Documents de la IVe Internationale

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La revue › n° 15

Les relations économiques dans les ex-colonies françaises

Georges Kano · Quatrième Internationale, n° 15 · avril 1962 · p. 52-56 · 2 248 mots

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Le régime gaulliste reçoit à grand fracas les représentants d'Etats africains qu'il a « décolonisés ». Pour faire connaître ce qui se cache derrière ces cérémonies, nous reproduisons un chapitre d'une brochure du camarade Kano consacrée aux nouvelles méthodes des impérialistes en Afrique.

L'historique des relations économiques de la France avec ses colonies ne varie pas beaucoup. Du début de ces relations jusqu'à ce jour peu de changements peuvent se remarquer dans la politique économique de la métropole. Maintenant encore, sous la forme de la Communauté, l'idée centrale reste la même qu'au XIXème siècle. Le mercantilisme domine absolument les relations de la France avec les territoires des colonies ou ex-colonies.

Le rôle de ces dernières consistait à fournir des matières premières à l'industrie française, et d'autre part, à servir de marché, de débouché pour l'industrie légère française. Les exportations des dépendants limitaient aux matières premières brutes et aux produits alimentaires. Les investissements français dans les colonies n'ont pas pour objectif de construire une économie viable. Ils financent des installations pour l'exploitation immédiate des pays. Ces investissements doivent assurer des profits immédiatement: encore faut-il garantir un monopole absolu des capitaux français dans ces territoires. Même les investissements pour la construction de routes, de chemins de fer, de ports, etc... ne sont utilisés qu'en fonction de l'amélioration que ces travaux peuvent apporter au mouvement commercial des compagnies étrangères. Ceux-ci sont toujours contrôlés directement par les Français, alors que, maintes fois, ce sont les pays euxmêmes, qui paient une grande partie des dépenses occasionnées par ces constructions avec leurs ressources propres. Les colonies et, maintenant, les Etats de la Cominunauté, subissent un contrôle ininterrompu et direct de la métropole dans le domaine économique. Aucun mouvement économique n'est possible sans l'autorisation et l'accord des Français.

Cette politique économique basée sur de tels principes mercantiles ne permet evidemment aucune initiative indépendante qui pourrait conduire à une économie locale viable par ses propres moyens. Sous la pression du nationalisme colonial, qui menaçait l'intégrité de l'Union Française de 1946, le nouveau régime du général de Gaulle se vit obligé de donner de nouvelles formes à la domination française.

Mais si la nouvelle Constitution reconnaissait aux Etats associés, dans le domaine politique, l'indépendance administrative et le droit de créer des Parlements et des gouvernements, elle ne leur laissait, par contre, aucune autonomie économique, même en paroles.

Larticle 78, très clair à ce sujet, dit : « Le domaine de la compétence de la Communauté comprend la politique étrangère, la défense, la monnaie, la politique économique et financière commune, ainsi que la politique des matières premières stratégiques ».

Dans le discours que le général de Gaulle prononça le 4 septembre 1958 pour expliquer le sens de la Constitution, il disait :

« La nécessité de rénover l'agriculture et l'industrie, de procurer les moyens de vivre, ide travailler, de s'instruire, de se loger, à notre population rajeunie, d'associer les travailleurs à la marche des entreprises, nous pousse à être, dans les affaires publiques, dynamiques et expéditifs. Le devoir de ramener la paix en Algérie, ensuite celui de la mettre en valeur, enfin celui de règler la question de son statut et de sa place dans notre ensemble, nous imposent des efforts difficiles et prolongés. Les perspectives que nous ouvrent les ressources du Sahara sont magnifiques, certes, mais complexes. Les rapports entre la métropole et les territoires d'outre-mer exigent une profonde adaptation... »

« Qu'entre la nation française et ceux des territoires d'outre-mer qui le veulent, soit formée une Communauté, au sein de laquelle chaque territoire va devenir un Etat qui se gouvernera lui-même, tandis que la politique étrangère, la défense, la monnaie, la politique économique et financière, celle des matières premières, le contrôle de la justice, l'enseignement supérieur, les communications lointaines, constitueront un domaine commun dont auront à connaître les organes de la Communauté... »

Il ne laissait donc aucun doute au capital français ou étrarger voulant participer à l'exploitation des régions coloniales, que la France n'accepterait aucune modification dans son attitude mercantile de profits faciles et rapides.

Il est certain que cette attitude est et reste le désir essentie' du capital français. Mais réaliser pour toujours ce désir est une autre affaire, qui dépend uniquement de la force de la révolution coloniale.

Le moyen principal employé pour l'applicatior de ceite politique est la constitution de la zône-franc. La métropole, avec les départements et les territoires d'outre-mer qui constituent la République Française, la Communauté des Etats africains, ex-colonies, et les Etats indépendants (Maroc, Tunisie, Togo, Cameroun) rattachés à la zône, forment l'ensemble de la zone-franc (I).

En ce qui concerne les départements et territoires d'outre-mer, toutes les décisions économiques sont, en général, prises par le Parlement et le gouvernement français, étant donné qu'ils dépendent directement de la métropole. De ces territoires, le plus important est l'Algérie (Sahara compris), qui ne sera plus pour longtemps sous la domination française.

Dans le cadre de la Communauté, deux des sept ministres de la République française chargés des affaires communes — le Ministre des Finances et des Affaires Economiques, et le Ministre des Travaux publics et des Transports — sont aussi chargés des affaires identiques de toute la Communauté. Ces ministres réunissent leurs collègues des autres Etats, ayant les même attributions qu'eux, afin de préparer et d'examiner les affaires dépendant de ces ministères. De plus, il y a un Comité des Affaires Economiques et un Comité des Transports et Télécommunications. A côté de ceux-ci, siègent encore un Conseil pour l'Aviation, et un autre pour la Marine de la Communauté.

(1) La Guinée qui appartenait à cette zone s'en est détachée en 1960.

Tous ces organes dominés par les Français élaborent la politique économique et financière, le développement économique, les accords internationaux pour toute la Communauté. Aucun des Etats associés ne peut établir un programme économique pour son propre pays, ni signer des accords en dehors de la Communauté sans la permission de la France. Il va de soi que ces organes suivent la politique mercantile du passé.

Dans le cadre de la zone-franc, la monnaie est commune à tous. Ceux qui n'ont pas le franc, fixent la valeur de leur monnaie nationale dans un rapport fixe avec le franc français, et ne peuvent la modifier sans permission du Président de la Communauté (général de Gaulle, aujourd'hui) en plein exécutif, (premiers ministres et ministres chargés des affaires communes). Le transfert des capitaux est libre parmi les associés — des capitaux français, bien sûr, étant donné qu'il n'y, en a pas d'autres.

La politique monétaire est dominée et réglée par trois banques françaises : 1° la Banque centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest, pour les Etats de l'ex-Afrique occidentale française (Sénégal, Mauritanie, Soudan, Haute-Volta, Niger, Côte d'Ivoire, Togo :

2° la Banque Centrale des Etats de l'Afrique Equatoriale et du Cameroun, pour les Etats de l'ex-Afrique Equatoriale française (Gabon, Congo, République Centrale Africaine (Oubangui-Chari, Tchad) et du Cameroun :

3° la banque de Madagascar et des Comores pour ces territoires. Ces trois établissements sont publics, bien que Madagascar possède une part du capital du troisième.

Les monnaies extérieures sont mises en commun, et dirigées par le Ministre français des Finances en sa qualité de Ministre de la Communauté. Bien entendu. les comptes sont réglés à Paris.

Toutes les marchandises circulent librement parmi les Etats de la Communauté, sans tarifs douaniers ou restrictions quantitatives. Il est bien entendu que ces faveurs concernent uniquement la circulation des marchandises françaises.

En plus de ces nombreuses réglementations, une grande quantité d'autres fixent minutieusement et centralisent à Paris toutes les activités éventuelles des Etats associés (coordination des législations économiques, échange des informations, harmonisation des programmes de développement, etc).

Malheureusement pour la France, tout cet édifice, si bien préparé par ses mandarins, dès la première année, commença à subir les attaques de ses associés mêmes. L'ex-fédération du Mali (nous disons « ex », parce que la fédération a été dissoute en 1960) demande de transférer sous sa responsabilité propre certaines compétences communes dans le domaine économique.

En ce qui concerne les autres Etats associés dans la zone-franc, soit le Maroc et la Tunisie, ceux-ci se sont séparés dès 1958 de ce système monétaire, en adoptant la base de l'or. Ils ont fait des modifications à leurs statuts douaniers, en leur faveur, défendu la libre transférabilité de; capitaux français, ils ont signé des accords commerciaux avec des Etats tiers sans accord préalable de la zone-franc, etc...

Les nouvelles bourgeoisies de ces Etats, bien qu'ils restent très étroitement liées aux capitaux français, et que leur économie subit encore l'exploitation de Paris, ont fait des efforts pour améliorer leurs propres positions. Il est inévitable que les bourgeoisies des autres Etats suivent ce point de vue à l'avenir, au fur et à mesure qu'elles seront capables de le faire et qu'elles pourront éventuellement collaborer avec des capitaux étrangers, en dehors de la France. Déjà des capitaux américains et anglais ont pénétré en ces lieux. La France, compre- mant qu'elle ne peut garder plus longtemps un monopole absolu dans ce domaine, s'efforce d'intéresser des capitaux dépendant du Marché commun européen, au fur et à mesure que les possibilités d'extraction des matières premières augmentent. Mais elle veut toujours maintenir un monopole de règlement suprême dans toutes les affaires économiques des Etats associés.

D'un autre côté, de la part des nouvelles bourgeoisies de ces pays, il n'y a, pour le moment, aucune tendance ferme à différencier leur position de celle de la France, économiquement s'entend. Même si un certain mécontentement se fait jour par suite de la collaboration avec le capital français, elles s'orientent vers les capitaux d'autres pays capitalistes, afin de continuer l'exploitation de leurs peuples, en commun, mais dans des conditions plus favorables pour elles. C'est-à-dire que, même dans ces nouvelles conditions, le problème principal reste toujours le pourcentage de profit octroyé à la bourgeoisie locale, qui demanda de plus en plus.

Mais il n'y a pas un mouvement pour la libération totale des ex-colonies et des Etats indépendants associés à la Communauté, sous le régime d'aujourd'hui. Dès le moment où une direction quelconque, s'appuyant sur le peuple, voudra une transformation réelle et constructive de son pays, elle sera obligée d'entrer en conflit avec toutes les formes de la Communauté, et de demander une aide financière qui ne proviendra pas des pays capitalistes. Ceci l'amènera en dehors du cercle capitaliste, comme c'est le cas pour la Guinée, conséquences de recherches sincères pour l'amélioration substantielle du niveau de vie du peuple. Elle sera obligée de suivre des chemins différents de ceux habituels à la bourgeoisie, en dehors des cadres traditionnels bourgeois. Bien sûr, personne ne peut faire de prévisions précises, quant à l'avenir plus lointain de ces territoires. Mais une chose est certaine : s'ils veulent passer à un niveau de vie réellement meilleur et se débarrasser de l'exploitation impérialiste, ils seront obligés d'employer des structures économiques planifiées, de s'appuyer sur l'aide des Etats ouvriers, et, au fur et à mesure de l'éveil de la conscience de classe des ouvriers de ces pays et de la situation internationale favorable, de marcher sur la route du socialisme.

Malheureusement, pour le moment, le capitalisme français a réussi à cons truire tous ces Etats sous la forme qui lui convenait. Le plan appliqué par lui était de créer de petits Etats, balkanisés, des entités faibles, afin de pouvoir les dominer politiquement et surtout économiquement.

Il est certain que les Etats des ex-A.O.F. et A.E.F. pouvaient former des fédérations viables et normales. Mais celles-ci présentaient pour le capitalisme français un grand danger. En effet, de telles grandes entités (17.500.000 et 5.000.000 habitants respectivement) ne sont pas faciles à manipuler. Par exemple, il a saboté la fédération du Mali qui représentait une force considérable avec ses 6.000.000 d'habitants.

Pour sauvegarder ses intérêts, il a trouvé l'assistance de quelques chefs politiques bourgeois, comme ceux de la Côte d'Ivoire et du Gabon, dont la situation économique est meilleure que celle des autres territoires, et qui ne voulaient pas prendre à leur charge les pays plus déshérités.

Comme dans le domaine politique, on discute et on doute déjà de la durée de cette soi-disant Communauté, en même temps, on commence à douter et à de la durée de la zone franc. Le système français, dur, centralisé, mercantile, ne pourra plus résister longtemps. Sans aucune souplesse ni flexibilité, il s'adapte quand il est déjà trop tard, et quand s'impose le besoin de réformes plus profondes. Il est toujours en retard sur les événements.

Nous pouvons prévoir que cette zone franc va disparaítre dans un temps pas très lointain et sera remplacée par une zone monétaire ou un système d'échanges monétaires du marché européen. C'est la perspective la plus probable, surtout après la défaite en Algérie. Le prestige français parmi les associés n'en sera certainement pas augmenté, et des mouvements de désolidarisation se préenteront. Surtout quelques-unes des bourgeoisies nouvelles tenteront de sasso ier avec les Ltats-Unis, qui cherchent à sintilter en Atrique

D'autre part, quelques autres régions briseront totalement leurs liens avec le capitalisme, et, sous de nouvelles directions, iront dans le sens d'une économie planifiée, avec toutes les conséquences politiques qu'implique une telle position.

Ce que nous pouvons dire, c'est que, pour le moment, le capitalisme français domine encore l'Afrique ex-française. Même si actuellement cette domination n'apparaît pas sous la forme d'une occupation militaire et dans la personne de gouverneurs-généraux, le mercantisme français toujours pareil continue ses activités dans toutes les ex-colonies, et peut-être avec une plus grande férocité aujourd'hui, étant donné l'instabilité de l'avenir.

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