Depuis trente-trois ans, la Bourse de New York n'avait pas connu une chute comme celle du 28 mai 1962. Plus de vingt milliards de dollars de valeurs boursières disparurent en quelques heures ce jour-là. La panique qui s'ensuivit n'a pas encore fini d'émonvoir les petits actionnaires qui s'étaient laissés entraîner vers la spéculation boursière an cours des dernières années.
Les propagandistes du capitalisme avaient vanté les mérites du « capitalisme populaire » ; ils avaient signalé comme un fait prouvant la vitalité et les mérites de leur système l'achat d'actions par plus de dix millions d'Américains. En réalité, si la spéboursière s'est en effet largement répandue dans la petite bourgeoisie des Etats-Unis au cours des dernières années, c'est qu'elle crut à l'axiome selon lequel la Bourse ne pouvait pas connaître de chute à long terme aussi longtemps que l'inflation perte de pouvoir d'achat du dollar — se poursuivrait. Cet axiome vient d'être contredit par les événements, et le « capitalisme populaire » se retourne maintenant contre ces inventeurs : ce sont précisément les petits actionnaires qui ont amplifié la panique à Wall Street, et qui se retirent du marché, échaudés et fixés sur les « avantages > du capitalisme, pour une longue période.
Normalement, la valeur boursière est intimement rattachée aux prévisions sur les bénéfices capitalistes des grandes sociétés capitalistes. D'innombrables porte-parole du gouvernement américain et des « milieux intéressés » (c'est-à-dire des firmes s'ocenpant de spéculation boursière) ont affirmé que la chute des cours à Wall Street n'avait pas de rapport avec la situation économique réelle, qui serait « saine », mais qu'elle serait due à un « accident ». D'aucuns ont incriminé la politique, soit le président Kennedy, qui aurait refroidi les capitalistes par son intervention contre la hausse du prix de l'acier, soit ses adversaires, qui auraient provoqué la baisse pour nuire à l'administration démocrate.
La vérité est beaucoup plus simple. Quinze jours après le 28 mai, une dépêche de Washington annonce que, pour le premier trimestre de 1962, les bénéfices bruts des sociétés américaines s'établissent à la cadence annuelle, saisonnièrement ajustée, de 51,5 milliards de dollars, contre 52 milliards pour le dernier trimestre de 1961. En d'autres termes, avant même que la reprise économique ait achevé sa première année, les bénéfices capitalistes ont déjà commencé à fléchir légèrement.
Cet arrêt de la reprise s'est d'ailleurs également manifesté dans le domaine de la production industrielle, qui a stagné entre octobre 1961 et mars 1962, et dans le domaine des ventes au détail qui, en mai 1962, étaient inférieures de 1 % à celles d'avril. Alors que les spécialistes avaient initialement prévu pour l'année en cours un produit national brut de 570 millards de dollars, ils révisent déjà leurs prévisions à 550 ou même à 535 milliards.
Il n'est donc pas question que la situation économique soit florissante, en contraste le krach à la Bourse. En réalité, ce krach est l'indice d'un malaise économique, comme il le fut toujours dans le passé. Et le malaise fondamental, c'est que contraire ment à ses promesses, l'administration Kennedy ne réussit pas plus que l'administration
Eisenhower à vaincre la stagnation relative de l'économie, qui se reflète nettement dans les indices de production industrielle depuis sept ans :
1955 105 ...... ..... 1956 108 1957 109 1958 ..... . . .. 100 1959 .... 114 1960 118 1961 118 Même si l'indice de la production industrielle s'établit en définitive à 125-126 pour l'année 1962, l'augmentation aura été plus réduite qu'après la récession de 1954 (augmentation de 13 points en 1955) ou après celle de 1958 (augmentation de 14 points en 1959). A côté de cette augmentation plus réduite, d'un chômage qui ne tombe point en-dessous de 5,5 % de la main-d/œuvre employée, il y a des perspectives de récession dès 1963, qui ont sans aucun doute provoqué la réaction de la Bourse. L'ampleur de cette réaction a sans doute des causes techniques (niveau excessif des cours préalablement atteints). Mais le fait que la chute ne s'arrête pas au moment ou beaucoup d'actions rapportent déjà un rendement important indique le scepticisme du monde américain des affaires quant à l'avenir immédiat.
Est-ce à dire qu'on se trouve à la veille d'une crise économique de grande envergure comme celle de 1929 ? Nous ne le croyons pas. Ce qui en empêche l'éclatement c'est l'énorme budget public des Etats-Unis qui s'élèvera cette année à près de 100 milliards de dollars, contre moins de 4 milliards en 1929 et moins de 10 en 1940. Sur ces 100 milliards de dollars, la majeure partie est d'ailleurs directement ou indirectement le résultat de la dernière guerre et la préparation de la prochaine
Kennedy serait assez porté vers un nouvel accroissement de ces dépenses publiques, afin de pomper plus de pouvoir d'achat dans l'économie et de soutenir ainsi la reprise branlante. Mais les banquiers — y compris le Secrétaire au Trésor, Dillon — déconseillent vivement cette mesure dont ils craignent des répercussions néfastes sur la balance des paiements des Etats-Unis, c'est-à-dire une nouvelle perte d'or. Si en désespoir de cause la grande bourgeoisie américaine se décidait quand même pour pareille mesure, elle serait sans doute obligée de dévaluer le dollar ou d'augmenter le prix de l'or, afin de consolider momentanément la situation financière internationale ébranlée.
En fin de compte, ce sont les ouvriers américains qui risquent de payer les frais de cette opération d'assainissement. La pression sur leurs droits acquis se renforce. Une pression sur leurs salaires pourrait s'y joindre bientôt, lorsque l'impérialisme américain déclenchera à son tour une campagne d'exportation et se heurtera au barrage des salaires plus bas de ses concurrents européens. En riposte à cette pression, la classe ouvrière américaine pourrait faire preuve regain devoir des marxistes révolutionnaires américains est de se préparer pour une telle éventualité, et d'ouvrir au prolétariat de leur pays la perspective politique qui reviendrait d'actualité dans un tel climat, celle du Labour Party basé sur les syndicats.