Comme Pont prévu les documents adoptés au VIº Congrès Mondial de la IV' Internationale, le gouvernement tory s'est vu obligé d'engager des pourparlers en vue d'une entrée éventuelle de la Grande-Bretagne dans le Marché Commun. Les lois de la concen impitoyable, ne respectant même pas le vénérable tration capitaliste opèrent de façon Commonwealth ! Marqué par un taux de croissance sensiblement inférieur a celui de ses concurrents sur le continent européen, souffrant d'un retard de plus en plute prononcé dans le domaine de la technologie et de la productivité du travail, l'impérialisme britannique n'avait le choix qu'entre l'entrée dans le Marché Commun ou le déclin au niveau d'une puissance de 4° ordre. Il a choisit nécessairement la première solution.
La lenteur des négociations ne doit tromper personne : MacMillan est fermement décider à réaliser l'entrée dans la C.E.E. Il est appuyé par les forces décisives et dynamiques du capitalisme britannique. L'opposition à cette intégration, qui se fait jour dans certains milieux particuliers de la bourgeoisie impérialiste, particulièrement intéressés aux liens les plus étroits avec le Commonwealth (surtout le capital commercial et bancaire, certaines compagnies de navigation et de constructions navales, etc.) effrayés par la perspective d'une concurrence exacerbée, ne fait pas le poids. Le triomphe facile de MacMillan au congrès conservateur en témoigne. Tout au plus le gouvernement tory compte-t-il monnayer cette opposition, ainsi que celle de divers gouvernements du Commonwealth, afin d'obtenir le maximum de concessions de la part des dirigeants du Marché Commun. Il s'agit d'assouplir le Traité de Rome en vue de protéger tant bien que mal l'agriculture britannique, et surtout de permettre à limpérialisme britannique de conserver son traitement préférentiel à légard de matières premières et de produits alimentaires importés des pays du Commonwealth.
Si l'intégration économique entre le Marché Commun et la Grande-Bretagne s'effectue, une nouvelle puissance capitaliste de très grande envergure commencera à naître. Elle finira par renforcer la cohésion militaire et politique du capitalisme occidental — si du moins le Marché Commun résiste aux choes des récessions futures et de la lutte de classe intensifiée qu'il va provoquer. Elle représentera surtout un client formidable sur le marché mondial des matières premières, achetant à lui tout seul plus de 50 % de toutes les matières premières vendues. De là l'inquiétude et l'hostilité qu'affichent à l'égard de cette intégration économique les bourgeoisies semi-coloniales des pays latinoaméricains, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, des pays d'Afrique et d'Asie. Elles craignent, non sans raison, que ce client tout-puissant n'accentue davantage le caractère inégal des échanges entre pays impérialistes et pays semi-coloniaux, ne pèse plus lourdement encore sur le marché des matières premières et ne fasse tomber encore plus bas le prix de celles-ci. Une intégration économique régionaie est synonyme de désintégration internationale accentuée, de même que toute suppression de la concurrence par les monopoles reproduit celle-ci sur une échelle plus vaste, au nivean des monopoles euxmêmes.
Si, dans les pays semi-coloniaux, les marxistes révolutionnaires riposteront à la menace que représente l'entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché en avançant les mots d'ordre transitoires du pool des matières premières, et du développement du commerce avec les Etats ouvriers, ils ont une responsabilité particulière en Grande-Bretagne même, où il s'agit de faire adopter par l'ensemble du mouvement ouvrier, et avant tout par sa gauche large au sein du Labour Party et des syndicats, une position correcte à l'égard de ce problème, position qui devrait permettre une mobilisation anti-capitaliste plus vaste et plus énergique des travailleurs britanniques.
De ce point de vue, vouloir constituer un « front unique de lutte contre l'entrée dans le Marché Commun », avec des tendances capitalistes réactionnaires comme celles de lord Beaverbrook, serait une politique désastreuse. Il est vrai que l'entrée de la GrandeBretagne dans le Marché Commun renforce le capitalisme en Europe occidentale et, par conséquent, que le mouvement ouvrier ne peut l'approuver. Mais elle le renforce dans le même sens que la concentration capitaliste et la constitution des trusts le renforcent par rapport à lépoque de la lutte d'un grand nombre d'entreprises moyennes. De même que des marxistes ne peuvent jamais combattre les trusts au nom du retour à la libre concurrence capitaliste, de même ils ne peuvent combattre l'entrée de la Grande-
Bretagne dans le Marché Commun au nom de « l'indépendance nationale » de limpérialisme britannique ou, pis encore, au nom de la défense du Commonacealth impérialiste.
Pareille « lutte » contre l'entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché Commun n'est pas seulement une utopie réactionnaire ; elle est encore profondément démobilisatrice. Certaines tendances au sein de la gauche britannique affirment que l'entrée dans le Marché Commun liquiderait toute chance de renverser le capitalisme en Grande-
Bretagne. Or, l'entrée dans le Marché Commun va se réaliser plus que probablement.
Toute propagande qui insisterait sur les difficultés prétendûment insurmontables que cette entrée provoquerait pour un renversement du capitalisme anglais, déboucherait done sur le scepticisme et le pessimisme le plus noir.
Tout aussi erronée serait l'acceptation passive ou même l'approbation de l'entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché Commun, au nom d'un « internationalisme »
Les marxistes révolutionnaires ne sont pas partisans de l'intégration économique régionale à n'importe quelle condition; ils n'ont pas approuvé l'intégration économique que l'impérialisme nazi voulut, lui aussi, réaliser à sa manière sur le continent européen. Ils ne peuvent faire abstraction du fait que, dans les conditions actuelles de rapports de forces entre les classes, en Europe occidentale, cette intégration risque de renforcer la bourgeoisie beaucoup plus que le mouvement ouvrier. Ils ne peuvent fermer leurs yeux devant les aspects politiques et militaires de cette intégration, dirigés contre les Etats ouvriers et contre la révolution coloniale, de même qu'ils ne peuvent nier la réalité, à savoir que la bourgeoisie européenne se trouve aujourd'hui unie dans une mesure croissante, alors que le mouvement ouvrier est profondément. divisé et partiellement paralysé par ses directions traditionnelles.
Pour aborder en pratique, sur le plan de l'action et de l'agitation, le problème de l'intégration de la Grande-Bretagne dans le Marché Commun, les marxistes révolutionnaires doivent partir de la situation économique et sociale concrète de la GrandeBretagne. En vérité, l'entrée dans le Marché Commun fait partie d'un plan d'ensemble d'« assainissement » du capitalisme britannique aux dépens des travailleurs. C'est un plan de renforcement de la capacité concurrentielle et de la force de frappe du capitalisme britannique, aussi bien à l'égard de ses concurrents étrangers qu'à l'égard de la classe laborieuse britannique.
Ce plan apporte une « solution » — à la manière capitaliste, et pour une brève durée _ à des maux réels de la sociere et de l'économie britanniques, pour autant que les travailleurs soient prêts à le subir. Le budget 1961 de Selwin Lloyd n'en était qu'un avant-goût. Les récents lock-out patronaux chez Rootes, la fermeture récente d'une aciérie dans le pays de Galles, sont d'autres aspects de ce même plan d'ensemble. La premiere tâche du mouvement ouvrier britannique, cest d'organiser la résistance commune contre ce plan d'« austérité ». Cette bataille doit être engagée avec les forces unies de tous les syndicats et du Labour Party. Les marxistes révolutionnaires britanniques doivent présenter un programme d'action défensive commune de tout le mouvement ouvrier britannique, contre le blocage des salaires et contre les attaques visant. les services sociaux. Il faut condamner comme capitularde toute l'aile des dirigeants syndicaux et politiques qui, sous prétexte de ne pas nuire aux chances électorales du Labour Party, s'efforce de freiner, de morceler ou même de saboter cette bataille défensive d'ensemble.
Même si cette première bataille défensive se solde par une victoire, la défense du niveau de vie des travailleurs britanniques contre les conséquences du Marché Commun n'en sera pas pour autant assurée. La concurrence capitaliste au sein du Marché Commun implique la tentative pétriodique de chaque bourgeoisie d'améliorer sa position concurrentielle en réduisant relativement, ou même de façon absolue, les salaires — son industrie. Les travailleurs dont les salaires sont relativement les plus élevés se trouvent en ce sens les plus menacés. Après les travailleurs francais et belges, le tour est maintenant aux travailleurs anglais, en attendant que les travailleurs d'Allemagne occidentale ne soient frappés eux aussi.
De même que la bataille contre l'offensive Selwyn Lloyd ne peut être efficace si chaque corporation ou chaque syndicat de métier se défend séparément, de même la lutte contre une pression périodique sur les salaires au sein du Marché Commun ne pourra être victorieuse si chaque classe ouvrière se bat séparément de sa sœur des pays voisins. La réponse ouvrière au Marché Commun des trusts s'appelle done, tout d'abord sur le plan défensif : cartel européen des syndicats et des purtis ouvriers, sans exclusive aucune ! Les marxistes révolutionnaires doivent mener campagne pour que la T.U.C. prenne l'initiative de convoquer à Londres un grand congrès de tous les syndicats européens, de la D.G.B., de la F.G.T.B. (belge), des trois centrales néerlandaises, des trois centrales françaises et italiennes, où serait formulée une stratégie de défense commune du niveau de vie et du plein emploi de tous les salariés dans le Marché Commun.
Mais toute lutte défensive débouche aujourd'hui fatalement sur une lutte offensive SARCE pour des revendications transitoires. et d'offensive anti-ouvrière est une réponse capitaliste à une réelle crise de structure et de vieillissement du capitalisme britannique. A cette réponse capitaliste, le mouvement ouvrier britannique doit opposer réponse, socialiste, à lui. Pour assurer la rénovation du pays, les travailleurs britanniques doivent lutter pour que le Labour Party prenne le pouvoir, non pas en vue d'effectuer quelques petites réformes à l'eau de rose, proposées par Gaitskell, mais en vue de réaliser un programme réellement socialiste : nationalisation sans indemnités ni rachat des industries de base, des banques, des compagnies d'assurance, sous contrôle ouvrier ; élaboration et application d'un plan de développement économique d'ensemble, qui assure an secteur publie une rapide croissance économique ; taxation sévère des fortunes et des revenus bourgeois qui permette un aceroissement rapide des dépenses pour l'enseignement, la recherche scientifique et la santé publique; municipalisation des maisons à appartements loués; départ de PO.T.A.N. et désarmement nucléaire unilatéral ; réorganisation fondamentale de la politique étrangère et commerciale, ete. Bref, au plan d'« assainissement » capitaliste, le mouvement ouvrier britannique doit opposer le plan d'une Grande-Bretagne socialiste.
Il est infiniment plus facile de mobiliser les travailleurs britanniques pour de telles perspectives précises, que de les mobiliser contre l'entrée dans le Marché Commun. Et même si celle mobilisation ne réussit pas, dans l'immédiat, à renverser le gouvernement tory el à empêcher l'entrée dans le Marché Commun, elle déclenchera une montée des masses telles que la conquête du pouvoir pourrait étre envisagée à une étape ultérieure. L'entrée de la Grande-Bretagne n'empêche pas et n'empêchera pas cette conquête du pouvoir pendant toute une période transitoire. Ce n'est que lorsque l'interpénétration des capitaux au sein du Marché Commun aura atteint un point où il deviendra impossible de frapper le capital britannique seulement en Grande-Bretagne, que la tâche de la conquête du pouvoir à l'échelle européenne se substituera à la perspective, toujours possible, d'une Grande-Bretagne socialiste.
Pour préparer cette étape ultérieure, c'est des maintenant qu'il faut opposer, sur le plan de la propagande, l'idée des Etats-Unis socialistes d'Europe, englobant aussi bien les pays de l'Europe orientale que ceux de l'Europe occidentale, à l'idée d'une Europe des grands monopoles capitalistes. Plus l'intégration économique européenne se réalisera sous forme capitaliste, et plus cet objectif propagandiste se transformera en un objectif d'action, préparé par des revendications transitoires à formuler sur le plan européen, dans le cadre du Marché Commun aussi bien que dans le but de faire éclater ce cadre.
Mais aujourd'hui, et pendant toute une phase, ces objectifs propagandistes ne doivent à aucun prix détourner les marxistes révolutionnaires des objectifs d'action à courte échéance, qui pourraient conduire à des luttes de très grande envergure et promettre d'éclatantes victoires : transformer les luttes défensives que les travailleurs britanniques engageront inévitablement contre l'attaque des tories en une lutte offensive pour le renversement du gouvernement conservateur, pour la prise du pouvoir par un gouvernement ouvrier en vue de créer une économie planifiée et socialisée.