Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 16

La Grande-Bretagne conservatrice en crise

Quatrième Internationale, n° 16 · juillet 1962 · p. 16-17 · 989 mots

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Il n'y a pas si longtemps, les tories gagnaient des élections générales haut la main, et divers sociologues et idéologues petits-bourgeois affirmaient gravement qu'il s'agissait d'un « courant fondamental », résultant de la « nouvelle structure » de la ouvrière après la « deuxième révolution industrielle ». Mais il a suffi que le gouvernement conservateur impose une limitation des augmentations de salaires de 2,5 % et qu'une année de stagnation, sinon de légère récession se déclare, pour que le « courant fondamental » se dissolve dans le néant. Les tories marchent de défaite en défaite, d'une élection partielle à l'autre, perdant ici le quart, là le tiers et parfois même plus de la moitié des voix obtenues lors des dernières élections générales.

D'abord, il sembla que le parti libéral, miraculeusement ressuscité, canalisait le mécontentement des anciens électeurs tory. On affirma même que les libéraux « enlèvent une voix aux travaillistes pour toutes les deux voix qu'ils enlèvent aux conservateurs ». Depuis lors, cependant, l'image s'est modifiée. Il semble aujourd'hui que des élections générales ne conduiraient pas à une Chambre & ingouvernable », les libéraux faisant la balance entre conservateurs et travaillistes également minoritaires et défaits, mais que le Labour obtiendrait une majorité absolue aux Communes.

A première vue, il peut paraître incroyable que le Labour Party jouisse d'un regain de popularité. Depuis des années, en effet, la direction ultra-droitière de Gaitskell et de Brown a tout fait pour décourager les masses, pour effacer les différences entre son programme et celui des « conservateurs de gauche », pour accumuler les trahisons, les déceptions et les tromperies qui remplissaient de rage toute l'avant-garde de classe ouvrière britannique. Le dernier exemple, particulièrement scandaleux de cette trahison fut la volte-face cynique de Gaitskell en matière d'expérience nucléaire. Lors de la reprise des expériences soviétiques, en conformité ave les décisions du dernier Congrès du Labour, Gaitskell déclara que son parti était hostile à toute reprise de ces expériences, par n'importe quel pays. à peine voyage-éclair Washington, il approuva la reprise des expériences nucléaires par l'impérialisme américain, les déclarant « indispensables à la défense du monde libre ». Couronnant cette trahison, il déclencha même une action de répression contre les adhérents du mouvement unilatéraliste C.N.D. (Campaign for Nuclear Disarmament), qui jouit de l'appui de dizaines de milliers de jeunes et de centaines de milliers, voire de plusieurs millions, d'ouvriers syndiqués.

Si malgré tous ces efforts pour rendre le Labour pratiquement identique aux tories, le parti travailliste devient une fois de plus un pôle d'attraction pour des électeurs déçus, c'est que l'impérialisme britannique traverse une crise d'une exceptionnelle gra-

Get que devant cette crise, le prolétariat britannique et les parties de la petite bourgeoisie qu'il entraîne, cherchent d'instinct à donner à cette crise une solution politique de classe. Et dans leur tradition, avec leur mentalité, ils ne conçoivent pas d'autre solution de classe que le retour au pouvoir d'un cabinet travailliste.

La crise de l'impérialisme britannique résulte à la fois d'un lent déclin progressif de ses positions dans le monde, d'une perte rapide de terrain devant la concurrence du Marché Commun européen. Alors qu'en quatre années de temps, la production a augmenté de plus de 30 % dans ce Marché Commun, elle n'a augmenté que de 13 % en Grande-Bretagne. Pour sortir de l'impasse, la fraction décisive de la bourgeoisie désire son intégration dans le Marché Commun. Mais cette question divise profondément les tories et devient un objet supplémentaire de leur crise.

Les progrès de la révolution coloniale en Afrique, et sa reprise dans le sud-est asiatique, menacent d'ailleurs dans un avenir immédiat deux positions-clés de ce qui subsiste de l'ancien Empire : le copper-belt en Rhodésie et Singapour. Débordée par les difficultés financières, en proie à une agitation ouvrière incessante, sceptique quant à ses propres chances, l'équipe MacMillan ne sait plus où donner de la tête et envoie ses ministres aux quatre coins du monde pour colmater les brèches les plus importantes.

Le gonvernement tory n'est pas obligé de démisionner au moment où il a manifestement perdu la confiance de la majorité des électeurs. Seuls les gouvernements travaillistes s'empressent de s'incliner devant une telle « tradition », parce qu'ils ne se sentent jamais fort à l'aise quand ils sont seuls au pouvoir. MacMillan pourrait se contenter d'un remaniement ministériel et continuer à « expédier les affaires courantes » jusqu'à ce qu'une amélioration de la conjoncture économique promette de produire un résultat électoral meilleur. Il ne peut guère espérer reconquérir sa majorité. Mais un retour en force des tories pourrait rétablir une majorité bourgeoise (conservateurs plus libéraux) ou amener la droite travailliste à une alliance avec les libéraux, ce qui provoquerait une scission du parti travailliste.

Il est probable que les conservateurs remettront en tout cas l'échéance jusqu'an moment où l'adhésion au Marché Commun sera réglée, ne voulant pas confier ce problème à un parti travailliste par trop « incontrôlable » en la matière.

Quoi qu'il en la classe ouvrière britannique a fait preuve d'un esprit de lutte fort décidé, depuis six mois, contre la politique d'austérité du gouvernement tory. Si sa résistance n'a pas résulté en des combats plus larges, c'est dû avant tout à labsence d'une gauche suffisamment unie et centralisée pour apparaître comme une véritable solution de rechange par rapport à la misérable équipe Gaitskell-Brown. défaut d'une telle gauche, chaque secteur de l'avant-garde risque de se battre en ordre dispersé, et risque d'être démoralisé. Les premiers signes d'un tel développement se font déjà jour parmi les jeunes adhérents au C.N.D., dont d'aucuns veulent se lancer dans la voie de garage de candidats « unilatéralistes » aux élections. Fusionner la jeunesse enthousiaste du C.N.D. et des Jeunesses Socialistes avec la gauche syndicale, les travailleurs mécontents des entreprises et les militants oppositionnels des sections locales du Parti dans un seul mouvement qui pose sa candidature au pouvoir, telle reste plus que jamais la tâche pour la prochaine étape en Grande-Bretagne.

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