Documents de la IVe Internationale

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La revue › n° 16

La crise allemande

Berndt Teller · Quatrième Internationale, n° 16 · juillet 1962 · p. 33-36 · 2 432 mots

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Toute prise de position politique concernant la question allemande doit partir de la division de l'Allemagne comme d'un fait donné. A courte échéance la perspective d'une division de l'Allemagne en trois par l'établissement d'un statut particulier pour Berlin est plus réaliste que celle d'une Allemagne rénnifiée. Le mouvement ouvrier allemand a vraiment toute raison de déplorer ce développement et les occasions ratées d'une réunification de l'Allemagne comme des chances manquées d'un accroissement de ses forces. Mais il serait illusoire dans les conditions actuelles d'envisager comme objectif d'une tâche immédiate dans la politique allemande la réunification de l'Allemagne. La division de Allemagne ne reflète que les oppositions dans la politique mondiale de deux systèmes sociaux ennemis et ne pourra pas être surmontée aussi longtemps que sur le territoire de l'Allemagne subsisteront ces deux systèmes s'excluant l'un l'autre. Indépendamment du fait que le Kremlin qui, dans la question allemande, diete le rythme du mouvement, pratique alternativement à présent la « coexistence pacifique » ou une politique « au bord de l'abîme », une réunification socialiste de l'Allemagne n'est pas à l'ordre du jour dans un temps prévisible ; quant à une « réunification » sous d'autres auspices le mouvement ouvrier allemand n'y a aucun intérêt.

La reconnaissance de ce fait exige de nous, avant de porter notre attention sur les tâches politiques de classe dans la République fédérale, d'examiner l'arrière-fond de la politique mondiale sur lequel se développe la crise allemande. Car si la réunification ne se trouve déjà plus à l'ordre du jour, un conflit de la plus grande portée est poursuivi par les deux grands blocs de puissances sur le dos des deux Etats allemands, conflit qui peut entraîner la réunification de l'Allemagne sous forme de cimetière atomique.

Le mouvement ouvrier allemand a toute raison d'estimer correctement la nature des intérêts des grandes puissances relativement au problème de l'Allemagne.

Trois facteurs y jouent un rôle décisif. Premièrement la perte de prestige politique et économique de l'impérialisme américain dans le monde ; deuxièmement, l'accroissement relatif des forces du capitalisme franco-allemand et, troisièmement, la force technico-militaire, économique et politique de lUnion soviétique et sa position géographiquement plus favorable dans une négociation sur Berlin et l'Allemagne. Les deux premiers facteurs limitent par avance les possibilités d'une grande retraite du côté occidental, telle que le renoncement à Berlin-Ouest. D'autre part, pour le Kremlin, la frontière de la R.D.A. constitue le flanc et le point de pénétration les plus faibles dans la guerre idéologique; d'un point de vue de sécurité stalinien, elle doit être cimentée et assurée sur le plan du droit international. C'est pourquoi le Kremlin ne peut tolérer le statut présent de Berlin et la situation incertaine en droit international de la R.D.A. Autrement dit, aussi bien, la situation actuelle du point de vue du Kremlin que des concessions essentielles de la part de Washington sont tout à fait inacceptables. Cependant, sur un point, les conceptions en politique mondiale de Kennedy ( maintien du statu quo dans le monde ») et de Khrouchtchev (« coexistence pacifique ») se rapprochent beaucoup, à savoir neutraliser les foyers de crise dans le monde, sans dommage sur le plan de la puissance et du prestige politique. Ce besoin d'assurance réciproque

INTERNATIONALE peut par moments donner l'impression que l'on pourrait bientôt venir à un règle.

ment pacifique des questions de l'Allemagne et de Berlin. Les entretiens de sondage actuels entre Américains et Soviétiques tournent également autour de buts apparemment accessibles : à savoir, essentiellement une solution de Berlin acceptable pour l'ouest par la garantie d'un libre accès, avec, comme contre-partie, une reconnaissance de facto de la R.D.A. A ce sujet, Kennedy et Khrouchtchev pourraient, s'il tenait seulement aux forees sociales qu'euxmêmes représentent, face au progrès de la technique militaire, échanger même une zone quelque peu adéquate, aux effectifs militaires réduits, en Europe, contre une libéralisation des rapports dans la R.D.A.

Ici intervient la résistance décisive de la bourgeoisie franco-allemande qui, dans un tel accord de détente qui serait conclu en dehors d'elle, doit voir une mesure qui mettrait en cause, d'un trait de plume, la position particulière de ce capitalisme, c'est-àdire qui mettrait en cause la précondition décisive de sa stabilité actuelle.

La conclusion d'un accord sur Berlin devenant ainsi extrêmement douteuse, l'instabilité de la situation apparaît alors clairement si l'on se souvient qu'aux EtatsUnis et dans le bloc oriental existent de puissantes forces adverses, tels la fraction Dulles et les vieux staliniens, agissant contre la politique officielle de ces puissances et qui sont en état, tout comme au moment où échoua la Conférence au sommet de Paris en 1959, de contrecarrer toutes les dispositions. Tout cela signifie que la question de l'Allemagne et celle de Berlin, pour un temps indéterminé, resteront non résolues et constitueront un foyer permanent de crises et de guerre. A cela rien ne serait changé même au cas concrètement possible où, le bloc impérialiste se montrant incapable de traiter, le Kremlin procèderait à des mesures unilatérales comme la conclusion d'un traité de paix séparée avec la R.D.A. Dans ce cas aussi le problème de Berlin conserverait toute son acuité.

La bourgeoisie allemande s'est également différenciée dans son orientation en politique extérieure. Les porte-parole des conceptions différentes sont l'ancien ministre des Affaires étrangères Brentano et son successeur Schræder. Derrière Schroder se trouve la partie la plus sensible de l'industrie lourde allemande, celle qui a reconnu les changements politiques qui se sont produits dans le monde et qui en a tiré comme conclusion la nécessité d'une attitude plus souple envers le bloc oriental dans le sens de la politique de Kennedy. Ces cercles comprennent très bien que, même avec tout le potentiel relativement grand du capitalisme du Marehé Commun, toute attitude offensive envers l'Union Soviétique, allant a l'encontre de la tactique américaine, aurait dans les rapports de force présents des conséquences catastrophiques pour le capitalisme mondial. D'autre part, ils comprennent qu'une reconnaissance de facto de la R.D.A. libérerait de nouveaux problèmes incontrôlables, tant en Allemagne orientale qu'en Allemagne occidentale.

Avant tout, avec une détente de la situation, le stimulant économique du réarmement perdrait son importance en Allemagne occidentale. En même temps l'anticommunisme développé dans la guerre froide, et dont la fonction principale consiste à semer le trouble dans la conscience des masses perdrait de son efficacité. Si les cercles industriels de la Ruhr passent outre à ces objections importantes à la politique allemande de Kennedy, c'est qu'ils jugent sans aucun doute la position de négociation avantageuse du Kremlin plus correctement que la fraction de la « guerre froide » plus fortement représentée dans le gouvernement fédéral. C'est ce débat, bien plus que la sénilité de plus en plus évidente d'Adenauer qui devient un fardeau de plus en plus grand dans la politique de la bourgeoisie allemande, qui fait osciller le chancelier fédéral entre les deux fractions. Le dilemme de la politique extérieure de l'Allemagne de lOuest pour sa part augmente encore l'instabilité de la situation et renforce encore les doutes sur la conclusion proche d'un accord sur Berlin.

En prévision des difficultés politiques qu'entraînerait une crise de Berlin de longue durée, la bourgeoisie allemande s'est décidée, après les dernières élections parlementaires, a une ligne commune en polztique interieure. Cette ligne est determinée d'autre part par les nécessités économiques qui résultent de l'aggravation de la concurrence sur le marché mondial, avant tout à l'intérieur du Marché Commun. La politique intérieure du gouvernement ouestallemand devait tenir compte d'une menace double sur les rapports intérieurs, à savoir une aggravation de la crise en politique extérieure et des tensions sociales acerues à la suite d'un plafonnement de la conjoncture. Aussi s'agit-il avant tout pour le gouvernement d'éliminer par la voie froide les règles constitutionnelles démocraticoparlementaires qui subsistent encore et qui constituent un obstacle formel sur la voie d'un « Etat fort » éventuellement nécessaire. Depuis qu'existe une situation de conflit politique et économique combiné, Allemagne de TOuest est entrée dans une nouvelle phase des rapports sociaux. Pleinement consciente de sa puissance, la bourgeoisie allemande est sur le point d'engager une offensive qui devrait régler les rapports de classe dans le sens que la classe ouvrière et ses organisations tombent sous la tutelle de l'Etat bourgeois. La loi sur l'état d'urgence, la limitation du droit de grève et de la liberté des salaires, la militarisation (protection aérienne) et la cléricalisation (bien-être de la jeunesse, législation sur le divorce, etc.), de la vie publique sont des étapes sur cette voie. Cette offensive de la bourgeoisie avee l'aide du corps législatif, le Bundestag, est un deuxième essai pour faire plier le genou au mouvement ouvrier allemand ; aussitôt après l'élection du Bundestag, une première attaque frontale des industries de la métallurgie contre le niveau de vie avait échoué devant la volonté de combat spontanée des métallos. Cette tentative nouvelle menée de la tribune du Parlement est d'autant plus dangereuse que, pour la première fois dans l'histoire du mouvement ouvrier allemand, il n'y a pas au Parlement de parti qui représente les intérêts des ouvriers, pas même à la manière dont le fit la social-démocratie entre les deux guerres mondiales. La bourgeoisie allemande peut escompter que ses projets de loi réactionnaires seront adoptés sans aucune résistance parlementaire.

La situation actuelle dans la République fédérale, après l'échec de l'attaque frontale des patrons de la métallurgie, est done caractérisée par une offensive enveloppante de la réaction à qui il n'a cependant pas jusqu'à maintenant été possible de s'emparer d'un quelconque bastion de la classe ouvrière. Si la législation d'urgence était adoptée sans résistance extraparlementaire, ce qui est à présumer en raison de la dépolitisation de la classe ouvrière, cela constituerait une première défaite sérieuse. Par contre, le plein emploi qui continue à exister a eu pour effet que, malgré cette offensive de la bourgeoisie, le militantisme de la classe ouvrière pour ses intérêts immédiats est inentamé. Cette situation, qui trouve son expression en particulier dans le raidissement en matière de salaires, inquiète de façon anormale la bourgeoisie et la pousse à prendre l'initiative parlementaire mentionnée. Vue de facon objective, la situation de la classe ouvrière de l'Allemagne de l'Ouest n'est pas défavorable. La combinaison entre la crise politique et la situation de conflit social avec une conscience intacte des ouvriers qui sont alarmés par la montée fiévreuse du coût de la vie, offre toutes les prémisses pour une lutte victorieuse, à l'exception d'une seule : une direction résolue au combat.

Depuis des années, il n'y a aucune initiative politique de la part de la classe ouvrière allemande, car sa représentation politique, le S.P.D. (parti social-démocrate), se met au service de l'harmonisation des contradictions de classe et est de facto intégré à l'Etat bourgeois. Le financement, récemment décidé, des partis par le budget de l'Etat est pour la direction du S.P.D. une reconnaissance supplémentaire de ses « services » pour la paix sociale. Avec ce développement se combine une répression rigoureuse de la démocratie à l'intérieur du parti que le S.P.D. a transformé en un instrument complaisant de l'ancienne clique stalinienne Wehner-Mommer. Ces capitulards ont supprimé toute influence des membres à tous les échelons du parti et ent même soumis à leur disposition la direction social-démocrate des syndicats. Il en résulte que même la direction des syndicats de l'Allemagne de lOuest, par fidèle discipline de parti, n'a rien entrepris pour déchirer le tissu de mensonges qui a été tissé autour de la situation politique mondiale, et notamment autour de la politique allemande. Il en résulte aussi que les syndicats sont profondément suivis également dans la politique syndicale de démarches opportunistes du S.P.D.

En raison de cette capitulation de la « direction ouvrière », la bourgeoisie allemande a pu réussir à neutraliser profondé. ment la classe ouvrière allemande de TOuest grâce à la propagande anticommuniste. Il faut le déclarer : les ouvriers de l'Allemagne de l'Ouest ne manifesteront pas spontanément dans les rues ni contre la politique faillie du gouvernement fédéral dans la question allemande, ni contre un armement atomique éventuel de la Bundeswehr, ni contre la présence de quelques anciens nazis aux plus hautes instances gouvernementales, ni même contre la législation d'urgence qui est présentée. Mais on doit en même temps déclarer que les ouvriers de la République fédérale suivraient dans la lutte une direction résolue, comme l'ont montré l'expérience de la lutte pour la réforme des caisses de maladie et les conflits de salaires dans les derniers mois, ainsi que les marches contre les armes atomiques qui ont eu lieu à Pâques. D'autre part, le tour qu'a pris le mouvement des salaires des métallos qui vient de se terminer et que la direction a interrompu, permet de conclure que les ouvriers réagiraient probablement spontanément, le cas échéant aussi contre leur direction, s'il se produisait une attaque réelle contre leur actuel standard de vie.

Partant du point de vue marxiste révolutionnaire : a) que seule la liaison de la révolution socialiste dans la République fédérale et de la révolution politique dans la R.D.A. est susceptible de réaliser la réunification socialiste de l'Allemagne; b) que la crise de la classe ouvrière allemande est en première instance une crise de sa direc-

INTERNATIONALE tion et que la classe ouvrière a besoin d'un nouveau parti de classe dont la direction permette la victoire ; c) que le capitalisme allemand, malgré une longue conjoncture élevée, reste un système qui engendre inévitablement des crises politiques et sociales et dont la liquidation par le socialisme doit avoir lieu pour éviter une rechute dans la barbarie, les marxistes révolutionnaires dans la République fédérale maintiennent leurs revendications transitoires dont les plus importantes sont :

1) interdiction de toutes les armes atomiques et de leur dépôt dans les deux parties de l'Allemagne ;

2) retrait de toutes les troupes étrangères des deux parties de l'Allemagne ;

3) application du plan Rapacki ;

4) neutralisation de toute l'Allemagne et élections libres dans les deux parties de l'Allemagne ;

5) défense des libertés fondamentales démocratiques dans la République fédérale et lutte pour la démocratie ouvrière dans la R.D.A. ;

6) nationalisation des branches industrielles décisives dans la République fédérale dans le sens du programme fondamental adopté à Munich par la D.G.B. (G.C.T. allemande).

Dans la lutte pour ces revendications transitoires, la classe ouvrière de Berlin-Ouest occupe une position-clef. Elle est la force sociale décisive à Berlin-Ouest et possède une vieille tradition socialiste. Ayant conscience qu'un Berlin-Ouest capitaliste ne peut se maintenir durablement, les ouvriers de Berlin-Ouest doivent mettre les grandes industries et les entreprises d'entretien sous leur propre régie et exercer préalablement au régime d'Ulbricht une véritable gestion ouvrière. Le prolétariat de Berlin retrouverait ainsi son ancien rôle dirigeant dans le mouvement ouvrier allemand.

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