce « marxisme » dans leque! s'enveloppaient pour s'embellir et se justifier l'action de l'Etat bureaucratique et les intérêts de la caste bureaucratique détenant le pouvoir en U.R.S.S., fut la stratégie et la tactique des « Fronts Populaires », de l'alliance avec la bourgeoisie « nationale » (dans les pays coloniaux et semi-coloniaux) ou « libérale » (dans les pays capitalistes), de la Chine à la France, en passant par l'Espagne. Cette politique avait trouvé à l'époque d'ardents admirateurs, qui la considéraient comme la seule possible, et qui incriminaient à l'heure de la défaite inexorable de chacune de ces expériences, la force du capitalisme ou les faiblesses des masses. C'était la vieille théorie menchéviste de la « prudente » avance par « étapes » de la révolution : d'abord avec la bourgeoisie « nationale » ou « libérale » et sous sa direction politique effective pour la « République démocratique » ; ensuite viendrait dans un avenir indéterminé la deuxième « révolution » prolétarienne et socialiste. Notre opposition résolue à cette ligne de catastrophes et de défaites inévitables, fut caractérisée à l'époque comme la manifestation de notre «ultra-gauchisme» et de notre sectarisme. Mais voyons de quelle manière l'Histoire s'est prononcée sur cette question également. La ligne « Front Populaire » fut poursuivie par le stalinisme à travers la deuxième guerre mondiale jusqu'à nos jours. Elle a été une première fois mise en échec et de manière retentissante par les Révolutions yougoslave et chinoise, avant qu'elle ne reçoive le coup de grâce par la Révolution cubaine, et, espérons-le, par l'exemple également prochain de la Révolution algérienne.
J'insisterai plus - particulièrement sur le cas de la Révolution cubaine car elle est la condamnation la plus décisive prononcée jusqu'ici par l'histoire contre la politique menchévique et pusillanime des Partis communistes. La Révolution cubaine victorieuse en dépit de l'opposition du Parti Communiste cubain et en l'absence d'un parti révolutionnaire, contre un fort régime dictatorial, dans un pays dépendant de l'impérialisme yankee et littéralement placé dans la « gueule du monstre », est l'illustration éclatante de la force révolutionnaire immense qui réside dans combinaison d'une véritable direction révolutionnaire, audacieuse et intelligente, avec l'exploitation du potentiel révolutionnaire des masses paysannes et ouvrières. La Révolution cubaine a pulvérisé pour toujours le savant échafaudage sur lequel est bâtie depuis Staline la politique des Partis communistes des pays semi-coloniaux et coloniaux et même des pays capitalistes avancés. Dans tous ces cas, les Partis communistes sont à la recherche d'alliés impossibles dans la personne de la bourgeoisie « nationale » ou « libérale » des « Fronts Populaires » et des « Républiques
Populaires ». C'est là leur meilleure excuse pour s'empêtrer dans le statu quo, ajourner la révolution sine die, rendre impuissant et liguider le mouvement ouvrier révolutionnaire devenu une force d'appoint au char de la bourgeoisie.
La Révolution cubaine a détruit à Jamais ce jeu pusillanime, stérile et liquidateur, non seulement des impuissants Partis communistes de toute l'Amérique Latine, mais du monde entier. Leur politique « front populaire », parlementaire, réformiste, qui cherche à s'allier à des fantômes, négligeant la mobilisation révolutionnaire des masses paysannes et ouvrières impatientes de conquérir le pouvoir, y compris sous la forme de guérilla paysanne, ne saurait survivre longtemps, sans que ces partis ne se voient partout supplantés par des nouvelles formations authentiquement révolutionnaires, à l'exemple cubain du Mouvement historique du 26 juillet.
Déjà les Révolutions yougoslave et chinoise avaient en quelque sorte rouvert la voie à la révolution prolétarienne mondiale. Depuis, l'exemple des révolutions qui éclatent et triomphent, dirigées par des formations autres que les Partis Communistes, contre meme l'opposition de ces Partis, comme en Algerie et surtout a Cuba, a porte des coups mortels au menchévisme stalinien qui agonise. Il s'agit de voir si cette agonie d'une politique, sous les coups de la réalité, n'entraîne pas également la disparition pure et simple de nombre de Partis communistes incapables de retrouver la voie de la lutte révolutionnaire. Dans ce cas l'Histoire s'en passera de plus en plus, ce qui ne manque pas déjà d'être l'aboutissement ultime et la pire condamnation de la politique stalinienne en ce domaine.
Sous la pression conjointe des nouvelles réalités de la situation internationale et de la Révolution chinoise, la direction khrouchtchévienne de la bureaucratie soviétique, afin de sauvegarder son influence sur le mouvement ouvrier international et les peuples coloniaux, s'est vue obligée d'opérer un tournant d'importance historique, au moins par rapport à la Révolution dans les pays semi-coloniaux et coloniaux. Outre l'aide économique et militaire accordée à ces pays, et qui constitue un apport parfois décisif pour la consolidation de la révolution dans ces pays, cette direction s'est vue également obligée de reconnaître la justification des « guerres de libération », c'est-à-dire d'admettre le concept de guerre-révolution, forme à travers laquelle se réalise l'émancipation nationale et sociale des pays semicoloniaux et coloniaux à notre époque. A quand l'extension de ce concept dans les pays capitalistes avancés ? Ce n'est là certes maintenant qu'une question de temps, car tout marche actuellement incroyablement vite, et la pression révolutionnaire se renforce suivant une progression géométrique. Ainsi la débâcle de la politique menchévique stalinienne, qui, des décennies durant, a su paralyser le mouvement ouvrier international et détruire des chances réelles pour l'élargissement de la base de la révolution mondiale, est actuellement en train de devenir manifeste et totale.
Entre la conception de la politique économique et de la défense de la démocratie socialiste en U.R.S.S., et de la politique à suivre à l'égard du mouvement ouvrier international par l'Internationale Communiste, que nous avons défendue au temps de Staline, il y aavait interaction et unité dialectiques. Cela faisait un tout qui avait pour but de commencer la construction du socialisme en U.R.S.S. dans les meilleures conditions intérieures et extérieures possibles, pour "U.R.S.S. et la révolution mondiale. La politique stalinienne faisait également
Run tout dans le sens contraire : le règne de la bureaucratie, les intérêts spécifiques et la cause de la ligne poursuivie par le stalinisme en matière économique, politique, et internationale. Ce tout est maintenant fortement lézardé, avant qu'il ne tombe complètement en ruines.
La direction khrouchtchévienne de la bureaucratie soviétique représente un interrégne transitoire entre le stalinisme intégral et la reprise du pouvoir politique en U.R S.S. par le prolétariat et ses alliés. Cette direction, à sa propre manière bureaucratique, s'efforce d'allonger cette étape intermédiaire et de réaliser la transition à froid. Dans le domaine économique, elle essaie de réduire les disproportions entre industrie lourde, industrie légère, agriculture ; d'équilibrer l'économie, réconcilier les paysans avec le régime, de faire profiter l'économie soviétique des possibilités du marché mondial. Beaucoup plus conservatrice dans le domaine de la démocratie intérieure, elle s'est vue malgré tout obligée de réduire fortement l'omnipotence de la police stalinienne, et de « libéraliser » le régime par plus d'une concession impensable dans l'ère de Staline. Enfin, en matière de politique envers l'impérialisme et les peuples coloniaux semi-coloniaux, j'ai déjà évoqué le changement très important opéré par la direction khrouchtchévienne depuis mai 1960 en particulier.
Dans un sens nous pouvons dire que l'édification du socialisme en U.R.S.S. et dans les autres Etats ouvriers, se fait de nouveau dans des conditions qui, objectivement, mettent fin à l'expérience du « socialisme dans un seul pays » autarcique et conservateur, par le rétablissement de liens avec le marché mondial, et la révolution internationale en extension.
Nous baignons ainsi à nouveau dans le climat de la révolution socialiste mondiale permanente, qui se trouve à la base de fa logique de la ligne révolutionnaire trotskyste, et qui la justifie historiquement.
Certes, ce processus n'est ni rectiligne ni chimiquement pur. La révolution sociale n'est pas un acte de logique qui se déroule selon des schémas préétablis, mais contient au contraire toute la richesse et la complexité de la vie réelle. La doctrine ne sert dans ce domaine, comme partout, qu'en tant que ligne générale directrice, et méthode d'investigation et de compréhension du réel, dans ses combinaisons uniques infinies. Tout ce qui se passe actuellement n'est pas inclus jusque dans les détails dans la ligne marxisterévolutionnaire du trotskysme. Nous avons nous-mêmes beaucoup appris par l'expérience révolutionnaire mondiale nouvelle, et beaucoup enrichi la théorie. J'insisterai ici sur quelques points seulement. Il est, par exemple, maintenant évident que la marche historique de la révolution socialiste mondiale à notre époque emprunte la voie de la périphérie vers le centre, des pays coloniaux et semi-coloniaux vers les pays capitalistes avancés et la citadelle la plus forte et ultime de P'impérialisme et du capitalisme, les EtatsUnis. Ce processus comporte toute une série de problèmes relatifs à la lutte pour le pouvoir et ensuite la construction du socialisme. Il est également maintenant parfaitement clair que, pour nombre de pays, il est possible d'arriver au pouvoir en s'appuyant pour toute une période presque exclusive-
QUATRIEME ment sur la mobilisation révolutionnaire, y compris sous forme armée de guerilla, de la paysannerie. Certes, nous, trotskystes, n'avons jamais minimisé le rôle révolutionnaire immense de la paysannerie, et la néçessité impérieuse de l'alliance ouvrière et paysanne avant et après la victoire. Mais, prisonniers en quelque sorte d'une certaine rigidité des schémas de la théorie classique, nous avions nous aussi la tendance à subordonner le rôle de la paysannerie à celui du prolétariat, dans toutes les étapes et conditions. Or, ceci est manifestement faux, le rôle dirigeant du prolétariat sur la paysannerie pouvant s'exprimer pour toute une période, dans certaines circonstances, grâce au rôle du Parti qui dirige la révolution (Yougoslavie, Chine) ou même du groupe d'hommes de sa direction évoluant vers le marxisme (Cuba). - C'est dans le dynamisme ultime de la révolution à se développer en tant que révolution proletarienne et socialiste, que se trouve, en définitive, la justification du rôle dirigeant du prolétariat, et non pas nécessairement dans le déclenchement et la conduite de la révolution dès le début par le prolétariat, De ce point de vue, la conception de la révolution permanente à notre époque se trouve enrichie, et englobe un terrain plus vaste. Ce nouveau rôle révolutionnaire de la paysannerie ne se limite du reste pas à celle des pays à structure féodo-capitaliste, asiatiques et latino-américains, mais, également, à la paysannerie plus primitive, tribaliste ou à peine sortie de cet état, des pays africains. La révolution dans ces pays inclut la possibilité de passer de structures tribales, pénétrées et bouleversées par l'économie marchande de l'impérialisme, à une économie Jargement nationalisée et planifiée, d'orientation socialiste, grâce au rôle de l'Etat soumis à la pression de la paysannerie, des « élites éduquées », de l'aide et de l'influence montante des Etats ouvriers et de la révolution mondiale en général. Ce cas également constitue un enrichissement et une extension du champ d'application de la théorie de la révolution permanente à notre époque.
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Nous, trotskystes, ne saurions oublier non plus, quand nous dressons le bilan de notre action historique, que nous fûmes, pendant la deuxième guerre mondiale, la seule tendance internationaliste révolutionnaire au sein du mouvement ouvrier, la seule qui a su caractériser avec justesse la nature de classe complexe de cette guerre, et prendre une position correcte envers les alliés impérialistes de l'U.R.S.S. : les Etats-Unis, l'Angleterre, la France. Nous avons su distinguer, dans la Résistance et la lutte contre le nazisme, entre le courant prolétarien et le courant bourgeois impérialiste chauvin ; nous avons évité d'embellir ce dernier et de nous soumettre à sa direction politique, comme l'ont fait pratiquement la plupart des Partis Communistes luttant dans le camp des pays dits démocratiques ; nous avons prévenu les masses du rôle des « héros » « antifascistes » et « résistants » à la de Gaulle, Churchill, Roosevelt ; nous avons partout lutté pour l'issue prolétarienne et socialiste, qui a su triompher en Yougoslavie et en Chine, mais pas en France, pas en Italie, pas en Grèce, malgré l'énorme influence acquise pendant la guerre par les Partis Communistes de ces pays. Nombre de nos meilleurs dirigeants et cadres à l'époque ont payé de leur vie la défense de cette ligne : les Widelin et les Hic, les Léon et les Pouliopoulos.
Les batailles de classe de l'après-guerre, pour la transformation de la crise du régime capitaliste et impérialiste en révolution prolétarienne et socialiste victorieuse, nous ont trouvés partout aux premières lignes, de l'Amérique latine à l'Europe occidentale, de l'Afrique à l'Asie. Patiemment, grâce à une meilleure expérience et connaissance du mouvement ouvrier et national dans chaque pays, nous sommes parvenus à nous y intégrer sérieusement dans nombre de pays.
Nous avons les premiers compris la signification progressive de la rupture entre Belgrade et Moscou, pris la défense énergique de la révolution yougoslave contre les attaques furieuse du stalinisme. Nous avons salué cette rupture comme le début de la désintégration du stalinisme, placé dans les nouvelles conditions de l'extension de la révolution mondiale, de l'ascension au pouvoir de nombreux Partis communistes, de l'apparition de nouveaux Etats ouvriers. Nous avons su de bonne heure mettre en valeur l'expérience positive spécifique de l'édification du socialisme en Yougoslavie, malgré toutes nos réserves sur le degré de démocratie populaire réelle qui existe dans ce pays, et sur sa politique étrangère, particulierement sa politique timorée et opportuniste envers le mouvement ouvrier international, et la révolution mondiale en général : compréhension de la nécessité d'un développement équilibré de l'économie, non autarcique mais ouverte aux possibilités du marché mondial ; compréhension de la nécessité d'une collectivisation de l'agriculture selon les possibilités matérielles et techniques de l'Etat, du marché, et le mürissement par l'exemple de la conscience collectiviste des masses ; promotion des Conseils ouvriers dans les usines, et des Communes, en tant qu'organismes d'auto-gestion sur le plan de la production et sur le plan local.
Survint peu après la victoire historique de la Grande Révolution chinoise. C'est en partant de celle-ci que nous fûmes les premiers, dès 1950, à juger que le rapport des forces global entre l'impérialisme et la révolution sous toutes ses formes - Etats ouvriers, révolution coloniale, mouvement ouvrier révolutionnaire des pays capitalistes avancés -devenait favorable à celle-ci, et devait évoluer désormais de manière irréversible et accélérée dans ce sens. De cette appréciation fondamentale nous avons tiré toute une série de conclusions quant à la montée de la révolution mondiale, ses rapports avec l'impérialisme, la crise inévitable, le déclin et la chute finale de stalinisme.
Des évènements qui se sont déroulés de. puis, dans la décennie écoulée, ont dépassé nos propres prévisions optimistes. Le changement intervenu dans le rapport global des forces en faveur de la révolution est maintenant une vérité commune illustrée par la formidable avance prise par l'URSS, la Chine, et les autres Etats ouvriers dans le domaine économique et militaire, le déclin re- latif de la puissance de l'impérialisme yankee, et l'irrésistible extension de la Révolution coloniale. C'est à travers une lutte constante contre l'impérialisme que se réalise l'avance de la révolution jalonnée plus particulièrement par la guerre de Corée, la victoire au Vietnam, la guerre d'Algérie, la défaite de l'expédition de Suez, la Révolution cubaine, la guerre civile au Congo, la guerre d'Angola. Dans tous les cas le processus révolutionnaire intérieur est intimement lié à la lutte armée contre l'impérialisme, qui s'y oppose. C'est le dynamisme logique de la guerre-révolution qui déterminent et caractérisent ce processus. Les guerres de libération nationale se développent dans le contexte international actuel en révolutions sociales, les révolutions sociales se développent fatalement en guerres contre l'impérialisme, Formellement cette lutte reste jusqu'ici circonscrite, tout en mobilisant d'une manière ou d'une autre les forces globales de l'impérialisme et de la révolution. internationales de plus en plus fréquentes et graves émergent de cette situation qui nous amènent chaque fois au bord de l'abime c'est-à-dire d'une lutte armée généralisée et finale. Cette possibilité inhérente à la situation est contrecarrée par la peur réciproque de l'utilisation des armes atomiques et de la création d'une stiuation en dehors du contrôle des minorités dirigeantes actuelles. Mais d'autre part les litiges s'accumulent et s'étendent, Pinstabilité gagne parfois simultanément les régions les plus diverses, la course aux armements s'accélère, les épreuves de force deviennent plus fréquentes et plus difficiles à se terminer sans qu'aucun des adversaires ne perde, dangereusement, la face.
Il faut également tenir compte fait qu'aussi bien à la tête de l'impérialisme qu'à la tête des Etats ouvriers, règnent des minorités restreintes, et que l'appareil dirigeant est partout hautement bureaucratisé, capable de s'entraîner dans une action sous la pression des forces explosives à l'extrême qui traversent le monde actuel. En réalité les forces matérielles et sociales révolutionnaires qui caractérisent notre époque, exigent, pour qu'elies soient rationnellement contrôlées et utilisées au profit de l'humanité, une structure politique et sociale hautement démocratique d'hommes conscients, éduqués. Or c'est le contraire qui domine encore, et c'est là que réside le principal danger pour l'avenir de l'humanité. La structure bonapartiste extrême du pouvoir politique dans la plupart des pays clés, incontrôlable y compris par la propre classe ou caste que ce pouvoir représente en définitive, est dans les circontances actuelles un danger incontestable. La culbute dans l'abime devient possible par l'affolement, ou l'inconscience de telles équipes dirigeantes, limitées dans leur capacité intellectuelle, soumises aux pressions irrationnelles du prestige, de la puissance, et qui effrayées de se trouver entraînées dans une situation qu'elles ne contrôleraient plus, sont précisément capables de provoquer une telle situation par un mauvais calcul, un faux-pas supplémentaire. C'est le déséquilibre criant entre la puissance fantastique prise par les forces matérielles et sociales révolutionnaires, qui tranforment sans cesse, à une cadence accélérée l'humanité à notre époque, et la structure incroyablement anachronique de la société et du pouvoir politique • y compris dans le cas des Etats-ouvriers - qui implique une période critique de transition du capitalisme au socialisme. Le danger ne sera maitrisé qu'au fur et à mesure que se dégagera une société dans laquelle la connaissance, organisation, et la gestion de la politique, c'est-à-dire de l'administration de la société, se feront scientifiquement, de manière planifiée, en tant qu'œuvre de toula masse des citoyens, conscients, éduqués, libres.
Il est vrai que, depuis la mort de Staline, le pouvoir politique en URSS est devenu moins capricieux, plus «collectif», et que ceci combiné au sentiment de la puissance accrue de l'URSS, et du rapport des forces global favorable à la révolution, incitent les dirigeants actuels de l'U.R.S.S. à une plus grande maîtrise de leur jeu et à une confiance accrue dans les forces de la révolution. Ainsi le danger principal que l'humanité ne soit précipitée dans l'holocauste atomique, provient plutôt à l'heure actuelle de l'affolement possible de l'impérialisme, de l'impérialisme yankee en particulier. Plus ce dernier prend conscience de l'impasse historique dans laquelle il se voit acculé, plus il est soumis à des pressions irrationnelles capables de le lancer dans une action qui précipite un conflit général, Dans un tel cas l'espoir de voir les dégats limités au minimum serait dans la riposte énergique des Etats ouvriers et de toutes les forces de la révolution, afin qu'on désarme au plus vite l'impérialisme.
Entre temps c'est la progression de la révolution dans le monde qui isole la citadelle principale de l'impérialisme, les Etats-Unis, et qui pourrait, théoriquement au moins, amener une situation dans laquelle l'impérialisme yankee se verrait ôter toute possibilité d'action offensive et se concilierait avec l'idée de sa défaite à froid. Nous sommes cependant toujours loin d'une telle situation. L'impérialisme yankee accepterat-il sa défaite à Cuba, ce qui signifierait laisser se consolider la tête de pont de la Révolution latino-américaine, et par conséquent, nord-américaine ? Et quelles seraient les réactions de l'URSS et de la Chine, en cas de nuovelle attaque décisive de la part de l'impérialisme pour écraser la Révolution cubaine ?
Dans quelques mois la crise de Berlin, autrement plus grave que dans l'immédiat, aura atteint un degré explosif. Un recul éventuel de l'impérialisme dans ce domaine entraînerait une avance de la révolution encore plus formidable que celle réalisée depuis l'échec de la Conférence au sommet de mai 1960. Ainsi les échéances critiques se multiplient et se rapprochent. Elles peuvent aussi bien signifier la précipitation d'un conflit général, qu'il s'agira alors de gagner au plus vite, qu'un nouveau recul décisif de l'impérialisme. Dans ce dernier cas le déploiement des forces de la révolution, aussi bien sous la forme des nouveaux progrès de la révolution coloniale, que d'une réactivisation du mouvement ouvrier révolutionnaire dans les pays capitalistes avancés, à la manière de la révolution belge de 1960, et d'une nouvelle avance de la désta- linisation et de la démocratisation des Etats ouvriers, sera impressionnant.
On nous a souvent reproché d'avoir eu et d'avoir des idées politiques justes, mais de nous être isolés du mouvement des masses. Par notre formation idéologique, nous sommes une avant-garde au sein du mouvement ouvrier international, et ce n'est pas notre faute s'il est impossible que nous nous identifions avec les conceptions actuelles soit de la social-démocratie soit des Partis Communistes. Idéologiquement nous nous rattachons à la tendance marxiste-révolutionnaire qui s'achemine historiquement à travers Marx, Engels, Rosa Luxembourg, Lénine, Trotsky. Ce sont les conceptions de cette tendance en matière économique, politique, culturelle, qui sont les nôtres, et que nous nous efforçons d'appliquer et de développer de manière critique aux conditions historiques actuelles. De ce point de vue nous re. présentons la seule tendance authentiquement, intégralement marxiste-révolutionnaire au sein du mouvement: communiste actuel. Ce n'est pas notre faute si nous ne pouvons pas admettre et défendre non seulement les conceptions que les Partis Communistes professent en matière de construction économique du socialisme, de démocratie socialiste, de politique envers l'impérialisme et le mouvement ouvrier international, mais leurs conceptions culturelles également. Saurions-nous par exemple être marxistes-révolutionnaires et nous identifier avec les apologistes de l'art et de la littérature dirigés du caricatural «réalisme socialiste», de la peinture et de l'architecture staliniennes, de la famille petite bourgeoise, de la condamnation de Freud et d'Einstein, de la vulgarisation stérile de la merveilleuse souplesse et essence profondément critique de la dialectique marxiste ? Saurions-nous avaler, passifs et mystifiés, comme si nous faisions partie d'un nouvel ordre religieux, toutes les erreurs grossières, les crimes abominables, les sottises affligeantes de l'ère stalinienne ? De telles nourritures sont impossibles pour des marxistes révolutionnaires. Le militant, le marxiste-révolutionnaire est un être profondément critique, et libre. Sa dialectique, sa méthode de connaissance, lui sert poun une investigation et une appropriation aussi profondes et serrées que possibie du réel. Tout ce qui est progrès et vrai dans n'importe quel domaine, doit pouvoir s'intégrer dans la doctrine et méthode du marxisme en perpétuel enrichissement et développement. Un marxiste n'emploie pas sa pensée critique et son comportement d'homme libre, par rapport seulement à la société capitaliste, ses institutions, sa pensée, ses valeurs, mais également par rapport au mouvement ouvrier, au socialisme, à la révolution.
Il sait que ce qu'on peut appeler le combat de l'homme pour la «vérité», pour la « liberté », est un combat perpétuel de l'esprit critique et du caractère moral de l'homme. La lutte pour la démystification de l'homme dans une société soumise encore à influence d'un passé séculaire barbare, et des antagonismes de classe profonds est constante. Si notre opposition idéologique au stalinisme et ses survivances, fut et reste totale, notre action politique ne s'est jamais écartée du chemin de l'unité nécessaire dans l'action de toutes les forces ouvrières et révolutionnaires, Nous n'avons jamais déserté ou rompu ce front. Au contraire nous fumes et nous restons en toute occasion ses meilleurs défenseurs. Nous n'avons jamais voulu notre isolement des grandes formations ouvrières dans lesquels l'essentiel de la force de la classe est dans chaque pays organisé. C'est leur régime profondément anti-démocratique qui a rendu notre existence dans leur sein, en tant que tendance idéologique, pratiquement impossible. Malgré cet obstacle formidable nous avons persévéré l'effort pour nous y intégrer. Nous sommes parvenus à élaborer une tactique qui tient compte de la double nécessité : défendre ouvertement la ligne intégrale du marxisme révolutionnaire, lutter pratiquement dans les rangs où milite l'essentiel de la classe. Cette double nécessité est en partie contradictoire, et implique des solutions pratiques qui ne sont pas toujours parfaitement , élégantes et satisfaisantes. La où les conditions le permettent, nous militons en tant que formations complètement indépendantes qui ont la mission de mobiliser les masses pour la conquête du pouvoir. Dans d'autres cas, nous tenons compte du fait que l'essentiel de la classe reste organisé dans telle formation social-démocrate ou centriste, ou d'obédience au Kremlin, et que son mürissement révolutionnaire, selon toute vraisemblance, aura lieu pour toute une période, dans les cadres de ces organisations. Pour ces raisons nous investissons l'essentiel de nos forces dans celles-ci, tout en assumant par un noyau indépendant la défense de la ligne intégrale du marxisme-révolutionnaire. Une telle conception souple, audacieuse, difficile également, de notre action pratique, implique une organisation internationale de notre tendance, à la fois hautement politisée et disciplinée.
Nous savons que notre Internationale n'est pas celle des masses, ne saurait être telle qu'elle est actuellement, celle des masses de demain. Mais elle est absolument indispensable à la cohésion, à la survivance, à l'avenir, de la tendance marxiste-révolutionnaire, C'est grâce d'autre part à la ferme discipline volontaire, résultat d'une très haute éducation et conscience politiques, que le fer de lance de la tendance marxiste-révolutionnaire se fait sentir dans le combat, et donne sa physionomie militante à notre mouvement, Car, nous trotskystes ne sommes pas des contemplateurs ou des éxégétes intelligents de la réalité révolutionnaire de notre temps, mais avant tout le détachement avancé, militant, le plus conscient, et de ce fait le plus ardent, dans le combat de la révolution mondiale. 29-7-61 Prison d'Amsterdam