Dans la période profondément révolutionnaire que traverse le monde contemporain, les forces sociales et politiques et leurs directions sont constamment soumises à des épreuves sévères. C'est, entre autres, le cas de la Révolution cubaine et de ses dirigeants qui ne cessent d'être placés devant des choix dramatiques destinés à avoir des répercussions très grandes aussi bien nationalement qu'internationalement.
Il y a quinze mois, Cuba était menacé par la lâche agression des impérialistes américains. Par la suite, les difficultés économiques, avant tout en raison du blocus que doit subir File révolutionnaire, se sont accrues et des problèmes assez critiques se sont posés concernant les formes et les méthodes d'organisation et de développement de l'Etat ouvrier, y compris en rapport avec le nouvel alignement des forces politiques déterminé par la constitution des O.R.I., prélude au parti unifié. Or, la direction fide liste qui, toujours dans le passé, avait démontré ses qualités éminemment révolutionnaires à tout moment crucial, a confirmé, par sa riposte à l'impérialisme et par son attitude face aux nouveaux problèmes intérieurs, être à la hauteur de ses tâches. Tandis que les centristes, même les plus « gauchistes», sont généreux en palabres dans les périodes normales, mais sont saisis de panique, se replient, cherchent des faux-fuyants au moment où la lutte de classes précise les échéances capitales, ce qui caractérise les révolutionnaires c'est de déployer au plus haut degré leurs capacités, leur initiative, , leur génialité, leur courage dans les heures décisives. En radicalisant davantage leur attitude, en mobilisant les masses sur un plan révolutionnaire et en accomplissant des progrès extraordinaires également sur le plan de l'élaboration politique et théorique au cours des quinze derniers mois si riches d'événements d'une portée littéralement historique, les dirigeants cubains ont démontré être, dans la pratique, des marxistes révolutionnaires conscients des problèmes de notre époque et des solutions qui s'imposent.
Ainsi, à l'agression d'avril 1961 et aux menaces constantes de nouvelles agressions impérialistes, la direction fidéliste a répondu par la proclamation de l'Etat socialiste cubain, par la Deuxième Déclaration de La Havane (que notre revue a reproduite intégralement dans son numéro d'avril), par une compréhension de plus en plus lucide et par une proclamation de plus en plus explicite de la nécessité d'un élargissement de la révolution à toute l'Amérique latine. Parmi les nombreux discours significatifs, il nous suffit de rappeler ici celui qui fut prononcé fin avril par Che Guevara, où le rôle d'avant-garde joué par la Révolution cubaine dans toute l'Amérique latine est souligné avec une évidence particulière. « Dans cette lutte [entre les peuples latino-américains et l'impérialisme], dit le collaborateur de Fidel, serons-nous des spectateurs paisibles ? Le fait est, camarades, que nous avons des responsabilités énormes; nous avons lancé le premier cri en Amérique, nous avons été les protagonistes de cette nouvelle époque historique pour notre continent : nous sommes un exemple et nous avons la responsabilité d'être un exemple».
Mais il y a un autre cri, que la Révolution cubaine a lancé et qui est destiné à avoir des répercussions au-delà même de l'Amérique latine.
Nous avons fait allusion aux difficultés économiques auxquelles Cuba doit faire face. Dans ces conditions, toute une série de problèmes se présentent sous une forme plus aiguë et des processus dangereux se dessinent. Or, les dirigeants cubains ont refusé la méthode qui consiste à enjoliver la situation devant les masses, à les tromper par la propagande, à tâcher de détourner leur attention de l'essentiel. Ils ont avant tout parlé et ils parlent un langage réaliste et, tout en soulignant le fait indéniable que Porigine fondamentale des difficultés réside dans le blocus économique et dans l'héritage du passé, ils n'hésitent pas à dénoncer les erreurs de direction qui ont empiré la situation, surtout dans certains domaines. Plus concrètement et plus fondamentalement. ils soulignent la nécessité d'établir un contact étroit et multiple entre les masses et le pouvoir et d'assurer une distribution du revenu national telle qu'elle évite des déséquilibres, des inégalités, bref des privilèges réservés à certaines couches de la population par rapport à la collectivité. C'est encore Che Guevara qui, dans le discours déjà cité, a dénoncé franchement un certain hiatus qui s'était produit entre les dirigeants et les masses (« Il semblait que nous parlions deux langues différentes»), a proclamé l'impé rieuse nécessité de mettre fin à cette situation dangereuse et qui, d'autre part, a posé la question des rétributions ouvrières en rappelant la nécessité d'établir une large homogénéité et d'éviter que, du fait de la productivité inégale des différents secteurs des couches se trouvent sensiblement favorisées (Il est connu que des déséquilibres de cette nature ont créé des problèmes assez délicats, par exemple en Yougoslavie).
Mais c'est surtout en face du danger et du début d'une bureaucratisation que la direction fidéliste a confirmé sa trempe révolutionnaire.
Comme nous l'avons d'ailleurs souligné dans notre résolution sur Cuba au 6° Congrès mondial, dans un pays économiquement arriéré, le danger potentiel d'un processus de bureaucratisation ne saurait être éliminé a priori. Il existe, il opère et c'est des forces subjectives que dépend largement la possibilité de le limiter au maximum on de le conjurer. A Cuba, nous sommes exactement dans cette phase délicate — que d'autres révolutions ont connue — où ce danger risque de se concrétiser de plus en plus, surtout si l'essor économique est limité par toute une série de facteurs, l'impérialisme exerçant un blocus et l'organisation politique démocratique des masses n'étant pas profondément et largement structurée. Les forces bureaucratiques « naturelles > pouvaient compter dans le cas spécifique sur un appareil préconstitué, celui du P.S.P. -ancienne organisation stalinienne — que la constitution des O.R.I., les pressions internationales et le caractère flou et desserré du mouvement castriste mettaient dans une position relativement favorable pour s'imposer comme instrument fondamental de bureaucratisation. Nous ne voulons pas dire par là que tous les militants, cadres et même dirigeants du P.S.P. soient nécessairement des bureaucrates, candidats au rôle de véhicules de la bureaucratisation à Cuba, ni, par contre, que tous les « castristes» du 26 juillet soient destinés à jouer le rôle opposé: la ligne de démarcation n'est pas, ne peut pas être si nette, surtout si l'on tient compte des différenciations politiques la déstalinisation a provoquées dans le mouvement communiste. Mais, cela étant admis, il reste que, pour l'essentiel, le P.S.P. disposait d'un appareil cristallisé et éduqué largement à l'école stalinienne, avec une tendance inévitable à se faire valoir en tant que tel et donc à jouer un rôle de propulsion dans l'éventuel processus de bureaucratisation.
Si tout cela, il y a quelques mois, pouvait entrer dans le domaine des hypothèses, maintenant c'est de la bouche de Fidel Castro lui-même que nous avons eu une confirmation de ce qui s'est passé. Le limogeage d'Escalante et le discours qui l'a expliqué ont mis à jour les phases concrètes de la lutte pour ou contre la bureaucratisation de la Révolution cubaine.
Ce n'est pas par hasard qu'Escalante occupait une place analogue à celle occupée par Staline dans les années cruciales de la dégénérescence bureaucratique de TU.R.S.S. Ce n'est pas par hasard que les procédés que Castro dénonce ont une parenté étroite avec les procédés qui ont assuré la victoire de Staline et la sclérose bureaucratique de lEtat soviétique. Comme Staline, Escalante agissait surtout par l'intermédiaire des appareils, et sa « science» se manifestait surtout dans la tentative organisée d'établir un contrôle strict sur tous les aspects de la vie économique et politique, de créer des noyaux soi-disant révolutionnaires, en réalité des bureaucrates privilégiés se superposant aux masses et décidant de tout, chacun dans son domaine particulier, d'assurer que les postes-clés soient dans les mains d'hommes de confiance, dans la plupart des cas de vieux cadres du P.S.P. Le processus était allé si loin que des bureaucrates parti-
«audacieux » commencaient déjà à discréditer les cadres et les dirigeants de la révolution, dont une partie importante avait été en fait écartée de tout poste de responsabilité réelle.
Un premier avertissement avait été donné par Castro dans son admirable discours contre les falsifications historiques. L'épisode était en soi d'une portée toutefois, la signification du véhément réquisitoire : de Fidel ne pouvait échapper qui se rappelle le rôle que les falsifications historiques ont eu dans la mystification monstrueuse du stalinisme.
Mais c'est le discours contre Escalante qui est allé au cœur du problème (ce discours étant accompagné et suivi par des mesures pratiques contre des représentants caractérisés du courant bureaucratique). S'il n'y a pas dans ce texte mémorable des généralisations tout à fait explicites et achevées — ce qui n'entrait d'ailleurs pas dans ses buts — le processus de bureaucratisation à ses débuts y est fixé d'une façon si concrète et si vivante que ce texte fidéliste est sans doute destiné à rester dans l'histoire comme un document mettant efficacement en lumière les contradictions d'un Etat ouvrier dans la phase de transition et la lutte contre les tendances de dégénérescence. Il se peut que parfois l'élément des buts personnels et de l'ambition soit trop souligné, car s'il existe, il n'est en réalité qu'un véhicule secondaire. Mais au fond, toute une série d'éléments fondamentaux sont dénoncés, soulignés, affirmés avec une clarté extrème. Il suffit de rappeler, outre la description de la genèse même des germes bureaucratiques, la dénonciation des mœurs qui sont l'apanage de la bureaucratie, la stigmatisation des privilèges qui se créent, le rappel du fait que la source du pouvoir réside dans les masses, l'affirmation de la nécessité d'éviter une identification totale entre le parti et l'Etat et de garder les différenciations essentielles, les accents amers et indignés avec lesquels il condamne à plusieurs reprises la conception du parti non comme « une libre association de révolutionnaires », mais comme une armée de révolutionnaires « domesticados » et « ammaestrados », la conscience que la bureaucratisation implique désorganisation et paralysie.
Ainsi face à un autre problème, crucial dans cette phase historiquement transitoire, celui de la bureaucratisation, la direction fidéliste réagit avec son style habituel, empirique si l'on veut, mais fondamentalement sain et révolutionnaire. Personne ne saurait se cacher les difficultés que la révolution devait affronter et qui ne font que commencer : la lutte contre la bureaucratisation n'en est qu'à sa première manche et il serait absurde de crier au triomphe dès maintenant.
Ce qui est certain, c'est que si, par sa victoire révolutionnaire sur Batista et le capitalisme cubain et sa résistance intrépide face à l'imperialisme yankee, la Révolution cubaine represente un exemple majeur qui donne une propulsion énorme aux luttes des opprimés de toute l'Amérique latine, par la dénonciation des dangers de bureaucrati sation, la direction fidéliste élargit l'importance mondiale de Cuba sur un autre plan décisif. Le silence des bureaucraties officielles qui, verbalement, aussi bien à Moscou qu'à Pékin, ont « approuvé > le limogeage d'Escalante, mais se gardent bien de diffuser les textes de base de la Révolution cubaine et de Fidel, est une confirmation que ce qui se passe aux Caraïbes n'est pas seulement un coup extrêmement dur pour l'impérialisme, mais crée bien des embarras à d'autres puissances de ce monde.
Le fait que Cuba a une direction qui semble actuellement décidée à mener la lutte contre la bureaucratisation est un facteur dont on ne saurait minimiser l'importance. Nous estimons cependant que notre mouvement, en raison de ses origines et des expé riences riches et tragiques qu'il a faites dans le premier Etat ouvrier de l'histoire, a le droit et le devoir de rappeler aux dirigeants cubains que les attitudes subjectives, interventions courageuses, les dénonciations véhémentes, bien qu'importantes et nécessaires, ne pourront pas à la longue être décisives. Il faut que cette liaison permanente entre les masses et le pouvoir ouvrier soit structurée dans des organismes permanents ; il faut que l'Etat ouvrier cubain ait ses comités démocratiques des ouvriers et des paysans, qui assurent la gestion économique et l'exercice du pouvoir politique. Il ne suffit pas que les masses soient reconnues comme la du pouvoir ; il faut qu'elles soient en condition d'exercer effectivement et directement ce pouvoir.