Documents de la IVe Internationale

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La revue › n° 15

Natalia Sedova-Trotsky (1882-1962)

Quatrième Internationale, n° 15 · avril 1962 · p. 8-16 · 4 331 mots

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Natalia Ivanovna Sedova, veuve de Léon Trotsky, décédée le 23 janvier 1962, à Corbeil, était née en 1882, à Romni, petite ville de la province ukrainienne de Poltava.

Son père, Ivan Sedov, était d'origine cosaque ; sa mère, Olga Kolchevsky, de petite noblesse polonaise. Ils eurent six enfants

Orpheline dè: l'âge de huit ans, Natalia fut élevés par des parents. Plusieurs membres de sa famille avaient été impliqués dans le mouvement révolutionnaire antitsariste des narodnikis. Certains d'entre eux avaient été exilés en Sibérie, et Natalia encore adolescente en connut qui revenaient d'exil..

Elle manifesta très tôt ses tendances révolutionnaires. A Kharkov, dans une institution pour jeunes tilles nobles, elle organisa des collectes pour le soutien des prisonniers politiques ainsi qu'une manifestation de ses collègues, ayant persuadé celles-ci de ne pas assiter aux offices religieux et de ne pas lire la Bible mais la littérature révolutionnaire russe, alors réputée subversive. Elle fut expulsée pour cette action.

Elle se rendit ensuite dans une Université féminine à Moscou. Elle adhéra à un groupe d'étudiants sociaux-démocrates (à l'époque, tous ceux qui se récla maient du marxisme s'appelaient sociaux-démocrates). De là, Natalia se rendit à Genève pour y suivre des cours de botanique, puis à Paris où elle se tourna vers l'étude de l'histoire de l'art à la Sorbonne.

Voici ce qu'elle-même déclara sur ces années : « C'est pendant mon adolescence, dans les années du siècle précédent, que je fis connaissance avec les « idées révolutionnaires » qui, dans la vieille Russie impériale, n'étaient souvent que celles du libéralisme occidental. J'étais dans une institution à Kharkov. Nous y organisions des soirées d'étudiants et j'y rencontrais des jeunes gens déjà initiés au monde des idées. Ils nous apportèrent des brochures illégales qui dénonçaient les scuffrances du peuple russe et prédisaient la conquête de la liberté...

« Mes études préparatoires terminées, je voulus, comme beaucoup d'autres, respirer l'air de pays libres et je me rendis à Genève pour y suivre des cours à la Faculté des Sciences naturelles... J'étais particulièrement intéressée à la botanique et plus encore aux problèmes sociaux, surtout après le suicide par le feu, en prison, d'une étudiante nommée Vietrova, suicide qui toucha considérablement la jeunesse estudiantine.

« Plekhanov, le théoricien marxiste, avait organisé un important cercle d'étudiants dans lequel j'eus la bonne fortune d'être introduite par un jeune militant du groupe de l'Iskra, dont Lénine était un des animateurs... »

Ainsi, à Genève, Natalia rejoignit le , groupe dirigé par la rédaction de l'iskra. A l'âge de 19 ans, elle fut chargée de sa première mission de transport clandestin de littérature illégale en Russie.

A Paris, elle dirigea la commission de l'organisation social-démocrate chargée de s'occuper des militants qui arrivaient pour la première fois dans cette ville. de leur procurer un logement et de faciliter leur installation. Et c'est ainsi qu'elle connut Trotsky. Elle a raconté cette période en ces termes :

En 1902 j'habitais à Paris, Je mangeais dans un logement, rue Lalande, où, pour vivre à meilleur marché, nous mettions nos ressources en commun. Jules Martor y venait. Agé de 29 ans, il était déjà connu comme un des fondateurs des premiers groupes sociaux-démocrates et un des vétérans du terrible exil sibérien de Turukhansk... C'est lui qui nous annonça un jour, à table, l'arrivée d'un jeune fuyard de Sibérie... et Lev Davidovitch vint rue Lalande le jour même de son arrivée à Paris. Il avait 23 ans, il venait de passer trois ans exilé en Sibérie orientale. Sa vitalité, son esprit alerte et sa capacité de travail avaient déjà fait reconnaître sa personnalité énergique et mûre.

« A ce moment là il s'intéressait peu à Paris. « Odessa est mieux », disaitil en plaisantant. Il était préoccupé notamment de connaître le mouvement socialiste parmi les émigrés russes. Mais nous avons eu l'occasion de voir ensemble la tombe de Baudelaire, près du mur du cimetière de Montparnasse.

« ...A partir de ce moment là, ma vie ne se sépara pas de la sienne. Nous demeurions rue Gassendi à un de ces étages supérieurs que nos émigrés aimaient tant. De ma famille je recevais environs 20 roubles, à peu près 50 Francs, par mois. Lev Davidovitch en gagnait à peu près autant par ses écrits. C'était un budget très maigre, mais à Paris nous connaissions la bonne camaraderie des réfugiés, la pensée constante de la Russie, les idées pour lesquelles nous vivions... »

Pendant les premières années du XXème siècle, Natalia fit plusieurs voyages en Russie, transportant de la littérature illégale et assurant les contacts avec des organisations du parti.

Dans cette période, elle exerça une très grande influence sur Trotsky, comme il l'indiqua lui-même, en l'intéressant aux questions artistiques. Toute la vie durant, Natalia, comme on sait, conserva le plus vif intérêt pour la peinture, la sculpture, la musique.

La révolution de 1905 les ramena en Russie, Natalia précédant Trotsky pour y organiser son séjour clandestin. Le ler mai 1905, Natalia fut arrêtée dans un meeting organisé clandestinement dans une forêt près de Petersbourg. Elle fut déportée à Tver, mais revint bientôt dans la capitale où Trotsky présidait le premier Soviet.

En 1906, après l'écrasement de la révolution en décembre de l'année précédente. Trotsky fut emprisonné et condamné à la déportation perpétuelle. C'est à celte époque que naquit leur premier fils, Léon Sedov.

S'étant enfui pour la seconde fois de Sibérie, Trotsky rejoignit Natalia. Ils vécurent clandestinement à Petersbourg, puis se rendirent en Finlande, et finalament à Vienne. Ils y vécurent jusqu'en 1914 : Trotsky, comme correspondant d un iournal de Kiev et l'un des dirigeants du Parti social-démocrate ouvrier russe.

voyageait fréquemment en Europe. C'est en 1908 que naquit, à Vienne, leur second fils, Serge.

Lors du déclanchement de la première guerre mondiale, Trotsky et Natalia se rendirent en Suisse, puis à Paris, d'où ils furent expulsés en 1916. Natalia et les deux fils rejoignirent Trotsky en Espagne et, avec lui, se rendirent à New York. Peu après, la révolution ayant éclaté en Russie, ils retournèrent dans leur pays, non sans avoir été arrêtés pendant un mois environ sur le chemin du retour dans le camp canadien d'Amherst.

Dans la période qui précéda l'insurrection d'octobre, Natalia fut employée par les syndicats de Petrograd à des tâches de propagandiste et d'éducatrice. Après la victoire de la Révolution d'Octobre, elle dirigea le service des monuments historiques au Commissariat à l'Instruction publique, à la tête duquel était Lounatcharsky.

A cette époque, Trotsky, Natalia et leurs enfants vivaient au Kremlin, partaguant une salle à manger et une salle de bain avec Lénine et Kroupskaya.

Natalia connut alors probablement les années les plus calmes de son existence, celles où son activité répondait le plus normalement aux aspirations de sa personne.

Puis vinrent les années de réaction bureaucratique, de lutte contre le stalinisme, au sein même de la direction soviétique. Natalia, comme toujours, soutint Trotsky à sa façon, modeste en apparence, intense dans le fond. Trotsky et Natalia quittèrent le Kremlin en 1927, après la manifestation de l'Opposition lors du 10° anniversaire d'Octobra. Alors commença pour eux la période la plus dramatique, la pius pénible de leur existence, un véritable calvaire : déportation à AlmaAta, exil en Turquie, en France, en Norvège, puis au Mexique. Les tragédies s'accumulèrent. Mort de Nina, la plus jeune fille de Trotsky de son premier mariage. Suicide de Zina, la fille aînée de Trotsky. Nouvelle expulsion par les autorités françaises en 1934-35. Procès de Moscou des années 1936-37. Internement en Norvège par le gouvernement social-démocrate sous la pression des autorités soviétiques au cours de ces procès. Arrestation et disparition de leur fils cadet, Serge, jeune savant soviétique, qui ne s'intéressait pas à la politique. Vol des archives confiés à un institut historique à Paris. Mort de Léon Sedov dans des conditions qui ne permettent pas de douter qu'il s'agit d'un assassinat.

Ayant reçu de la part du Président Cardenas le droit d'asile au Mexique, Trotsky et Natalia y seront pourchassés par le Guépéou.

Una première tentative d'assassinat, le 24 mai 1940, dirigée par la peintre Siqueiros, avec mitraillettes et bombes incendiaires, échoua. Natalia y couvrit Trotsky de son corps. Lors du deuxième attentat quelques mois plus tard, le 20 août, où Trotsky fut assassiné par un coup de piolet de l'agent du Guépéou Mornard (Ramon Mercader). Natalia se trouvait dans une pièce voisine et recueillit Trotsky, frappé à mort, dans ses bras.

Tous ces coups reçus dans cette période d'une dizaine d'années, Trotsky y résista avec une puissance extraordinaire avant tout parce qu'à ses côtés, Natalia déploya toutes ses ressources personnelles de courage, de dévouement inébranlable à la cause de la révolution socialiste, de volonté indomptable. Elle fit preuve durant ces années d'un héroïsme d'autant plus grand qu'elle se tenait discrètement auprès de Trotsky.

Restée seule après la mort du compagnon de sa vie, Natalia, profondément affligée, comme en témoignent plusieurs photographies prises dans les années qui suivirent l'assassinat de Trotsky, continua à défendre inlassablement la mémoire de Léon Trotsky, de son fils Léon Sedov, de tous les communistes victimes de Staline, et à demander des informations sur le sort de son autre fils Serge Sedov. Par deux fois, à l'occasion des 20ème et 22ème Congrès du PC de l'Union

Soviétique, elle adressa des demandes directes aux autorités soviétiques pour obtenir la réhabilitation de Trotsky, de Léon Sedov, des victimes des procès de Moscou, demanda des informations sur le sort de son fils disparu, et — lors du 22ème Congrès — demanda aussi la réédition des œuvres de Trotsky en U.R.S.S Aucune de ces demandes ne reçut de réponse de la direction Khroutchtchev. Elle n'eut un témoignage sur son fils Serge qu'en 1957 de la part d'un vieux bolchévik, sorti des camps après 22 années de détention, qui l'avait rencontré en 1937 dans une prison de Moscou. Selon toute vraisemblance, il fut liquidé peu après parce qu'il refusa de figurer dans un procès contra son père.

En 1954-55, Natalia revint pour une première fois en Europe et eut la joie de trouver un mouvement trotskyste, rénové par des cadres jeunes, luttant avec dévouement pour les idées de son compagnon. Des désaccords politiques avec la IVème Internationale n'empêchèrent jamais la maintien de liens d'amitié et de rapports politiques avec celle-ci. En juin 196l, elle envoya au procès d'Amsterdam son témoignage en faveur des dirigeants de l'Internationale, Michel Pablo et Sal Santen, poursuivis pour leur aide à la Révolution algérienne

Dans les dernières années de son existence, Natalia connut la joie de voir le mariage du petit-fils de Trotsky, Seva, et la naissance de quatre fillettes dans la famille.

En 1957, Natalia reçut de façon inattendue pour elle un visa d'entrée aux Etats-Unis, alors que deux années auparavant on ne lui avait pas permis de quitter l'aéroport de New York où elle passait en transit à l'occasion de son voyage en Europe. Les autorités américaines avaient pensé pouvoir l'utiliser : on lui demanda d'avoir une « conversation » avec un député membre de la « Commission des activités non américaines ». Comprenant qu'on lui tendait un piège, Natalia refusa une telle « conversation » : son visa fut aussitôt annulé et elle dut quitter immédiatement les Etats-Unis.

A la fin de 1960 elle revint en France, où elle se plaisait beaucoup. Sa santé avait déjà beaucoup décliné. Quelques mois plus tard, dans lété de 1961, wu. nouveau coup douloureux devait encore la frapper. Natalia considérait la compagne de Léon Sedov, Jeanne Martin, comme sa propre fille et éprouvait pour elle une affection très grande, qui était d'ailleurs partagée. Natalia était venue en France, entre autre, pour la revoir. D'une façon inattendue et très brutale, la maladie emporta Jeanne Martin en moins d'un mois. Ceux qui ont approché Natalia dans cette période savent combien ce coup attecta sa santé qui périclitait de plus en plus.

Après le 22ème Congrès. à la suite de la lettre qu'elle avait adressée aux autorités soviétiques, elle fut interviewée par un journaliste français le 5 novembre 196l. quelques jours avant de devoir retourner au Mexique. Mais elle tomba malade deux jours avant la date prévue pour le retour, elle dut renoncer à faire le voyage. Sa fin était désormais proche.

Clouée sur le lit depuis plusieurs semaines, elle accepta de se laisser filmer et de faire une courte déclaration enregistrée sur magnétophone, affirmant sa conviction inébranlable et la communion de vues qui unit Trotsky et elle toute leur vie dans la cause de la révolution socialiste. Quarante-huit heures plus tard. elle entrait dans le corna.

Elle n'avait jamais cessé de suivre attentivement les luttes révolutionnaires dans le monde et appréciait particulièrement le réveil qui sopérait dans les profondeur; de la société soviétique.

Bien que très douée littérairement, Natalia n'a écrit que fort peu. De son Journal on ne connait que les extraits cités par Trotsky dans son autobiographie. Elle a fait un tableau touchant des dernières heures de Trotsky : « Comment c'est arrivé ».

NATALIA VUE PAR TROTSKY La personnalité de Natalia ne manquera pas d'être décrite, à l'avenir, par ceux qui l'ont connue et par ceux qui s'intéresseront à notre mouvement et à la personnalité de Léon Trotsky. Mais, au moment où Natalia disparait, rien ne nous parait mieux pouvoir l'évoquer que ce que Trotsky lui-même avait écrit sur elle, notamment dans ce Journal qu'il tint en France dans les années 193435 : « Est-ce parce que mes forces sont sur le déclin, ou pour quelque autre raison, je voudrais fixer, au moins partiellement, le portrait de Natalia sur le papier », dit-il dans ce Journal, où l'on trouvera les lignes suivantes :

« Je remercie chaleureusement les amis qui me sont restés loyaux à travers les heures les plus pénibles de ma vie. Je n'en nommerai aucun en particulier faute de pouvoir les nommer tous. Cependant, je me crois justifié à faire une exception pour ma compagne, Natalia Ivanovna Sedova. En plus du bonheur d'être un combattant pour la cause du socialisme, le destin m'a donné le bonheur d'être son époux. Durant les presque quarante ans de notre vie commune elle est restée une source inépuisable d'amour, de grandeur d'âme et de tendresse. Elle a subi de grandes souffrances, surtout dans la dernière période de notre vie. Mais je trouve quelque réconfort dans le fait qu'elle a connu aussi des jours de bonheur. » (Testament, Coyocan, le 27 février 1940).

« J'envie N. lorsqu'elle écoute la grande musique : par tous les pores de Tâme et du corps. N. n'est pas musicienne, mais elle est quelque chose de plus : toute sa nature est musicale, dans ses souffrances comme dans ses (rares) joies il y a toujours une profonde mélancolie qui ennoblit toutes ses émotions. Les petits faits quotidiens de la politique ne sont pas sans l'intéresser, mais elle ne les lie pas habituellement en un tableau d'ensemble. Cependant, là où la politique pénètre en profondeur et exige une réaction totale. N. trouve toujours dans sa musique intérieure la note juste. De même dans ses jugements sur les gens, et non pas seulement sous l'angle de la psychologie personnelle, mais aussi sous l'angle révolutionnaire. Le philistinisme, la vulgarité, la lâcheté n'échappent jamais à son regard, bien qu'elle soit extraordinairement indulgente à tous les petits travers humains. Les gens délicats, même les gens tout à fait « simples » - et aussi les enfants - sentent instinctivement la musicalité et la profondeur de sa nature. Quant à ceux qui sont indifférents, ou passent condescendants auprès d'elle, sans remarquer les forces cachées en elle, on peut presque toujours dire avec certitude que ce sont des gens superficiels et triviaux. » (Journal d'exil, page 71).

« Dans nul domaine N. ne peut « jouer » [un rôle ]. Partout et dans toutes les conditions — toute la vie - et dáns toutes les circonstances (et nous n'en avons pas peu changé) elle est restée elle-même, sans permettre aux contingences d'influer sur sa vie intérieure... » (do, page 77).

« Elle travaille trop, avec passion (comme pour tout ce qu'elle fait)... (do page 77).

« N. et moi sommes liés depuis déjà près de trente-trois ans (un tiers de siècle !) et je suis toujours frappé, dans les heures tragiques, des réserves de sa nature (do, page 97).

« Chaque fois que N. est souffrante, l'éprouve à nouveau quelle place elle occupe dans ma vie. Elle supporte toutes les souffrances, physiques aussi bien que morales, en silence, doucement, en les gardant pour elle. En ce moment elle s'inquiète davantage de ma mauvaise santé que de la sienne propre. « Que tu te rétablisses seulement — m'a-t-elle dit aujourd'hui, au lit — il ne me faut rien de plus. » Elle prononce rarement des paroles comme celles-là. Et elle les a dites si simplement, uniment, doucement, et en même temps d'une telle profondeur, que j'en ai été bouleversé dans l'âme. » (do, page 146).

« Où prend-elle tant de concentration, d'énergie passionnée et en même temps contenue ?... Elle ne peut pas « jouer », « tenir un rôle », « imiter ». Elle éprouve tout ce qu'elle vit avec une extrême plénitude, tout en donnant à ses sentiments une expression artistique. Le secret de cet art : la profondeur, la spontanéité, la pureté achevée du sentiment. » (do, page 163).

« Jamais Natacha ne me fait de reproches, jamais, même aux heures les plus pénibles; pas de reproches maintenant non plus, dans ces jours les plus durs de notre vie , alors que tout se ligue contre nous... » (do, page 164).

« J'ai vécu avec N. une longue et pénible vie, mais elle n'a pas perdu la faculté de m'étonner encore par la fraîcheur, la plénitude et la qualité artistique de sa nature. » (do, page 177).

LE SALUT DE LA IVe INTERNATIONALE

Allocution du camarade Livio MAITAN aux obsèques de NATALIA Au nom du Secrétariat International de la IV Internationale, je salue Natalia Sedova, la compagne de Léon Trotsky, fondateur de notre mouvement.

Nous saluons cette femme courageuse et infatigable, cette femme héroïque, qui a poursuivi son combat des décennies durant, malgré les coups meurtriers que d'implacables adversaires lui ont portés.

La camarade dont nous honorons la dépouille, ce matin, représente une synthèse symbolique des vicissitudes de notre époque, du mouvement ouvrier de notre siècle. Elle a connu les années obscures de la période d'incubation du mouvement révolutionnaire avant 1905 et 1917, elle a connu les montées soudaines des masses et les premières victoires d'une portée historique, elle a pris part activement, aux côtés d'un des dirigeants les plus prestigieux, à l'événement capital qui a constitué un tournant dans l'histoire de l'humanité. Elle a connu ensuite les conthits et les contradictions propres dela société nouvelle luttant avec nombre de militants conséquents et intrépides contre une dégéné rescence qui a marqué de ses suites tragiques une longue étape du mouvement communiste. En dépit d'innombrables difficultés, elle n'hésita pas à s'engager dans un nouveau combat, souvent extrêmement pénible, sans avoir peur de miser sur des échéances lointaines et de reprendre les activités modestes et obscures qu'elle avait connues dans les années de sa jeunesse.

Certains regretteront qu'elle n'ait pu assister de son vivant à la réhabilitation des victimes des procès de Moscou, à la réhabilitation « officielle » de Léon Trotsky lui-même.

Certes, nous pensons qu'on aurait dû éprouver le besoin de quelque acte de réparation partielle, que certains de ceux qui dénoncent les crimes dont Natalia a été une des victimes auraient dû lui rendre hommage sous quelque forme pendant les dernières semaines de sa vie, ne fut-ce qu'en répondant à ses lettres demandant des nouvelles de son fils disparu, ne fut-ce qu'en rétablissant pour cette combattante d'Octobre le droit à la citoyenneté soviétique.

Mais Natalia, a vrai dire, ne demandait aucune rehabilitation, estımant a uste titre que Leon Trotsky et les autres victimes de staline n'avaient commis aucun crime, n'avaient pas été jugés par des tribunaux ou des jurys révolutionnaires dont ils auraient pu reconnaître l'autorité. Elle pensait, comme nous le pensons, qu'il ne s'agit que de dénoncer publiquement, pour ainsi dire officiellement, des falsifications abominables qui ne sauraient être effacées par le simple jeu de grotesques omissions de tel soi-disant manuel d'histoire.

Cependant, le destin n'a pas été tout de même si cruel avec notre camarade, car elle a pu voir, avant la fin de ses jours, non une restauration complète de la vérité historique et le rétablissement et un épanouissement nouveau de la démocratie soviétique, mais l'écroulement lamentable des mystifications du stalinisme. Elle a pu voir renaître, après les ténèbres staliniennes, l'intérêt pour les idées et la lutte de son compagnon, parmi des couches de jeunes militants à qui on avait prétendu imposer une exécration a priori de tout ce qui trait à Trotsky et à son mouvement historique.

Le salut que nous adressons à Natalia, nous le faisons au nom de tous les secteurs de notre mouvement, de tous les militants qui ont regretté sa disparition, de l'Asie à l'Amérique latine, de l'Europe à l'Australie, au nom de plusieurs générations du mouvement ouvrier révolutionnaire, groupes et de militants qui ont mené et mènent leur bataille dans des conditions très différentes et jusqu'ici avec des fortunes différentes. C'est au nom des vieux militants qui, déjà avant la première guerre mondiale, étaient dans le mouvement ouvrier; au nom de ceux qui sont venus au communisme avec la Révolution russe et les luttes des années 20 ; au nom des générations qui sont arrivées à la lutte révolutionnaire pendant la deuxième guerre et la Résistance ; au nom enfin de jeunes militants des années 60 qui ne connaissent certains cauchemars que par les livres ou les vieux journaux mais qui se relient, ce qui est significatif, dans leurs couches les plus avancées, à la lutte glorieuse à laquelle la camarade Natalia a participé avec un courage et une abnégation sans défaillance.

Que tu sois saluée, Natalia, par les hommes qui t'ont connue, qui ont lutté avec toi, cela ne saurait être étonnant. Mais ce qui confirme la validité historique de la lutte pour laquelle tu as sacrifié tes affections les plus chères, tes exigences les plus élémentaires, c'est que les générations nouvelles comprennent, comme le démontre d'ailleurs la presence icl de nombreux jeunes . generations nouvelles se rattachent à l'orientation théorique et polítique

Devant le cercueil de Natalia Sedova, de la compagne fidèle de Léon Trotsky, la IV Internationale incline aujourd'hui son drapeau.

Les obsèques de NATALIA Décédée à Corbeil le 23 janvier, Natalia a été incinérée au Colombarium du PereLachaise le 29 janvier, et ses cendres ont été transportées à Coyoacan, où elles ont été unies à celles de Léon Trotsky.

La cérémonie des obsèques au Père-Lachaise, par sa simplicité et sa grandeur, permit de rendre à Natalia l'hommage qui convenait à cette révolutionnaire héroïque, dont l'existence fut si dramatique et si exemplaire.

De six à huit cents personnes étaient venues dans cette froide matinée pour saluer une dernière fois la déponille mortelle de Natalia.

Nombre d'entre elles attendaient à la porte d'entrée du cimetière afin d'accompagner en cortège le convoi jusqu'au Colombarium. Malgré l'interdiction de la Préfecture de police, un cortège s'organisa derrière deux drapeaux rouges (celui du P.C.I. et celui de l'ancienne section belge) et monta jusqu'au Colombarium.

De nombreuses gerbes et couronnes rouges, hommage du monde entier: la IV° Internationale, le P.C.I., les Groupes Communistes Révolutionnaires d'Italie, le Bureau latino-américain de la IV° Internationale, des amis italiens, des amis arabes.. recouvraient les marches du Colombarium.

Les présents comprenaient des amis personnels, des militants appartenant à différentes organisations, y compris des membres de Partis communistes, des personnalités, des militants d'autrefois, et aussi un nombre très important de jeunes, qui se préparent à assurer la relève dans la lutte pour la révolution socialiste.

Le deuil était conduit par le petit-fils de Trotsky, venu de Mexico. Parmi les présents, nous avons noté : Daniel Guérin, Hespel, Michel et Louise Leiris, Maurice Jardot. Mme Marcel Martinet, le docteur Martinet, le peintre Annenkov, auteur d'un remarquable portrait de Trotsky, Hasfeld (de la librairie du Travail), Pierre de Massot, Favre-Bleibtreu, de « La Nouvelle Revue Marxiste », Roger Blin, Lambert, de « La Vérité », Healy, secrétaire de la Socialist Labour League, M' Rosenthal, ancien avocat de Trotsky, le sociologue Edgar Morin, Maurice Nadeau, directeur des Lettres Nouvelles, Mme E. Reiss, veuve d'an révolutionnaire bolchevique assassiné par le Guépéou, Lanzmann, des Temps Modernes. Mme Hie, veuve de Marcel Hic. dirigeant trotskyste tation, une forte délégation du P.O.U.M. (Espagne), des camarades venus de Belgique, de Hollande, d'Italie, d'Allemagne. Depreux, secrétaire du P.S.U., s'était fait représenter ; Dommanget et Rosmer, souffrants, s'étaient excusés.

Tandis que le cercueil, porté par des camarades, entrait au Colombarium s'éleva le vieux chant révolutionnaire russe de 1905 A la mémoire du camarade mort.

Rivers orateurs, qui tous avaient connu personnellement Natalia. prirent la paro our rappeler sa vie. ses luttes, ses qualités, son abnegation totale pour la cause d la révolution socialiste. Ces discours ainsi que les hommages qui vinrent du monde entier seront publiés dans une plaquette consacrée à Natalia.

Dans le Colombarium prirent la parole successivement le poète André Breton, Marguerite Bonnet, professeur, qui apporta aussi le salut d'Alfred Rosmer, Pierre Naville. sociologue, Isaac Deutscher, biographe de Trotsky, Laurent Schwartz, professeur à la Sorbonne, Joseph Hansen, éditeur du « Militant » des Etats-Unis. L'incinération terminée, la foule quitta le Colombarium au chant de l'Internationale. Puis, sur le parvis Colombarium, devant l'urne contenant les cendres de Natalia entourée des drapeaux rouges, prirent encore la parole Pierre Frank, secrétaire du P.C.I., et Livio Maitan au nom du Secrétariat International de la IV: Internationale. La cérémonie terminée, tandis que deux gerbes étaient emportées pour être déposées au cimetière de Thiais sur la tombe de Léon Sédov, assassiné en 1938, les autres gerbes et couronnes furent transportées au Mur des Fédérés où retentit une fois encore l'Internationale.

Dans plusieurs villes (New York, Londres, Mexico, Bombay...) des meetings ont été tenus en hommage à Natalia. De nombreux pays, on nous signale des articles saluant la mémoire de Natalia.

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