Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 16

Notre ami Sherry, notre camarade Patrice

M. Pablo · Quatrième Internationale, n° 16 · juillet 1962 · p. 53-56 · 2 389 mots

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(L'homme et le militant)

par M. PABLO

Il y a un ans, le 24 juin 1961, mourait notre camarade Sherry Mangan, qui fut membre du Secrétariat International de la Quatrième Internationale.

Nous publions ci-après une note écrite à l'époque par le camarade Pablo, une dans la prison d'Amsterdam.

Sherry Mangan, que nous avons connu et aimé dans notre mouvement sous son nom de militant Patrice, vient de nous quitter.

J'ai reçu la nouvelle comme une blessure au cœur, à l'heure encore plus triste du crépuscule dans ma cellule, par une courte lettre d'un camarade du S.I., dans laquelle il était écrit : « Les conditions de sa mort furent assez pénibles, même si lui n'a pas dû souffrir, car, fort probablement il est mort en dormant. Un groupe de nos camarades et amis romains, dont moi, l'avons accompagné le 3 juillet au cimetière des Anglais, ici à Rome. Nous avons déposé sur le tombeau une couronne de fleurs rouges au nom de tous les camarades et amis de notre mouvement. »

J'attendrai pour apprendre quelles furent ces conditions pénibles. Les révolutionmaires qui, comme Sherry Mangan, désertent en plein succès leur classe et ses privilèges, pour se donner entièrement au mouvement ouvrier, connaissent souvent, entre autres, des « conditions pénibles », qui précèdent leur fin.

Dans la lutte implacable qui nous oppose, nous particulièrement, militants marxistes-révolutionnaires, nous trotskistes, au régime capitaliste et à la bureaucratie usurpatrice du pouvoir prolétarien, notre position est souvent des plus pénibles. Les appareils nous pourchassent, et de toute part des pressions s'exercent pour plier notre indépendance de jugement et nous faire rester dans le conformisme des « révolutionnaires » « assagis ». Les plus handicapés d'entre nous dans cette épreuve sont des militants d'extraction bourgeoise et intellectuelle. Pour cette raison plusieurs d'entre eux succombent sous la pression de l'ennemi, et soit se brisent, soit réintègrent le bercail momentanément déserté, abandonnant toute veilléité d'une nouvelle révolte. Mais ceux qui persévèrent jusqu'au bout comme un Sherry Mangan, cachent en vérité sous leur bonhomie bourgeoise et intellectuelle, une âme héroïque et fière, et une intelligence sûre et profonde qui les préservent de succomber.

Sherry Mangan provenait d'une famille bourgeoise aisée de Boston. Fils unique et adoré, il a reçu, en particulier, de son père, médecin distingué de cette ville aristocratique, tocration opurita pose lequell léche puritaine, intellectuelle, une lon universitaire.

De bonne heure Sherry Mangan s'est adonné avec succès à la littérature et au grand journalisme. Je ne suis pas en mesure de parler avec compétence de son œuvre littéraire de jeunesse. Je sais cependant qu'il a écrit des poèmes qui ont été jugés remarquables, et qu'il possédait une

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INTERNATIONALE connaissance de la langue et une culture littéraire et générale des plus vastes. Sherry Mangan est venu à notre mouvement à la veille de la dernière guerre, alors qu'il était un journaliste bien lancé collaborant à des publications, aussi importantes que le périodique « Fortune » des Etats-Unis.

Il se trouvait à Paris lors de sa prise par les troupes nazies en 1940. De cet événement ainsi que du premier temps de loccupation de la France par les nazis, il a donné une vive description dans les articles qu'il a publiés à l'époque dans la presse du S.W.P., l'organisation trotskiste américaine dont il était membre. Pendant la guerre il a séjourné longtemps en Amérique latine, toujours en qualité de journaliste, aidant de son mieux le mouvement trotskiste dans ces pays.

Il fut un des premiers camarades extraeuropéens avec lequel le Secrétariat Européen a pris contact après l'entrée des troupes alliées à Paris en août 1944. Sherry Mangan portait luniforme d'officier de l'armée américaine, et était le correspondant pour toute l'Europe de « Fortune ». Sous cette double qualité il possédait des moyens importants qu'il a mis à la disposition de notre mouvement. C'est ainsi par exemple que j'ai pu personnellement effectuer avec lui un voyage mémorable en Grèce en 1945, avant que s'installe solidement le régime dictatorial féroce que ce pays a connu depuis. Il s'agissait d'assister au Congrès d'unification des trotskistes grecs. Nous avons voyagé avec Sherry Mangan accompagné de sa femme, dans un bateau grec qui des jours durant évoluait avec prudence dans les eaux de la Méditerranée, parsemée de mines, avant qu'il n'accoste au Pirée après avoir contourné le Péloponnèse. J'accompagnais Sherry en qualité de secrétaire afin d'éviter des complications éventuelles avec la police grecque.

Le Congrès d'unification eut lieu sur une montagne aride proche d'Athènes. Des gardes, adéquatement placés, surveillaient les abords, car nous craignions des incursions de la police qui s'adonnait déjà à la chasse aux communistes. Je me souviens de l'admirable endurance de Sherry, peu habitué aux péripéties de l'escalade, jusqu'au lieu du Congrès, par une marche très rude en plein été, et lors du séjour fort inconfortable de quelques jours en cet endroit.

Nous avons ensuite quitté la Grèce ensemble dans un avion militaire mis à sa disposition, qui faisait escale à Rome. Grâce à la protection de son uniforme d'officier américain et sa qualité de correspondant de « Fortune », notre travail révolutionnaire bénéficiait de facilités inattendues, et qui nous faisaient bien rire tous les deux. J'en ai largement profité en Italie également pour prendre contact avec nos militants d'alors en ce pays.

Plusieurs de nous se souviennent de l'attitude de Sherry lors de l'arrestation par la police française de tous les participants à notre première Conférence Internationale d'après-guerre, d'avril 1946 à Paris. Par crainte d'avoir affaire aux staliniens français de l'époque, très puissants et qui disposaient d'hommes influents, y compris dans la police épurée des collaborateurs, nous avions tenu cette Conférence clandestine dans la salle du ler étage d'un café du côté de la Porte Saint-Denis. La Conférence, qui réunissait un bon nombre de délégués anglais, irlandais, américains, belges, hollandais, français, allemands, italiens, espagnols, suisses, grecs, vietnamiens et autres, était à peine commencée que des policiers armés de mitraillettes firent irruption. Je me suis précipité vers Patrice, pseudonyme que Sherry avait déjà adopté pour sa nouvelle carrière de militant dans notre mouvement européen et international, et ai juste eu le temps de lui souffler à l'oreille. de mettre dans sa serviette tous les documents étalés sur nos tables et de ne les livrer sous aucune pression à la police, faisant usage à fond de sa qualité d'Américain et de journaliste. Patrice, avec grand calme et application, se conforma strictement à ce conseil. Quand les policiers nous amenèrent au poste avant de nous diriger ensuite au Palais de Justice, les documents de la Conférence étaient tous bien gardés dans la serviette de Patrice qu'il serrait ferme contre lui. Au commissaire de police qui lui demanda d'examiner cette serviette, Patrice répondit calmement qu'il le priait de ne pas oublier sa qualité d'Américain et de journaliste et demanda à se mettre en contact immédiatement avec son Ambassade. L'effet de cette attitude fut, comme je l'avais du reste escompté, foudroyant. M. le Commissaire esquissa une retraite précipitée et ne reparla plus de la serviette. On ne touchait pas à cette époque impunément à un Américain, y compris à Paris dominé par l'alliance contre nature des Résistants gaullistes et staliniens.

Au Palais de Justice, nous fûmes enfermés dans une salle du rez-de-chaussée et gardés par des gendarmes armés. Nous y passâmes une nuit mémorable pendant laquelle, sur ma proposition, nous avons continué notre conférence, pour la terminer au petit matin au chant de L'Internationale. Nos gardiens n'avaient cessé de jouer aux cartes, n'ayant absolument rien compris aux chuchotements échangés entre les membres de cette étrange bande de « métèques ». Ils n'ont exprimé quelque surprise

QUATRIEME qu'à notre chant matinal et devant la ferveur selon eux, je pense, étrange qui animait à ce moment nos visages. Patrice fut libéré pendant la nuit déjà, emportant sa précieuse serviette, qui a victorieusement résisté à de nouvelles tentatives de contrôle des policiers du Palais. Nous fûmes libérés de bonne heure le lendemain, la police ayant enfin découvert qu'il s'agissait d'une conférence de trotskystes, et non pas d'un ramassis de comploteurs mystérieux.

C'est au camarade Patrice que nous devons les statuts de notre Internationale, votés lors du 2° Congrès mondial en 1948.

Cet homme cosmopolite, qui a parcouru une grande partie du monde, qui a connu de près la vanité de tout particularisme national en matière de culture et de supériorité quelconque, et qui savait découvrir et aimer dans chaque pays l'empreinte civilisatrice dans n'importe quel domaine, de Part à la gastronomie, avait la passion de l'Internationale. Il débuta et clôtura sa vie militante dans le mouvement ouvrier et trotskyste en particulier, en adhérent fervent et fidèle de l'Internationale.

De son origine sociale et de son éducation, il avait contracté de bonne heure des habitudes d'ordre, de sérieux extrême dans laccomplissement de son travail. Dans notre mouvement, il a su maintenir et développer ces qualités et donner un exemple quasi unique dans la serupuleuse exécution des tâches pratiques qu'on aurait la tendance de qualifier parfois d'ingrates. haissait organiquement le laisser-aller, les négligences, l'irresponsabilité dans l'exécution. Sa ponctualité aux rendez-vous, son extrême intérêt et sérieux dans le travail de traduction, de correction, d'édition des textes et publications de l'Internationale, sa persévérance de s'acquitter à temps et mieux de tout travail pratique qu'il entreprenait, sa stricte observation des règles organisationnelles, ont fait de lui un exemple dans les cercles de direction de notre mouvement dans lesquels, de bonne heure, il a pris sa place. C'est au camarade Patrice que nous devons d'excellentes traductions orales lors de plusieurs de nos Congrès, réunions du C.E.I. et du S.I., ainsi que les traductions écrites en anglais d'un très grand nombre de documents de l'Internationale.

Cet homme qui avait connu depuis son enfance une très grande aisance matérielle, et qui, resté fidèle à sa classe, aurait poursuivi jusqu'au bout une carrière pleine de facilités et de privilèges de toute sorte, a calmement tout subordonné à sa vie de militant, acceptant de bon cour toutes les adversités et tous les sacrifices découlant de ce choix. Dès l'intensification de la guerre froide et la montée aux Etats-Unis de l'esprit macarthyste de chasse aux sorcières et de persécution anti-communiste, la carrière journalistique de Sherry Mangan commença fatalement à décliner. Connu pour ses opinions non conformistes, il s'est vu de plus en plus écarté au point qu'il fut obligé, pour sauvegarder sa dignité et son indépendance, de vivre, établi pendant quelques années en Bolivie et depuis 1954 de. nouveau en Europe, de travaux de traductions littéraires pour des périodiques et des maisons d'éditions américaines.

Ses dernières années furent, à plus d'un titre, penibles. Outre la détérioration brusque de sa situation matérielle, il eut à subir la perte de sa femme et les conséquences de sa propre maladie de cœur, qui s'aggravait sans cesse. Resté pratiquement seul, malade, sans ressources, il a trouvé un réconfort et un sens suprême à sa vie en s'adonnant encore plus totalement au mouvement. De ce point de vue, les dernières années de Sherry Mangan furent également, à plus d'un titre, empreintes d'héroïsme et de noblesse. Il sut organiser sur la base de ses nouveaux moyens d'existence restreints et précaires, une vie disciplinée et digne, consacrée au service du mouvement. J'en donnerai quelques exemples :

C'est notre camarade Patrice qui a assuré à lui seul, durant une longue période, l'édition polycopiée à plusieurs milliers d'exemplaires d'une des principales publications clandestines du F.L.N. en France. Retiré dans une maison de campagne, il attendait la nuit, afin d'éviter l'indiscrétion des visiteurs diurnes inopportuns, pour faire marcher sa ronéo électrique, tirer, collecter, agrafer, à lui seul, la publication en question, la charger dans la voiture mise à sa disposition et venir la livrer en plein Paris. Il travaillait dans ces conditions, sans interruption plusieurs nuits successives, dans un endroit mal chauffé, humide et froid, en hiver, ne ratant jamais les délais très stricts accordés à ce travail, toujours pré. sent au jour, à l'heure, à la minute indiqués à ses rendez-vous à Paris.

C'est également notre camarade Patrice qui a assuré pratiquement à lui seul la publication de notre revue théorique en anglais « Fourth International> à Amsterdam. Il traduisait à lui seul la presque totalité de son contenu, du français ou de l'espagnol, il corrigeait avec une minutie extrême les épreuves et veillait, présent à limprimerie jusqu'au moment où paraissait le dernier tirage. Il attendait encore pour voir un numéro de la revue, relié, complet, avant de regagner Paris, où il a demeuré jusqu'à l'automne 1960. Il consacrait à ce travail, dont il était un des premiers à saisir l'importance extrême pour notre mouvement, des heures innombrables, sans ménagements pour sa santé mui ne cessait de péricliter dangereusement.

En réalité, il ne vivait plus que par sa volonté tendue à l'extrême. Je me souviens du dernier voyage que nous avons fait ensemble, dans sa voiture, d'Amsterdam à Paris. Il venait de finir encore un numéro de la revue et il était à la fois infiniment fatigué et infiniment content. Sans attendre pour se reposer, il décida de regagner Paris d'un trait, roulant y compris la nuit, afin de ne pas manquer un rendez-vous important pour le lendemain. A partir de Bruxelles, à la tombée de la nuit, un épais brouillard ralentissait notre course et la rendait extrêmement périlleuse. Patrice était obligé de sortir sa tête afin de mieux reconnaître le tracé de la route, mais sans envisager un seul instant d'abandonner. Nous avons ainsi péniblement roulé, des heures et des heures, dans la nuit et le brouillard, mais à l'aube, le rendez-vous de Paris était assuré.

A sa manière, ce bourgeois bon vivant de jadis, qui a su promener et faire briller sa personne à succès, heureux, fêté dans toutes les capitales des deux Amériques, d'Europe et dans bon nombre de villes du monde entier, a évolué de par sa propre force de volonté et conscience en un véritable bolchevik.

Il m'est doux de savoir qu'il repose au cimetière des Anglais à Rome. Sherry aurait certainement aimé cette terre chaude, riante, douce, qui avait charmé Shelley et dans laquelle Keats dort son dernier sommeil. Ces poètes lui étaient bien familiers et très chers.

Les jeunes militants de notre mouvement italien ne sauront manquer de fleurir, chaque année, la tombe de Patrice, comme nous ne saurons manquer de perpétuer sa mémoire dans notre mouvement international. Prison d'Amsterdam, 6 août 1961.

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