Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 16

Les livres

Quatrième Internationale, n° 16 · juillet 1962 · p. 57-58 · 970 mots

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Le prophète armé, d'Isaac Deutscher (1)

Le premier tome de la biographie de Léon Trotsky par I. Deutscher vient de paraître en français, huit ans après sa sortie en Angleterre. Nous avions à l'époque donné un compte-rendu de ce livre (n° de mars-mai 1954). Il occupait douze pages de notre revue, ce chiffre à lui seul indiquant toute l'importance que nous accordons à cet ouvrage. Nous en signalions toute la valeur, le sérieux avec lequel sont présentés les faits et les idées, même si nous ne partageons pas certaines conceptions propres au biographe de Trotsky, conceptions qui dans tous les cas ne sont pas dépourvues d'intérêt et méritent d'être soigneusement discutées.

Nous ne voulions pas, dans notre revue, reprendre la critique que nous avions faite il y a huit années, et nous avions l'intention de parler à propos de ce livre des critiques qui seraient écrites à son sujet. Hélas, la matière est encore bien maigre. A la fois le retard à la parution du livre et le peu d'échos qu'il a jusqu'à présent rencontrés dans la critique de langue française sont un témoignage de la situation politique en France, et plus particulièrement de l'état d'indigence d'une « gauche » où on s'emballe pour des « nouveautés » sans lendemain, mais où l'on s'en tient le plus souvent sur l'histoire du Parti bolchevik, de la Révolution d'Octobre et de l'Union soviétique, aux productions officielles soviétiques d'aujourd'hui après avoir gobé ou couvert celles de la période stalinienne proprement dite. Ainsi, France Observateur a pondu une belle saleté sous la signature d'un inconnu qui espérait peut-être ainsi acquérir quelque notoriété. D'autres avant lui ont, dans ce genre, fait plus et mieux, et sans résultat.

Quoi qu'il en soit, les bons livres finissent toujours par percer, et le livre de Deutscher trouvera une audience dans l'avant-garde du mouvement ouvrier français. Nous en recommandons la lecture à tous ceux qui suivent notre revue, et surtout aux jeunes qui actuellement préparent la relève de générations que les défaites et les déceptions ont pas mal désamorcées. P. F.

(1) Julliard, éditeur - Paris.

Logos et Praxis, de François Chatelet (1)

Le livre de François Chatelet, thèse complémentaire d'un doctorat d'Etat, soutenue il y a deux ans à la Sorbonne, à Paris, se situe dans la perspective de la critique du marxisme « officiel ».

Dans ces sortes d'ouvrages, nombreux en France à l'heure actuelle, on trouve mêlées la juste critique de la déformation stalinienne du marxisme aux conceptions revisionnistes les plus franches dans lesquelles les auteurs versent, hélas, trop souvent.

Bien que nous ayons, à ce sujet, à adresser quelques critiques importantes à François Chatelet - nous le ferons par la suite — l'ouvrage présente un caractère positif.

François Chatelet renoue avec le véritable esprit du marxisme lorsque, après une enquête portant sur toute l'histoire de la philosophie, depuis l'aube grecque jusqu'à l'hégelianisme, il montre que la dialectique matérialiste n'est pas, à proprement parler, une philosophie au sens classique du terme. Certains, qui prétendent le contraire, parmi lesquels on compte les staliniens et les post-staliniens, croient que cette opinion abaisse le marxisme. Il n'en est rien. Au contraire, ces « marxistes » sousestiment la profondeur de la révolution qu'a inaugurée Marx dans le domaine de la pensée et de l'action.

Le marxisme, ce n'est pas moins qu'une philosophie, c'est plus qu'une philosophie. En plusieurs sens. D'abord parce qu'il reprend à son compte toutes les aspirations humaines, ensuite parce qu'il dresse le brevet de carence de l'effort métaphysique, tel qu'il s'exprime par les tentatives répétées et infructueuses de Platon

(1) Editions de Minuit, Paris.

INTERNATIONALE et de la systématique hégelienne. François Chatelet a écrit les meilleures pages de son ouvrage sur l'échec des philosophes et la nécessité de dépasser la philosophie au sens classique du terme. On a rarement montre, comme il la fait, la liaison entre la politique et la philosophie comme aspiration pour intégrer dans la cohérence du discours, des contradiction pratiques et materielles.

C'est à la suite de cet examen que l'auteur parvient à faire comprendre au lecleur que le matérialisme de Marx n'a pas la même signification que le matérialisme philosophique classique, qu'il ne part pas des mêmes considérations et que, par conséquent, l'argumentation philosophique traditionnelle ne peut avoir de prise sur lui.

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Mais il y a deux points sur lesquels le travail de Chatelet présente de sérieuses faiblesses.

1. - Les déformations dogmatiques du marxisme « officiel », l'auteur semble les attribuer à quelques erreurs d'interpréta tion philosophique de Staline ou de ceux qui le soutenaient. Staline ne s'occupait certainement pas beaucoup de philosophie sinon pour soutenır des opérations politiques contre la pensée marxiste. La nature sociale du stalinisme dans tous les ouvrages comme celui de Chatelet n'est jamais abordée.

2. - L'auteur ignore les sciences et, en général, leur apport possible et certain au marxisme.

En effet, les sciences dans l'ensemble de la pensée et du comportement humain ne sont comparables à aucune autre discipline. Marx considérait que les religions, les philosophies, le droit, la morale établie et beaucoup d'autres activités humaines • (qu'il classait dans les superstructures) étaient des « idéologies ». Parce qu'idéologies, ces activités de l'homme étaient Talienation de Thoms e. Nain faisait eue déformatrices, elles n'exprimaient que ception pour les sciences de la nature, qu'il considérait comme une des activités désaliénatrices, de l'homme.

François Chatelet, au contraire, ne donne pas plus d'importance philosophique à la science, qu'aux témoignages des sens ou qu'à quelque autre forme de pensée. Dans le problème du rapport de la matière et de la conscience, une telle conception est la porte ouverte à toutes les camelotes revisionnistes, voire réactionnaires.

Chatelet ne sombre pas, comme tant d'autres, dans le révisionnisme, mais 1l n'a pas réussi à donner à sa révolte contre le stalinisme une tournure entièrement positive.

R. MERLIN.

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