Depuis quelques mois, une certaine détente s'est produite entre Moscou et Pékin: Les polémiques par personne interposée (Moscou contre Tirana, Pékin contre Belgrade) s'espacent quelque peu, sans disparaître pour autant. En diverses occasions, des dirigeants de la bureaucratie soviétique ainsi que des dirigeants du P.C. chinois ont publiquement réaffirmé le principe de solidarité et de coopération sino-soviétique ; Khrouchtchev la même fait avec force à l'occasion de la récente reprise de tension dans le détroit de Formose.
Est-ce à dire que le conflit s'est apaisé ou qu'une des deux parties — en l'occurrence le P.C. chinois - ait capitulé ? Rien ne permet de tirer pareille conclusion. Au contraire, il y a de nombreux signes qui démontrent que, sur le fond, les deux tendances restent sur leurs positions.
Ainsi, lors de la récente conférence du COMECON, l'Albanie n'a même pas été invitée et se trouve dès lors exelue de la zone de coopération économique entre les Etats ouvriers d'Europe. A l'occasion du Premier Mai 1962, l'organe central du P.C. chinois, Jen-min Ji-pao (Quotidien du Peuple) a publié un éditorial qui célèbre les événements ayant renforcé la solidarité internationale des travailleurs depuis 1961: l'énumération passe sous silence le XXII Congrès du P.C.U.S., mais cite le Congrès Mondial de la F.S.M., auquel les syndicats albanais, présents, ne furent pas une seule fois attaqués par les membres de la tendance Khrouchtchev. On pourrait multiplier les indices de ce genre jusque dans les tout derniers jours.
Ce qui s'est passé, par contre, c'est que, dans les deux camps, les représentants les plus durs de la ligne qui avait abouti à l'éclatement du conflit ouvert en 1961, ont dû lâcher du lest dans leur propre parti, par rapport à des tendances plus « centristes ». Tout se passe comme si, d'un commun accord, on avait accepté de part et d'autre un modus vivendi temporaire : sans abandonner les positions politiques qui constituent le fond du débat, éviter toute parole, tout geste, qui aggraverait le conflit. faire limpossible pour maintenir celui-ci à l'intérieur des Partis Communistes directement impliqués. plénière du Comité Central du P.C. soviétique de mars 1962, et la 3ª session plénière On ne peut manquer d'être frappé à ce propos du parallélisme entre la session du 2º Congrès national du Peuple chinois en avril 1962.
Au Plénum du C.C. de mars 1962, Khrouchtchev avait subi un échec retentissant. Alors que, dans son rapport initial, il avait réclamé une augmentation considérable des crédits mis à la disposition de l'agriculture, il dut admettre, dans son discours final, que cette proposition n'avait pas été acceptée, sans doute parce qu'une tendance plus proche de la ligne chinoise, appuyée par les chefs de l'armée, refusa de lâcher une partie quelconque des crédits militaires et des crédits prévus pour l'industrie lourde. Depuis
Khrouchtchev revient régulièrement, en public, sur « l'impossibilité de réduire les dépenses militaires », et sur la charge qui en découle pour l'économie. On connaît la suite. Le C.C. s'était contenté de proposer des modifications dans la direction de l'agriculture, en fait des mesures de renforcement de la bureaucratie. Mais cela ne suffit point pour relancer la production agricole de nouveau caractérisée par une grave stagnation depuis plusieurs années. Aussi fallut-il se résoudre à en appeler une fois de plus à « l'intérêt personnel du kolkhozien»; pour l'inciter à travailler davantage, il fallut lui promettre des revenus accrus. Ces revenus seront payés par les travailleurs des villes, sous forme d'une augmentation de prix de 30 % pour la viande et le beurre.
Entre temps, un scénario parallèle se déroulait à Pékin. Le rapporteur devant la 3° session plénière du 2° Congrès national du Peuple chinois (parlement central) Chou En-lai, est le plus droitier et le moins anti-khrouchtchévien des trois principaux dirigeants du P.C. chinois. Tout en se prononçant de manière rituelle en faveur du « maintien de la ligne générale », ce rapport mit laccent sur les « difficultés considérables » rencontrées par l'économie chinoise depuis 1959, « à la suite de calamités naturelles sérieuses pendant trois années consécutives». Dans ses conclusions, le rapporteur souligna avant tout la nécessité d'augmenter la production agricole, d'améliorer lapprovisionnement du peuple en marchandises de première nécessité, et la nécessité « retranchement » dans le domaine des investissements. La presse du P.C. chinois résuma d'un ces conclusions dans le terme d' « ajustement». Ce fut un recul évident par rapport à la ligne défendue par Mao Tse-toung.
Dans les deux camps, on peut considérer les replis qui se sont produits comme temporaires et purement tactiques. Khrouchtehev maintient son orientation fondamentale ; ses tentatives de se rapprocher de la Yougoslavie en apportent un témoignage éloquent. Mao n'a pas désarmé dans son attitude plus dure à l'égard de l'impérialisme, dans son appel à une aide plus énergique à la révolution coloniale. Pendant la phase finale de la crise du Laos, le conflit entre ces deux orientations s'est une fois de plus manifesté dans les faits. En imposant leur ligne conciliatrice, les dirigeants de la bureaucratie soviétique ont arrêté momentanément l'essor d'un mouvement révolutionnaire plein de promesses. Mais ces replis tactiques des deux côtés ont permis la conclusion d'un « cessez-le-feu publie» entre Moscou et Pékin, et de nombreux militants dans les deux camps exercent et exerceront une pression pour que ce cessez-le-feu soit respecté.
Toute cette évolution n'entraîne aucun changement dans notre jugement sur l'ensemble de ce conflit. Dans tous les pays capitalistes, et avant tout dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, les tendances « chinoises» dans les P.C. sont plus que jamais des tendances de gauche, et c'est en leur sein que se différencieront le plus rapidement des tendances allant vers le marxisme révolutionnaire. Mais dans les Etats ouvriers, la «ligne chinoise » est condamnée à un échec total et ne mérite aucun appui aussi longtemps qu'elle cherche à s'y allier aux débris des courants les plus discrédités de la bureaucratie, ceux qui continuent à s'opposer à la déstalinisation.
Si, à l'échelle mondiale, la « ligne chinoise » n'est pas avancée avec plus de résolution, c'est dû avant tout aux terribles difficultés économiques que la République populaire de Chine rencontre à l'étape actuelle. Devant ces difficultés, la bureaucratie soviétique continue à n'accorder qu'une aide au compte-gouttes, et à monnayer cette aide absolument insuffisante par un chantage politique scandaleux. C'est pourquoi nous devons exiger une révision de fond en comble de toute la politique soviétique dite « d'aide au tiers monde », avec une priorité absolue pour laide à l'héroïque peuple chinois. C'est un moyen important de consolider dans les faits l'alliance sino-soviétique et d'empêcher toutes les manœuvres impérialistes.
En même temps, il est plus clair que jamais que ni la bureaucratie soviétique, ni la direction du P.C. chinois ne sont capables de tirer toutes les conclusions du contenu partiellement progressiste qu'avait acquis leur « ligne » dans plusieurs domaines. Une liquidation totale de l'héritage des crimes de Staline, une amélioration suffisante du niveau de vie des masses soviétiques, c'est la révolution politique et non Khrouchtchev qui l'apportera. Et le triomphe universel de la révolution coloniale exige qu'on n'arrête pas la révision de la politique stalinienne au niveau de l'aide à cette révolution, mais qu'on applique partout la ligne de la révolution permanente, la ligne de la lutte pour la direction de la révolution par un parti révolutionnaire prolétarien, qui poursuit sans interruption la révolution, de la conquête de l'indépendance nationale à la transformation socialiste de l'économie, par l'établissement de la dictature du prolétariat et des paysans pauvres. Ce n'est pas la ligne de Mao, mais celle de la IV° Internationale.
1er juillet 1962.