Cela fait un an et demi que la lutte du peuple angolais contre l'impérialisme portugais s'est transformée en une révolte armée dont la féroce répression menace de faire de cette colonie d'Afrique Occidentale une nouvelle Algérie. Quelques jours avant, la saisie spectaculaire du « Santa-Maria » brisa une fois pour toute le rideau de silence qui pendant des décennies avait entouré la dictature de Salazar. Depuis lors dans la presse internationale on s'est beaucoup intéressé aux problèmes du Portugal et de ses colonies.
Le soulèvement de Béja du ler janvier 1962, la grève des étudiants qui est maintenant entrée dans son troisième mois, des grêves et des démonstrations sporadiques à travers le Portugal, pendant qu'en même temps se produit une lutte économique et politique croissante en Espagne, ont démontré que la répression fasciste ne peut plus étouffer victorieusement la lutte de classe au Portugal.
Les apologistes de Salazar à l'étranger se sont faits de plus en discrets, et en Angleterre, soutien principal du faseisme portugais, on a invoqué la nécessité pour l'O.N.U. d'intervenir dans les colonies portugaises. (1) Aux Nations-Unies, l'Espagne et l'Afrique du sud furent les seuls Etats à voter contre une résolution de l'Assemblée générale déplorant la politique du gouvernement Salazar en Angola. Toutefois, dans la mesure où le salazarisme rencontre un discrédit grandissant et que certains de ses soutiens impérialistes se préparent à se débarrasser de leur ancien favori, une tentative concertée est faite à la fois pour trouver un remplaçant convenable au Portugal et pour dissocier le mouvement de libération angolais en le présentant comme une lutte fratricide entre groupes de nationalistes rivaux, ou bien comme une dangereuse campagne d'inspiration russe pénétrant au cœur du Sud de l'Afrique.
Derrière les rumeurs, les manœuvres politiques, les fausses nouvelles et les confuses spéculations, c'est tout un complexe de forces qui est en jeu. Les ennemis de la Révolution angolaise - et aussi de la Révolution portugaise - sont nombreux, et leurs intérêts ne coincident pas toujours. Il y a la bureaucratie fasciste de Salazar et les monopoles portugais qu'elle sert ; la dictature de Franco en Espagne directement menacée par tout affaiblissement du régime Salazar ; les intérêts économiques britanniques à l'intérieur même du Portugal et qui sont profondément liés, à une bien plus vaste échelle, à l'impérialisme portugais ; les besoins de la Rhodésie et de l'Afrique du sud d'un apport permanent de maind'œuvre forcée pour les mines et de débouchés vers les mers pour leurs produits, mais aussi pour arrêter la révolution coloniale avant qu'elle ne les atteigne et entraîne les opprimés de tout le sud de l'Afrique à prendre les armes.
Et par dessus tout, se dresse l'ombre des exigences stratégiques, politiques et économiques de l'impérialisme américain, qui a de plus vastes intérêts en jeu qu'aucun de ses partenaires ou rivaux et d'une plus gran_ de portée et qui sait que chaque jour de guerre en Angola intensifie le danger de révolution au Portugal et dans le sud de l'Afrique.
Les répercussions de la révolution en Afrique ont déjà été examinées dans cette revue (2), mais on ne peut aussi ignorer l'effet de ses répercussions au Portugal. Le plus immédiat de ses effets est la Révolution ibérique, sans laquelle aucun renversement du fascisme au Portugal ne pourra etre définitif. Toute tentative, toute démarche empirique vers ce renversement impulse le mouvement en Espagne et menace à sa base la dictature de Franco, propulsant ainsi objectivement la révolution sur une échelle péninsulaire indépendamment des buts objectifs de quelques-uns des participants pour la maintenir dans les limites des frontières nationales.
L'importance d'une Révolution ibérique en progrés pour l'ensemble de la position mondiale de l'impérialisme ne peut être sous-estimée et ses effets seraient profonds et lointains non seulement sur la structure du capitalisme européen mais aussi sur toute la classe ouvrière européenne, à la fois à l'est à l'est et à l'ouest, pour ne pas mentionner les masses en effervescence d'Amérique latine.
Le Portugal a été pendant si longtemps un royaume de silence ; tout son domaine de souveraineté était si sûr pour l'impérialisme ; la lutte de classe a été si coupée du mouvement ouvrier international pendant plus de trente ans que l'on sait très peu sur les caractéristiques de cette société maintenant à la veille de s'effondrer. Cependant de nombreux facteurs rendent la situation au Portugal et dans ses colonies d'un considérable intérêt pour les marxistes, en plus des considérations supérieures de solidarité internationale.
En premier lieu, la faillite du salazarisme et de la classe dirigeante portugaise fait de la zone portugaise du monde « le plus faible maillon de la chaine impérialiste » en ce (1) Voir The New Africa (Londres 1962) publié par le groupe Bow de députés conservateurs. (2) Cf. M. Pablo, « La Révolution angolaise entre dans sa deuxième année » (Quatrième Internationale, N° 15, avril 1962).
N moment de l'histoire. De plus, l'empire portugais fournit un modèle classique de l'identité des intérêts et de la nécessité d'une unité de lutte des peuples coloniaux et des ouvriers et paysans de la métropole. Troisièmement il démontre d'une façon spécifique très claire l'énergie et l'élan de la révolution coloniale ainsi que sa supériorité idéologique relative sur le stade actuel de la révolution dans la métropole. Quatrièmement, la polarisation aigue des forces — la dictature fasciste du capital monopoleur, d'une d'une part, les masses opprimées combattives d'autre part — n'est pas dissimulée par les pièges du progrès technique, ni par la social-démocratie ni par le Welfare state, ni par un mouvement ouvrier bureaucratisé, ni par l'existence d'une « bourgeoisie nationale» dans les territoires coloniaux. Cinquièmement l'isolement relatif de cette région par rapport au reste du monde signifie aussi que dans une certaine mesure l'influence du stalinisme est atténuée sinon sur les dirigeants du moins sur les militants du PC portugais. Enfin, la Révolution portugaise, provoquée directement et inspirée de la Révolution ibérique, et partageant simultanément tant de caractéristiques d'une révolution dans une métropole et dans un pays semi-colonial sous-développé - le Portugal étant les deux à la fois - peut de plus d'une manière fournir, autrement que par sa proximité géographique de l'Afrique, le pont si longtemps cherché entre la révolution coloniale et la classe ouvrière d'Europe occidentale.
NATURE DE L'IMPERIALISME PORTUGAIS
Le Portugal, petit pays de 9 millions d'habitants, est en termes de productivité, le plus pauvre pays d'Europe malgré son empire colonial. Les méthodes arriérées de l'agriculture associées au déséquilibre de la répartition des terres d'une part, et au bas niveau de l'industrialisation d'autre part. expliquent que le produit national par tête d'habitant est de 250 dollars, soit le quart de celui de la France. (3).
De plus, ce maigre produit national est partagé d'une telle façon que le taux d'exploitation capitaliste est anormalement élevé. Dans la plupart des pays occidentaux. les salaires comptent pour 60-70 pour cent et les profits, l'intérêt et la rente pour 3040 pour cent du produit national, Au Portugal la proportion est inversée : les salaires comptent pour 39 % et les profits pour 61 % du produit national (4). Cette situation est maintenue par le total étranglement des organisations ouvrières, l'interdiction des grèves, le passage au crible par la police secrète des ouvriers travaillant dans les industries - clés, l'emprisonnement arbitraire, etc.. - en d'autres termes, l'existence de l'appareil d'Etat fasciste, Tandis que l'écrade famine, et que les chiffres de maladie, de la mortalité infantile et du manque d'instruction sont parmi les plus élevés d'Europe, un petit groupe de riches capitalistes et de propriétaires terriens vivent dans un luxe fastueux tel qu'on en voit rarement en dehors de la péninsule ibérique. Les statistiques suivantes en fournissent l'illustration : Consommation d'énergie par habitant.. 20
(moyenne de PO.E.C.E. = 100) Nombre de voitures par 1.000 habitants.. 14 Nombre d'appareils de radio par 1.000 habitants ... . . 84 Taux d'analphabétisme de la population de 7 ans et plus (en 1950) .. 40,4%
[Portugal, Economic Conditions in Member and Associated Countries of the O.E.E.C.
(Paris, June 1961) (3) Portugal, Les conditions économiques dans les pays membres et associés 1'O.E.C.E. (Paris, juin 1961). (4) Francisco Pereira de Moura, Luis Maria Teixeira Pinto, Manuel Jacinto Nunes, « Bstrutura da Economia Portuguesa » Revista (Lisbon : Instituto Nacional de Estatica, Centro de Estudos Economicos), n° 14 p. 116, 1954.
tete et par an
Calories fs poisson graisse ait par tête et par jour rotéines
3.290
2.940
2.890
2.710
(1950-60*)
2.420
Year Book of Labour Statistics, 1961
Geneva, International Labour Oftice, 1961)
sante majorité du peuple vit à sucre
Grande-Bretagne
1959-60*
France
1959-60*
Allemagne occident.
1959-60*
Italie
1960-61*
Portugal
1960 . .
Chiffres provisoires.
des niveaux
Kgs par viande œu
71 15 74 11 54 13 27 8 19 4
TAUX DE MORTALITE INFANTILE, 1959
Nombre de morts d'enfants d'un an pour mille naissances
Grande-Bretagne
France ..
Belgique
Allemagne occidentale
Italie
Espagne
Portugal
* Provisoires.
[Demographic Yearbook, 1960
Statistical Office of the United en-dessous
(Vivantes)
23,1
29,5
29,9*
34,3
44,9*
47,1"
88,6
(New-York :
Nations, Department of Economic and Social Affairs, 1960).]
TAUX DE MORTALITE PAR LA TUBERCULOSE Nombre de morts par la tuberculose pour 100.000 personnes Grande-Bretagne (1959) 8,5 Allemagne (1958) .. 17,1 Belgique (1958) • • • • 18,8 Italie (1958) 19,8 France (1959) • • 23,2 Espagne (1957) 32,3 Portugal (1959) 51,2
[Demographic Yearbook, 1960.]
Sur une population active d'un peu moins de. 3,5 millions, un peu plus d'un quart est constitué par des ouvriers industriels. Plus de la moitié est employée dans l'agriculture et le reste dans les services. La plupart des ouvriers industriels sont employés à la fabrication de biens de consommation et au traitements de produits agricoles. Le textile et le vêtement seuls comptent pour un tiers des ouvriers industriels, et seulement un nombre relativement faible est employé dans les mines, la métallurgie et les industries chimiques de base. Le salaire quotidien. moyen est aujound'hui de 32 escudos (5,20 NF), mais le chômage élevé réduit le nombre de jours ouvrables et le revenu moyen des ouvriers industriels est inférieur 1.620 NF par an (5). Mais les prix des aliments à l'exception du poisson, des fruits et de quelques légumes, sont semblables à ceux de la Grande-Bretagne où le salaire est huit fois plus grand.
La répartition des terres au Portugal présente un vif contraste entre le nord et le sud du pays. Dans le nord, prédomine le petit propriétaire paysan, dans le Minho par exemple il y a plus de 20.000 parcelles séparées, trop petites pour être inscrites au rôle des impôts, tant leur revenu serait bas. Mais dans la grande province productrice de blé d'Alentejo, les plus petites propriétés ont environ chacune 450 ha. les quatre plus grands propriétaires fonciers du pays (Posser de Andrade, Santos Jorge, le duc de Cadaval et le duc de Palmela) ont entre eux 95,000 ha. Une surface égale est possédée par 50.400 petits paysans (6).
Dans l'Alentejo, consacré au blé, au liège, aux porcs et au bétail, la règle est la monoculture, et la plupart des paysans sont des ouvriers agricoles sans terre. En fait, dans tout ee Portugal où plus de 1,5 millions de personnes de la population active vivent de l'agriculture, seulement 450.000 environ possèdent de la terre. Il y a ainsi plus d'un salaire quotidien moyen est de 15 escudos (2,50 NF) mais ils ne travaillent habituellement que quatre mois par an.
La misère extrème des masses portugaises, notamment dans les campagnes, est telle que l'émigration, en dépit des restrictions gouvernementales, est d'environ 37.000 par an, un tiers de l'accroissement naturel. L'émigration illégale porte ce chiffre à 50.000. Mais, même au taux officiel, si cette émigration se poursuit, le Portugal perdrait environ un million d'êtres - dans la force de l'âge - sur une période de 20 ans. (7)
Le commerce extérieur porte environ sur un tiers du produit national, les exportations consistant principalement en produits agricoles et aliments. Les importations viennent surtout de l'Angleterre, de la Belgique et | Allemagne, et consistent en outillage industriel et produits de consommation de luxe. C'est seulement du fait des revenus étrangers de ses colonies que le Portugal ne souffre pas d'un sérieux déficit de sa balance des paiements.
Un des succès du régime de Salazar a été sa capacité d'équilibrer le budget national et de fournir à une partie de la petite bourgeoisie - la bureaucratie corporative et les secteurs commerciaux — un niveau de vie plus élevé que par le passé. Ce succès est dü directement à l'intensification de l'exploitation coloniale sous Salazar, Avant le régime de Salazar les colonies étaient relativement peu développées et leur richesse provenait de plantations sur une petite échelle et du petit commerce. (8)
partisans de Salazar prétendent que l'impérialisme portugais est différent de celui des « nations colonisatrices capitalistes », mais les raisons qu'ils donnent sont manifestement fausses. Il y a une dittérence, mais c'est une différence économique fondamentale. A la différence de la Grande-Bretagne, de la France, de la Belgique et des U.S.A., le Portugal manque de capitaux pour un investissement colonial en raison de sa propre économie arriérée, elle-même pénétrée d'intérêts économiques anglo-américains, Au lieu d'avoir un fort investissement de capitaux portugais, ses colonies, bien que relativement peu développées, offrent un vaste terrain lucratif pour les capitaux anglais et allemands et pour d'autres capitaux étrangers. Sous un régime moins bureaucratique que celui de Salazar, et s'il n'y avait (5) Anuario Estatico, 1960 (Lisbonne, Institut national de statistique, 1961) et statistiques générales de l'O.E.C.E. • (6) Selon les archives du Registro Predial (cadastre). (7) Tendances démographiques en Europe Occidentale 1951-1971 (Rapport du comité de la main-d'œuvre, O.E.C.E. 1956). (8) Par exemple les exportations de l'Angola en 1954 étaient douze fois supérieures à la moyenne des années 1926-30. Le budget pour chaque province (Angola et Mozambique) en 1956 était d'environ 70 millions de dollars, tandis que ceux des années 1930, s'élevaient en moyenne entre 6 et 10 millions. (James Duffy, Portuguese Africa, Oxford University Press, Londres 1959).
INTERNATIONALE la menace de révolution coloniale, leur potentiel d'investissements étrangers serait énorme, A présent ces territoires sont relativement sous-développés et les autorités portugaises, en tant que propriétaire souverain, louent des concessions aux compagnies étran gères pour que celles-ci exploitent la terre, les richesses minérales.. et l'Africain. Ce qui rapporte le plus à l'économie portugaise est la disposition par les autorités de services essentiels aux intérêts étrangers dans d'autres territoires, ainsi que du travail forcé, en échange de profits économiques.
Jusqu'en 1930, très peu de capital portugais fut investi en Angola et en Mozambique. Les ports de Lourenço Marques et de Beira en Afrique Orientale, le chemin de fer de Benguela et Diamang en Afrique occidentale turent développés capital étranger. Lorsque la politique coloniale de Salazar fut mise en œuvre en 1930 le point de vue officiel était que les concessions étrangères seraient désormais limitées et que l'on commencerait un développement intensifié des territoires coloniaux sur la base de capitaux portugais. Mais en pratique cela s'avéra impossible et, bien que les investissements portugais se soient accrus, le Portugal est devenu encore plus dépendant des investissements étrangers pour ses profits coloniaux.
Les plus grands intérêts sous forme d'une seule société sont la Diamang (Compagnie des diamants de l'Angola), filiale d'un grand monopole, la Diamond Corporation Ltd, com posée de 40 % de capitaux américains, une partie de capitaux anglais et belges, et 11 % de capitaux fournis par le gouvernement portugais. Le capital de la Diamang est de 4 millions de livres sterling, mais elle extrait pour près de 4,3 millions de gemmes par an, et la moitié de diamants industriels. La Diamang est un des exemples les plus remarquables de monopole moderne tout puissant opérant dans une seule colonie. Il jouit d'exemption de taxes, ne paie pas de taxes douanières pour l'importation d'outillage minier ni pour l'exportation de diamants (envoyés exclusivement à Londres), et il a le droit exclusif de recruter du travail forcé dans le district de Lunda où sont les mines.
En 1958, Diamang a fait un profit net de 2.193.179 livres sterling, dont les administrateurs portugais eurent leur part. Le président du conseil des directeurs reçut en traitement et profit 26.313 livres ; cinq directeurs ayant des fonctions spéciales .. regurent chacun 10.450 livres, et les dix « directeurs endormis » chacun 1.594 livres (9). Diamang emploie 510 personnes blanches, pratiquement toutes portugaises, 118 Africains «assimilés » et 23.549 travailleurs « indigènes » dont 8.086 étaient des travailleurs forcés (10). On a estimé que, depuis la formation de Diamang, le gouvernement angolais a reçu plus de 12 millions de livres en dividendes, parts de profits, primes, emprunts et crédits, de celle-ci.
Diamang avait été créée avant le régime de Salazar, mais depuis lors les investissements étrangers se sont accrus en Angola malgré la politique officielle proclamée. La lecture d'une liste d'entreprises étrangères ayant fait des investissements en Angola est pratiquement semblable à celle pour le Congo ou la Rhodésie. On y retrouve les mêmes noms. La dernière addition est celle d'Alfred Krupp qui est entré dans un consortium avec une firme danoise, Hoejgaard et Schuitz, et une firme portugaise. Les investissements totaux s'éleveront à 20 millions de livres, et les trois firmes opèreront par contrat avec deux entreprises angolaises qui ont des concessions du gouvernement portugais pour exploiter tous les minéraux dans certaines régions de l'Angola et des sous-produits minéraux à l'exception du diamant et du pétrole. Ces minéraux comportent du fer, du manganese. du tungstène, de l'or, du thorium, du colom-
Get son consortium fourniront l'outillage nécessaire au fonctionnement des mines de Cassinga, des dispositifs pour traiter et expédier le minérai, la construction de chemins de fer et l'installation de matériel roulant, Il améliorera le chemin de fer de Moçamedes pour assurer un trafic aceru de minéraux et construira un port nouveau à Moçamedes en plus de celui qui existe. (11)
Les importations totales en Angola en 1959 sont évaluées à un peu plus de 47 millions de livres, dont 80 % sont des biens de consommation, le reste étant des moyens de production, Le Portugal était le plus grand fournisseur, plus de 46 % du total, mais les moyens de production venaient principalement de l'Allemagne occidentale, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, la Belgique, le Luxembourg et la France. Les importations sont consommées principalement par la population européenne, seuls les tissus, le vin et de simples outils agricoles étant consommés par la population indigène.
Dans la même année, le total des exportations s'élevait à 45 millions de livres, dont 40 % consistaient en café et 16 % en diale mais, la farine de poisson et le coton 70 % des exportations angolaises. Le principal marché était les Etats-Unis, pour un quart, tandis que le Portugal n'en absorbait que 18 %. C'est ainsi que le Portugal assure sa balance commerciale, notamment comment elle gagne des dollars qui vont directement à la métropole et non aux territoires qui les ont produits.
Mais c'est dans les entrées invisibles par fourniture de services à des intérêts étrangers plus que dans la production de marchandises exportables que la dépendance du Portugal est dramatique. Bien que la situation soit semblable en Angola, où les ports de Lobito et Luanda sont les débouchés essentiels de l'Afrique centrale c'est en Mozambique que la situation est plus frappante, Le commerce des marchandises y est à plus petite échelle en raison du niveau moins élevé de lindustrie, des mines et des plantations. Beira, sur la cote mozambique, fournit un débouché sur la mer pour les mines de la Rhodésie du nord et (9) Cunha Leal, Coisas do Tempo Presente (Lisbonne 1957). (10) A voz de Angola (Luanda) N° 196, juillet 1958. (11) The Star, Johannesbourg (5 mai 1962). Chez Krupp, ajoute ce journal on décrit l'Angola comme « le plus grand trésor africain en dehors du Congo ».
les produits agricoles du Nyassaland. Lourenço Marques, près de la frontière de l'Afrique du sud, fournit un débouché pour les mines du Rand. Ensemble ces deux ports ont une population d'environ 200.000 personnes (dont un tiers est européen), mais ils ont aussi ensemble plus de trafic que Lisbonne, la capitale de l'empire, qui a plus d'un million d'habitants. En 1955, par exemple, ils ont eu plus de 7 millions de tonnes de trafic, tandis que Lisbonne n'en avait que 5, et depuis lors le chiffre de la Mozambique a beaucoup augmenté. Les entrées assurées aux autorités portugaises qui dirigent ces installations portuaires et le chemin de fer donnent à la colonie une balance des paiements favorable. Depuis 1956 où le transit par ces deux ports a été d'environ 8 millions de tonnes et où les Portugais ont reçu plus de 10 millions de livres, l'expansion des moyens portuaires ainsi que l'expansion économique dans les Rhodésies et le Transvaal ont porté les chiffres payés en 1959 à 26 millions.
Si ces ports ayant une si faible population peuvent manœuvrer tant de marchandises, c'est en raison de la main-d'œuvre qui y est employée. Ces deux ports travaillent 20 heures par jour, partois 24. Les ouvriers des docks sont des travailleurs « avec contrat»,
Les profits réalisés par les entreprises étrangères dans les colonies portugaises retournent pour la plupart dans les pays intéressés, mais une assez grande proportion est versée au Portugal en échange du droit d'exploiter son territoire. Ainsi, bien qu'il existe aussi une exploitation directe par un certain nombre de monopoles portugais tels que le C.U.F (13), la bourgeoisie portugaise se trouve en grande partie dans la situation d'un intermédiaire, une sorte de propriétaire foncier, et le revenu que le Portugal retire de ses colonies provient directement de la souveraineté plutôt que de son investissement. De ce fait, l'indépendance politique de ces territoires éliminerait automatiquement le rôle intermédiaire de la bourgeoisie portugaise. Les entreprises étrangères aussi bien que les gouvernements nationaux indépendants, quelle que soit leur couleur politique, n'auraient absolument aucun intérêt à continuer à assurer un revenu pour le propriétaire foncier. Jusqu'ici, le seul avantage qu'ait donné la souveraineté portugaise aux investisseurs étrangers a été «l'ordre et la paix », c'est-à-dire « aucun ennui avec les indigènes ». Il y a eu quantité de désavantages : une administration corrompue et inefficace; des transports et autres facilités insuffisants ; une excessive centralisation du gouvernement par Lisbonne. Maintenant, le seul avantage a disparu en Angola et il est en train de disparaitre rapidement dans les autres colonies.
A la différence des autres nations capitalistes plus riches, le Portugal ne peut rien taire pour arranger les choses. La nature économique de son impérialisme ne peut fournir la base nécessaire pour adopter une solution de type « commonwealth». Elle n'a de ressources ni pour l'investissement ni dirigés sur les docks, forcés de travailler de nombreuses heures à un rythme élevé, pour des salaires purement nominaux, et qui reçoivent une alimentation rudimentaire et des vêtements, et qui sont obligés de vivre dans des baraques, loin de leurs familles qui sont restées à la campagne.
Cet arrangement est mutuellement profitable aux monopoles étrangers de l'Afrique du Sud, de Rhodésie et du Nyassaland, ainsi qu'aux colonialistes portugais. Les monopoles étrangers sont prêts à payer un tribut annuel aux Portugais sur le minerai et le tabac de Rhodésie, et la production du Nyassaland, qui passent par Beira, et sur les 50 % garantis du trafic du Rand qui passe par Lourenço Marques, parce qu'en échange la main-d'œuvre est garantie l'Afrique centrale et au Transvaal (12).
De ce qui précède, il est à peine surprenant qu'on estime que le Portugal dépend de ses colonies pour un tiers de son revenu national. (12) Ces dispositions sont inscrites dans les Conventions de 1926 avec l'Union de l'Afrique du sud, et de 1934 avec la Rhodésie du sud, selon lesquelles le gouvernement portugais est tenu de fournir un quota annuel d'environ 160.000 personnes. pour l'endoctrinement d'une élite africaine docile. Ainsi la bourgeoisie portugaise ne peut envisager pour ses colonies une indépendance de type « commonwealth » - n'importe quel genre d'indépendance éliminerait immédiatement le rôle non économique et parasitaire de la bourgeoisie portugaise. A l'intérieur même du Portugal, cette classe n'a rien à offrir comme « os à ronger », mais elle ne veut pas abandonner ses privilèges.
Tout ceci a un certain nombre de conséquences politiques directes :
- Premièrement, la détermination aveugle, frénétique, désespérée du gouvernement de Salazar de réprimer à tout prix le mouvement de libération nationale. N'ayant aucune ressource pour faire des concessions, il s'engagerait dans le génocide, l'extermination de la moitié de la population africaine, plutôt que de céder un pouce. La récente législation abolissant le système « assimilado » et accordant aux Africains le statut de citoyens, (13) Le C.U.F. est le plus grand monopole portugais. Il tient à la gorge l'économie métropolitaine, dont il est le principal fabricant d'engrais, de sulfate de cuivre et d'autres produits chimiques. Il produit aussi des huiles végétales, du savon, des textiles de jute, des filés, des tapis, des tuyaux, de la fonte de fer et d'acier, et il est intéressé dans la construction navale et le raffinage de l'or et de l'argent. Il possède une compagnie maritime, une banque et des mines de cuivre en Angola, ainsi que l'une des plus grandes compagnies d'assurance. En 1957, il avait un fonds de roulement de 51 millions de livres et quand son fondateur, Alfredo da Silva, mourut, il laissa ce que l'on estimait être la sixième fortune dans le monde.
CONSEQUENCES POLITIQUES
CONSEQUENCES POLITIQUES de même que certaines réformes dans l'administration, sont de simples mesures sur le papier.
- Deuxièmement, les attaques hystériques et apparemment incompréhensibles du gouvernement Salazar contre l'Amérique, son alliée de l'O.T.A.N. et son fournisseur en équipement et en armes. Les U.S.A. ont laissé critiquer la guerre de Salazar en Angola, précisément parce que, dans cette région, l'impérialisme portugais et l'impérialisme américain ont des intérêts diamétralement opposés.
- Troisièmement, que l'opposition petite bourgeoise à Salazar, qu'elle soit représentée par les libéraux ou par le capitaine Galvao, ne puisse consentir à une lutte sincère contre la politique coloniale de Salazar. En effet, bien que le programme libéral, publié l'an dernier, rende un hommage peu sincère à l'amélioration des conditions dans les colonies, il demande aussi une intégration toujours plus étroite de leur économie à celle du Portugal, anticipant ainsi de plusieurs mois le « marché commun » de Salazar. Cela signifie que l'opposition libérale - la plus bruyante et celle à laquelle s'intéresse le plus la presse étrangère - est en fait plus près de Salazar que des mouvements de libération coloniaux ou de tout véritable mouvement révolutionnaire des masses portugaises. Les nombreux petits liens qui unissent de larges couches de la classe moyenne portugaise au colonialisme lui font maintenant craindre davantage l'indépendance coloniale que le maintien du régime Salazar.
- Enfin, cette nature spéciale de l'impérialisme portugais, incapable d'accorder des concessions et comptant sur le tusil et le knout pour imposer la discipline, a fait naître dans ses colonies africaines un mouvement de libération d'un genre particulièrement intransigeant. Ce mouvement de libération trouve sa plus haute expression en Angola, où l'intransigeance s'accompagne d'une perspicacité politique d'un ordre élevé, et au cours de ces dernières années est apparue une organisation de libération dont la maturité de la direction se reflète dans un programme socialiste révolutionnaire s'opposant à toute sorte de colonialisme et de néocolonialisme sur un territoire plus vaste que la moitié de l'Europe.
C'est la menace que représente ce mouvement pour l'impérialisme dans le sud et le centre de l'Afrique - pour les intérêts miniers du Katanga, de la Rhodésie et de l'Afrique du Sud — à la fois directement et comme exemple, qui explique le soutien constant de la Grande-Bretagne à Salazar comme le principal rempart contre la révolution dans le sud de l'Afrique. Les EtatsUnis voient les choses différemment. Ses énormes capitaux et ressources techniques donnent à Washington des perspectives différentes : celles d'un néo-colonialisme réalisé à travers un Tschombé angolais, qui pourrait lui permettre de porter un coup simultanément aux intérêts britanniques et à ceux de Salazar. Le principal obstacle à ce but de l'impérialisme américain est le niveau politique et l'unité du mouvement de libération angolais, dont la défense devient maintenant un devoir primordial pour les socialistes révolutionnaires dans le monde entier.
(à suivre)