Les Damnés de la Terre, de Frantz Fanon (1)
La révolution coloniale est un fait qui date pratiquement de la dernière guerre mondiale. On ne saurait reprocher au marxisme révolutionnaire d'avoir ignoré jusqu'à cette date les colonies et le problème colonial. Aussi bien les écrits de Marx et d'Engels que ceux de Rosa Luxembourg, de Lénine et de Trotsky témoignent de l'énorme importance accordée de tout temps à ces questions.
Mais pour tous ces classiques du marxisme révolutionnaire, théoriciens de la révolution prolétarienne socialiste, la place principale de cette révolution aussi bien du point de vue temps que du point de vue base matérielle et culturelle pour la reconstruction socialiste - était l'Europe, bastion du prolétariat révolutionnaire et du capitalisme industriel avancé : la France, l'Allemagne, l'Angleterre.
Pratiquement, c'est à partir de la Révolution russe et de la Illème Internationale du temps de Lénine et de Trotsky que l'idée, sinon simplement l'intuition de la « lumière venant de l'Orient » commence à cheminer dans la pensée marxiste révolutionnaire. C'est-à-dire d'une progression possible de la révolution socialiste mondiale en partant de la « périphérie », du monde colonial et semi-colonial, vers le « centre » occupé par les pays capitalistes avancés de l'Europe et de l'Amérique du Nord. Mais l'importance pratique de la révolution européenne en tant que perspective immédiate de la révolution socialiste mondiale resta prépondérante jusqu'à la deuxième guerre mondiale.
N'est donc pas sans quelques fondements la critique que certains adressent actuellement, y compris au marxisme, d'avoir en partie « sous-estimé » sinon « ignoré » le monde colonial et semi-colonial et ses problèmes spécifiques. L'optique a été incontestablement trop dominée, et pendant longtemps, par la situation européenne, pour qu'elle ne dé-. forme pas la vision globale du monde, et n'aiguise la compréhension que pour les problèmes plus spécifiquement propres aux yeux capitalistes avancés.
Cependant le monde de l'après-guerre est essentiellement différent de celui sur lequel s'étaient fixées l'analyse et la compréhension marxistes. Il est tout d'abord un monde à trois épicentres en interaction constante entre eux et non plus un monde circulaire et à l'action unilatérale prépondérante d'un centre et une perphere, le centre determinant,, la périphérie: pays capitalistes avances ; Etats ouvriers. « Tiers Monde » semi-colonial et colonial.
Le premier problème qui se pose actuellement pour le marxisme est celui d'une nouvelle analyse du fonctionnement économique de ce monde nouveau, afin d'expliquer plus particulièrement les raisons profondes qui déterminent conjoncture économique actuelle du capitalisme et ses tendances a long terme. Car, malgré l'apparition de nouveaux Etats ouvriers et malgré l'avance spectaculaire de la révolution coloniale, le capitalisme des pays avancés connaît une consolidation et une expansion économiques indéniables et déroutantes à première vue. Nous reviendrons plus loin sur cette question.
Le deuxième problème qui se pose marxisme est celui d'une reconsidération des forces révolutionnaires agissant dans le monde colonial et semi-colonial, et plus particulièrement de la paysannerie. Le troisième problème fondamental est celui du devenir de la révolution et de la construction du socialisme dans les pays dits « arriéres ». Le quatrième problème enfin est celui des rapports entre la révolution dans les trois épicentres du monde actuel, de la vision, synthèse compréhension globales de la révolution mondiale dans son ensemble.
Un livre comme « Les Damnés de la Terre » qu'a écrit Frantz Fanon, se sachant condamné à mourir à brève échéance, peut, à première vue superficielle, desorienter ou choquer un intellectuel et même un « marxiste » européen.
Frantz Fanon, homme de science, médecin psychiatre, intellectuel lui-même d'extraction coloniale, qui rejoint de bonne heure la Révolution algérienne, s'identifie avec elle et meurt honoré comme un « frère » militant du F.L.N., ne se prétend pas et n'est certes pas un marxiste. D'où une certaine confusion, une ambiguité, une faiblesse d'analyse et surtout une faiblesse de conclusion de son étude, étude sur le vif, par un ohservateur scientifique passionné et doué, de la révolution coloniale. (1) Maspero, éditeur, Paris.
Mais d'où également l'extrême importance pour le marxisme de ce témoignagne d'un authentique révolutionnaire « colonial » qui a bien connu l'Europe et sa culture et également le « Tiers Monde » et sa révolution de l'intérieur. Car le livre de Fanon est tout d'abord une sorte de diagnostic précis, détaillé de la révolution coloniale, analysée de l'intérieur par un intellectuel revolutionnaire à Ja fois colonial et imprégné de culture européenne, critique et lucide, y compris par rapport à sa propre révolution et ses tentations de « populisme ». Le livre de Fanon est un vrai spécimen de la « culture révolutionnaire » dont il se fait l'apôtre, de la seule vraie culture « nationale » qui émerge de la phase de combat d'un peuple pour son émancipation nationale et sociale.
En tant que tel, il doit être lu et médité par les marxistes des pays capitalistes avancés, qui ont une idée nécessairement livresque de la révolution coloniale, et qui sont imbus de culture marxiste « classique » et d'expérience révolutionnaire propres à ce type de pays, certes absolument nécessaires mais insuffisantes pour la compréhension plus profonde des réalités extra-européennes et extra-nord-américaines du monde d'aujourd'hui.
Pour les marxistes révolutionnaires en general, les deux premiers chapitres du livre de Fanon qui traitent de la violence, peuvent paraître une dissertation « intellectualiste » sur le thème un peu banal pour eux de la légitimité absolue de l'action révolutionnaire de masse — armée — y compris pour s'émanciper du joug de l'impérialisme et du capitalisme. Car ce n'est pas seulement Engels (après Marx) qui a légitimé la violence en tant qu'« accoucheuse de l'Histoire », mais toute la pléiade des marxistes révolutionnaires, de Rosa Luxembourg à Lénine et à Trotsky.
Ce qui donne un accent particulièrement poignant et opportun au plaidover op der la de Fanon en faveur de la violence, c'est son actualité par rapport au réformisme pratique qu'ont adopté dans les pays coloniaux et semi-coloniaux nombre de partis nationalistes et la quasi-totalité des Partis Communistes, et la critique juste, acerbe, à laquelle se livre Fanon à propos des arguments employés pour justifier ce réformisme.
Ensuite la concrétisation très importante aue fait Fanon de ce terme vague de la violence. style populiste du XIXème siècle, dans la « lutte armée de la paysannerie » qui commence et épaule pour toute une période la révolution dans un grand nombre de pays coloniaux et semicoloniaux. Enfin la description scientifi-
Fanon, avons-nous dit déjà, concrétise la violence dans la lutte armée de la paysannerie, la classe selon lui la plus dénuée, la plus exploitée, donc la plus radique des transformations psychologiques et mentales qu'opèrent sur le plan individuel l'action révolutionnaire et la revolution dans le cas plus particulier des « colonisés », êtres en « tension permanente », à « agressivité sédimentée », complexés ou ves, dans l'analyse qué desquels Fanon,
« Au niveau des désintoxique, écrit hisse le peuple au contemplatidu psychisme complipar ailleurs, excelle. individus la violence Fanon, démystifie et niveau du leader ».
Elle réhabilite l'individu « colonisé », le guérit de la « névrose coloniale », « recompose l'homme », comme ajoute dans sa préface Sartre, qui recommande, à juste titre, à ses compatriotes que menace le fascisme, cette battre ou pourrir dans les camps ». médecine unique se
Réhabilitée par d'autres que des marxistes-révolutionnaires, la violence, c'est-à-dire l'action révolutionnaire, y compris armée, de masse, n'est pas une entreprise valable seulement pour les peuples du « Tiers Monde ». Du reste, ces peuples « instinctivement », par leurs propres conditions objectives et expériences, s'acheminent vers la violence, l'imposent ahance de savoier dignes de tar contiance aux partis politiques, que placent en eux les masses. Elle est, et de loin, plus valable encore pour le mouvement ouvrier européen, qui subit depuis quelques années déjà la pression conjuguée d'une relative amélioration de sa condition matérielle et du réformisme politique que lui prêchent les directions traditionnelles, socialistes et communistes. L'exemple de la France. acculée actuellement en définitive au dilemme : fascisme ou ouverture au socialisme, est démonstratif du désarmement idéologique et de l'impasse auxquels conduisent inexorablement les « voies pacifiques nouvelles au socialisme » face à une évolution brusque de la démocratie bourgeoise vers la dictature bonapartiste et le fascisme.
Il est donc hautement salutaire que des révolutionnaires coloniaux comme Fanon, müris par leur propre experience, redecouvrent, après les marxistes révolutionnaires, vertus collectives et individuelles de l'action révolutionnaire de masse, y compris de l'action armée, et l'érigent en principe de tout parti politique authentiquement révolutionnaire. Le néoréformisme idéologique des partis Ouvriers européens, qui ont à la fois trahi la révolution européenne et la révolution coloniale, est ainsi combattu conjointement par l'action et par l'idéologie révolutionnaires de forces extérieures au pays capitalistes avancés, avec lesquelles et desqueues se constituera désormais la nouvelle direction ae la révolution socialiste mondiale. cale, et la plus révolutionnaire, sinon la seule révolutionnaire, des pays coloniaux et semi-coloniaux.
« La paysannerie, écrit-il, est laissée sys-
REHABILITATION DE LA PAYSANNERIE REVOLUTIONNAIRE prostrés dans des attitudes
REHABILITATION DE LA PAYSANNERIE REVOLUTIONNAIRE tématiquement de côté par la propagande de la plupart des partis nationalistes. Or il est clair que dans les pays coloniaux, seule la paysannerie est révolutionnaire. Elle n'a rien à perdre et tout à gagner. Le paysan, le déclassé, l'affamé est l'exploité qui découvre le plus vite que la violence seule paye ». Le paysan, voilà, selon Fanon, le véritable « damné de la terre » des pays coloniaux. Mais en même temps le plus apte, le plus porté à se dresser « debout » et à commencer la véritable action révolutionnaire, la seule qui paye LA LUTTE ARMEE DE GUERILLA.
« La grande erreur, le vice congenital de la majorité des partis politiques dans les régions sous-développées a ete, selon le schéma classique, de s'adresser en priorité aux éléments les plus conscients ; le prolétariat des villes, les artisans et les fonctionnaires, c'est-à-dire à une infime partie de la population qui ne représente guère plus de un pour cent ».
Or, affirme Fanon, à l'encontre de ce qui se passe dans les pays capitalistes, le « prolétariat est le noyau du peuple colonisé le plus choyé par le régime colonial. Le prolétariat embryonnaire des villes est relativement privilégié. Il représente la fraction du peuple colonisé nécessaire et irremplaçable pour la bonne marche de la machine coloniale : conducteurs tramways, de taxis, mineurs, dockers, interprètes, infirmiers, etc. Ce sont ces éléments qui constituent la clientèle la plus fidèle des Partis Nationalistes et qui, par la place prividégiée qu'ils occupent dans le système colonial constituent la fraction « bourgeoise » du peuple colonisé ».
Fanon veut dire fraction idéologiquement « bourgeoise », disposée aux réformes, aux compromis, qui palabre sur la * revolution », mais hésite à la commencer réellement. Car Fanon est pleinement conscient de l'existence d'une bourgeoisie nationale véritable, ou qui nait du pouvoir, , et contre laquelle il concentre ses foudres principales comme nous le verrons bientôt.
L'analyse que fait Fanon du rôle du prolétariat urbain des pays coloniaux peut paraître outrancière à un marxiste européen ; cependant elle colle, a quelques nuances près, assez bien aux pays à développement industriel encore faible. Calquer sur le schéma de la révolution dans les pays capitalistes avancés la marche concrète en notre temps de la révolution coloniale, mènerait à un très grave désorientation. Car, les structures étant différentes, le contenu concret des classes et castes est différent, d'où une dynamique également différente de la Révolution.
La paysannerie coloniale qui constitue l'écrasante majorité des pays dits « arriérés » (de 80 à 90 %), est composée de couches englobant les ouvriers agricoles, les paysans pauvres, les paysans détriba-
NALE 59- 59 lisés qui affluent dans les villes et campent dans leur périphérie de bidonvilles en tant que « lumpen proletariat » specifique. le sont effectivement ces couches qui, au contact des révolutionnaires « illégaux » chassés des villes, suspectés par leurs propres partis, réfugiés à la clenchent la révolution véritable celle méditent, organisent et déclenchent de la lutte armée de guerillas dans la campagne, du « terrorisme » individuel dans les villes.
Fanon qui a bien étudié sur le vif, sur exemple de la révolution algérienne a marche concrete de la révolution coloniale, arrive ainsi à formuler la théorie de la Révolution à la Cubaine, que Castro vient de codifier théoriquement, plus particulièrement dans son discours-confession de décembre 1961 et dans la deuxième Déclaration de la Havane. C'est-à-dire le déclenchement de la révolution dans nombre de pays coloniaux et semi-coloniaux de structure analogue, par la jonction d'une équipe de direction jacobine sui-generis, à l'exemple de celle du mouvement du 26 juillet cubain, au du C.R.U.A. algérien, ou des révolutionnaires angolais, avec les masses impatientes et disposées à l'action armée directe de la paysannerie révolutionnaire.
Et c'est là effectivement un nouveau type de commencement réel de la révolution dans les pays coloniaux, qui supplee à la carence et à la trahison, y compris des Partis communistes impuissantes entre les schémas « ouvriéristes » classiques, appliqués sans discernement aux pays coloniaux et la recherche d'une alliance impossible avec une « bourgeoisie nationale » « anti-impérialiste » et « révolutionnaire » inexistante. Ce qui est « nouveau » pour le marxisme révolutionnaire par rapport à cette expérience est
.: passer de l'appréciation du rôle révolutionnaire de paysannerie de la nécessité de l'alliance « ouvrière paysanne », à la compréhension de la possibilité de commencer et d'épauler pour toute une période la révolution dans nombre de pays coloniaux et semi-coloniaux, par la lutte armée de la paysannerie révolutionnaire.
D'autre part, si une direction simplement jacobine sui-generis, c'est-à-dire idéologie initiale nationale-révolutionnaire et non encore marxiste, est capable par sa jonction avec la paysannerie révolutionnaire de commencer la révolution, de la continuer pour toute une période et de réactiver ainsi le secteur momentanément affaissé ou même vaincu du prolétarat urbain, une direction prolétarienne, c'est-à-dire marxiste révolutionnaire, peut en faire autant et davantage. Voilà à quoi aboutit sur le plan théorique, sommairement parlant, l'expérience concrète nouvelle des révolutions cubaine et algérienne en particulier qui complète les enseignements sur le rôle de la paysannerie tirés du triomphe des révolutions yougoslave et chinoise.
DEUX ECUEILS : « BOURGUIBISME ›
ET BUREAUCRATISATION
Rarement révolutionnaire colonial a dressé un réquisitoire comme celui de Fanon contre la « bourgeoisie nationale », idole des partis nationalistes, « alliée » embellie et convoitée des partis communistes. Il est vrai que Fanon semble parfois rêver d'une « bourgeoisie nationale authentique », « révolutionnaire » et « entreprenante », telle que fut la bourgeoisie occidentale dans ses origines historiques, luttant contre la féodalité, et qu'il comprend pas qu'à l'époque de l'impérialisme et du déclin du capitalisme, par le fait de la présence du prolétariat et du danger de la révolution socialiste, il n'est plus possible nulle part que la «bourgeoisie nationale » se comporte comme au temps du duel unique bourgeoisie-féodalité. Cependant, la description clinique de l'état actuel de la « bourgeoisie nationale » est exacte: « A ses débuts, la bourgeoisie nationale des pays coloniaux s'identifie à la fin de la bourgeoisie occidentale. Il ne faut pas croire qu'elle brûle les étapes. En fait, elle commence par la fin. Elle est déjà sénescente alors qu'elle n'a connu ni la pétulance, ni l'intrépidité, ni le volontarisme de la ! jeunesse et de l'adolescence. »
Economiquement sous-développée, anéparasitaire, craintive et méfiante mıque, envers les masses révolutionnaires de la paysannerie en particulier, cette « bourgeoisie nationale » ne rêve qu'à supplanter le système colonial économique et politique dans son rôle d'exploitation et d'oppression des masses coloniales.
« La bourgeoisie colonisée qui accède au pouvpir emploie son aggressivité de classe à accaparer les postes anciennement détenus par les étrangers. » Postes administratifs et économiques et transfert de passe-droits de toute sorte hérités de la période coloniale. Elle se découvre « la mission historique de servir d'intermédiaire, de courroie de transmission à un capitalisme acculé au camouflage et qui se pare aujourd'hui du masque néocolonialiste ».
Politiquement, elle a recours au règne du parti unique, monolithique, « forme moderne de la dictature bourgeoise sans masque, sans fard, sans scrupule, cynique ».
Le parti unique devient « de plus en plus un instrument de coercition et nettement anti-démocratique » qui aide le pouvoir bourgeois « à tenir le peuple à espionner les militants anti-conformistes et les masses même.
« Des esprits simplistes, appartenant d'ailleurs à la bourgeoisie naissante, ne cessent de répéter que dans un pays sousdéveloppé la direction des affaires par un pouvoir fort, voire une dictature, est une nécessité. Dans cette perspective on charge le Parti d'une mission de surveillance des masses. Le Parti double l'administration et la Police et contrôle les masses non pour s'assurer de leur réelle participation aux affaires de la nation mais pour leur rappeler constamment que le pouvoir attend d'elles obéissance et discipline... La masse informe du peuple est perçue (par le pouvoir) comme une force aveugle que l'on doit constamment tenir en laisse, soit par la mystification, soit par la crainte que lui inspirent les forces de la police. Le Parti sert de baromètre, de service des renseignements. On transforme le militant en délateur. On lui confie des missions punitives sur les villages. Les embryons de partis d'opposition sont liquidés à coup de bâton et à coup de pierres. Les candidats de l'opposition voient leurs maisons incendiées. La police multiplie les provocations. Dans ces conditions, bien sûr, le parti est unique et 99,99 % des voix reviennent au candidat gouvernemental. Nous devons dire qu'en Afrique un certain nombre de gouvernements se comportent selon ce modèle ».
« Le Parti, au lieu de favoriser l'expression des doléances populaires, au lieu de se donner comme mission fondamentale la libre circulation des idées du peuple vers la direction, forme écran et interdit ».
Souvent ce Parti « dit national» se comporte « en parti ethnique ». « C'est une véritable tribu constituée en parti » qul « organise » une véritable dictature ethnique ».
On assiste « au retour désespérant au chauvinisme le plus odieux, le plus hargneux », on assiste même « la rage au cœur, au triomphe exacerbé des ethnies », des « positions tribalistes », ou « régionalistes à l'intérieur d'une même réalité nationale », dans lesquelles positions xénophobes y compris par rapport au voisin, ou même au concitoyen africain, les beaux rêves de « l'unité africaine » ou « panarabe » ou de « négrification » de la période de la lutte anti-impérialiste et pour le pouvoir, sombrent lamentablement.
« La bourgeoisie nationale : se révèle incapable de réaliser la simple unité nationale », voilà la conclusion inéluctable de toute solution « bourguibiste », c'est-àdire bourgeoise, de la révolution coloniale. C'est donc contre cette « bourgeoisie nationale », « inutile et nocive », que doit tendre « l'effort conjugué des masses encadrées dans un parti et des intellectuels hautement conscients et armés de principes révolutionnaire » pour « lui barrer la route ».
« La question théorique que l'on pose depuis une cinquantaine d'années, écrit Fanon se référant à sa manière à la théorie de la révolution permanente, quand on aborde l'histoire des pays sous-développés, à savoir la phase bourgeoise peut être ou non sautée, doit être résolue sur le plan de l'action révolutionnaire et non par un raisonnement : la lutte contre la bourgeoisie des pays sous-développés est loin d'être ume position théorique. Il ne s'agit pas de déchiffrer la condamnation portée contre elle par le jugement de l'Histoire. Il ne faut pas combattre la bourgeoisie nationale dans les pays sousdéveloppés parce qu'elle risque de freiner Quelle est donc la solution selon Fanon? C'est précisément dans ce domaine que se révèlent ses ambiguités et faiblesses dans l'analyse et la compréhension du processus global de la révolution à notre époque. Certes, comme Sartre le note également dans sa preface, Fanon est pour une solution socialiste démocratique de la révolution, qui assure la « terre et le pain » aux paysans et aux masses, qui exproprie politiquement la « bourgeoisie nationale », combat le bureaucratisme, libère les femmes et les jeunes, abolit l'armée de métier, s'oppose au « nationalisme » étroit et réactionnaire, érige le « peuple » tout entier à la, direction de ses affaires, se passe d'un parti unique, « instrument entre les mains du gouvernement », « administration chargée de transmettre les ordres du gouvernement ».
Dans ces conditions cependant, cette recherche risque de provoquer une issue soit « bourguibiste » soit bureaucratique stalinienne de la révolution, le niveau matériel et culturel étant, dans ce domaidéterminant. Il est stupéfiant constater sur place avec quelle rapidité fantastique, dans le cadre de la pénurie matérielle et culturelle extrême qui règne encore dans le « Tiers Monde », particulièrement en Afrique, la révolution « s'embourgeoise » ou se bureaucratise, d'autant plus que sa victoire sur limperialisme se cantonne dans les cadres d'Etats minuspignes moins grabement matonalts « balkanisés » par l'action de l'imau moins véritablement nationales ou ethniques. Fanon est certes conscient de la dégénérescence « nationaliste » sinon « tribaliste » de la révolution, en Afrique en particulier,, et prêche cessité impérieuse des regroupements fédéralistes plus larges, tendant à « l'unité africaine ». Et même quand il prêche la nécessité d'une « culture nationale » qui n'est pas résurrection et maintien artificiel du « traditionalisme », mais « utilisation du passé » dans « l'intention d'ouvrir l'avenir, d'inviter à laction, de fonder l'espoir », « culture : nationale » qui ne se débloque en réalité que par le « combat pour l'existence nationale », — Fanon se garde d'isoler ou d'opposer cette culture « à la découverte et promotion de valeurs universalisantes » indispensables. Mais « c'est au cœur de la conscience nationale que s'élève »selon Fanon « et se vivifie la conscience internationale » el cette « double émergence nest en définitive que le foyer de toute culture »
Toutes ces formules cependant, si correc-
ALE 61 le développement global et harmonieux de la nation. Il faut s'opposer résolument à elle parce qu'à la lettre elle ne sert à rien », elle n'a aucune mission historique a remplir, eile est de naissance degeneree, parasitaire, incapabie. lives qu'elles soient par rapport au « nationalisme » étroit et réactionnaire auquel tend là « bourgeoisie nationale », restent néamnoins restrictives par rapport à la nécessité absolue de souligner la solution socialiste commune indispensable de la révolution coloniale et de la révolution dans les pays capitalistes avancés, dans la plus étroite coopération et l'universalité de la vraie culture. La science par exemple, aussi bien celle de la nature que celle de la société et de l'homme, ainsi que la technique, éléments de loin les plas vaiabies de toute véritable culture contemporaine, sont universelles, sans parler des tendances universelles qui traversent i art architectural, pictural ou musical, contemporain.
Fanon fait remarquer « l'opulence la plus ostentatoire » dans laquelle « se vautrent » actuellement les « nations européennes », la caractérise comme « littéralement scandaleuse, car elle a été bâtie sur le dos des esclaves, elle est nourrie du sang des esclaves, elle vient en droite ligne du sol et du sous-sol de ce monde sous-développé », et conclut que « l'aide pays sous-developpes», loin de constituer un programme » de sœurs de charité » « est due » aux « colonisés » « par les puissances capitalistes qu'effectivement elles doivent payer ».
Il comprend cependant que cette coopération économique et technique nécessaire entre les pays capitalistes avancés et le « Tiers Monde » ne se fera pas « avec la coopération et la bonne volonté des gouvernements européens » mais « avec aide decisive des masses europeennes », c'est-à-dire du mouvement ouvrier européen et de la révolution européenne. Mais ce point d'un intérêt fondamental pour le développement rapide, sain et harmonieux de la Révolution Coloniale est quasiment oublié, inexploité même nié dans la suite et la conclusion de l'ouvrage.
Il y aurait naturellement beaucoup à dire sur la manière sommaire dont Fanon conçoit les raisons de « l'opulence » actuelle de l'Europe et les rapports économiques qui règnent entre pays capitalistes avancés et le « Tiers-Monde ». Contentons-nous des précisions suivan tes Si l'exploitation des colonies a considérablement contribué au processus historique de l'accumulation capitaliste primitive, à l'expansion et au maintien du capitalisme, l'exploitation du prolétariat et des paysans métropolitains n'y a pas moins contribué. Attribuer d'autre part quasi exclusivement à l'exploitation du « Tiers-Monde » I'« opulence » actuelle du capitalisme est indéfendable du point de vue analyse scientifique, et non sentimen-
QUELLE SOLUTION?
QUELLE SOLUTION?
Pour expliquer scientifiquement la conjoncture économique actuelle du capıtalisme il faut tenir compte de l'interaction dialectique de tout un ensemble de facteurs, parmi lesquels les principaux les progrès technologiques révolusont tionnaires, le processus d'industrialisation du « Tiers Monde », et la nouvelle structure des échanges internationaux, plus particulièrement des échanges entre pays capitalistes avancés et « Tiers Monde ».
Partant d'un appareil reproductif, économique, technique, culturel, déjà assez léveloppé le capitalisme d'apres-guerre a su profiter de la « nouvelle révolution industrielle » en cours qui augmente sans cesse la productivité du travail et détermine un processus spirale d'élévation à la fois des profits, des salaires, et de la masse du capital accumulé sur la base d'une demande mondiale accrue, soutenue plus spécialement par la pénétration de la production capitaliste, marchande et industrielle, dans toute une série de régions (y compris métropolitaines), et des pays d'économie paysanne.
L'aspect « exploitation coloniale » intervient actuellement dans les échanges entres pays capitalistes avancés et « Tiers Monde », échanges qui ne sont pas équivalents mais qui se font au profit des pays industriels, principalement à cause des « ciseaux » des prix industriels et agricoles, les pays industriels et vendant cher leurs produits manufacturés et achetant bon marché matières premières et produits agricoles. Mais il s'agit là d'une situation de niveau économique différent et à laquelle on ne saurait pallier réellement que par l'industrialisation rapide du «Tiers Monde» qui changera la structure des échanges actuels. Pour que cette industrialisation absolument nécessaire afin d'abolir effectivement la condition actuelle du « Tiers Monde » ne tarde pas, ou ne se fasse pas à la manière stalinienne, qui sacrifie « l'homme » et « l'homme paysan » en particulier, pendant au moins une génération, la soudure effective entre la révo lution coloniale et la révolution européenne et nord-américaine est absolument indispensable.
Fanon est pour le « choix d'un régime socialiste », mais qui à l'encontre du « socialisme » russe ou chinois basé SUI
« l'investissement humain », sorte de « véritable travail forcé » qui détermine une policière, doit être « tout entier tourné structure politique, bureaucratique vers l'ensemble du peuple, basé sur le principe que l'homme est le bien le plus précieux », qui permettra « d'aller plus vite et plus harmoniseuement, rendant de ce fait impossible cette caricature de société où quelques-uns détiennent l'ensemble des pouvoirs économiques et politiques au mépris de la totalité nationale ».
Ainsi le « Tiers-Monde » qui n'a pas à « choisir » « coûte que coûte » entre le socialisme et le capitalisme tels qu'ils ont été définis par des hommes de continents et d'époques différents », doit chercher sa propre « voie au socialisme » et son propre « humanisme ».
On voit dans quel schéma imprécis, On voit dans quel schéma imprecis, flou, ambigü, confond involontairement le socialisme de Marx, de Lénine, de Trotsky avec sa caricature bureaucratique stalinienne, Fanon esquisse sa soluesquisse sa solution qu'il veut « originale ». La confusion devient plus grande dans •la conclusion qui ramasse en quelque sorte les critiques que Fanon adresse au long de son livre à I« Europe » et à sa « culture » opposée en bloc au « Tiers-Monde », pris également en bloc.
« Le Tiers-Monde est aujourd'hui face de l'Europe comme une masse colossale dont le projet doit être d'essayer de résoudre les problèmes auxquels cette Europe n'a pas su apporter de solutions ».
« Mais alors, il importe de ne point parler rendement, de ne point parler intensification, ne point parler rythmes. Non, il ne s'agit pas de retour à la nature. Il s'agit très concrètement de ne pas tirer les hommes dans des directions qui les mutilent, de ne pas imposer au cerveau des rythmes qui rapidement l'oblitèrent et le détraquent. Il ne faut pas, sous prétexte de rattraper, bousculer l'homme, l'arracher de lui-même, de son intimité, le briser, le tuer ».
Tournant le dos à l'Europe, « il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf ».
Que l'Europe capitaliste ou stalinienne ne soit pas un exemple à imiter pour le « Tiers-Monde » c'est compréhensif et justifié. Les critiques « anti-européennes » de Fanon reflètent de puissants courants, des sentiments et des idées qui traversent actuellement tout le « Tiers-Monde » et dont il s'agit de prendre conscience et de tenir impérieusement compte. C'est là une forme de réaction négative devant l'impuissance qu'a montrée jusqu'ici le mouvement ouvrier européen à aider effectivement la révolution coloniale et à proposer sa propre solution, celle de la révolution socialiste authentique, qui évite la bureaucratisation stalinienne. Aussi longtemps que cette impuissance se maintiendra, il est quasiment fatal que « Tiers Monde » se détourne de la soudure nécessaire avec la révolution européenne et des pays capitalistes avancés en général, se cambre dans une attitude xénophobe, nationaliste exacerbée, et cherche « sa propre solution « originale ».
Voilà le langage qui les révolutionnaires authentiques à vision globale de la révolution mondiale, « coloniaux » ou « européens » doivent constamment tenir dans leurs partis respectifs, afin que la coupure de fait désastreuse actuelle entre la révolution coloniale et la révolution européenne. ne s'érige pas en théorie du « messianisme », « européen » ou « colonial ». Car le combat des « Damnés de la Terre » est commun aux prolétaires et paysans européens et coloniaux, et commun est leur salut effectif.
Fanon a écrit son livre en tant que testament politique destiné avant tout à prévenir une issue « bourguibiste » ou bureaucratique de la Révolution algérienne qu'il a passionnément adoptée et servie. Car cette révolution a commencé et s'est poursuivie comme une véritable entreprise de tout un peuple de « Damnés de la Terre » aspirant à un salut total, « à la terre », « au pain », « à la liberté et la dignité de l'homme ». Fanon est mort avant que cette révolution permanente n'entre dans sa phase plus particulièrement sociale, qui commence maintenant Et nul doute que les révolutionnaires algériens authentiques qui se regrouperont sur la plate-forme du socialisme révolu-
ITINÉ
L'auteur de ce petit volume, publié dans la collection des Editions de Minuit, consacrée à tant de problèmes posés par la Révolution algérienne, est un intellectuel révolutionnaire, les deux termes étant pris dans le sens le plus complet qu'ils peuvent avoir. Historien, Bonnaud est à présent enfermé à la prison des Baumettes, à Marseille, en raison de la lutte qu'il a menée dès le début contre la guerre d'Algérie. Ajoutons qu'il y est aussi victime d'une provocation policière montée pour mieux corser le dossier établi contre lui. Notre solidarité et notre amitié envers Robert Bonnaud ont à peine besoin d'être exprimées ici.
« Itinéraire » contient un article, « La paix des Nementchas », paru dans la revue Esprit, témoignage sur la guerre en Algérie, ainsi que des lettres écrites par Bonnaud, de 1956 — quand il fut rappelé à l'armée - jusqu'à décembre 1961, en prison. Et ces lettres constituent une sorte de recherche théorique sur les problèmes posés par la révolution coloniale et l'atitude du mouvement ouvrier européen face à celle-ci.
Inévitablement, Bonnaud est amené à traiter non des positions des directions traditionnelles qui ne soulèvent pas de grands particulierement d'une part, de réactions théoriques, mais, plus d'anciens militants désabusés, et, d'autre part, des courants de gauche. A ce sujet, on trouve dans son livre une démolition impitoyable de la « gauche respectueuse ».
Il écrit :
« L'épouvantail de Martinet (« la confusion des objectifs du nationalisme algérien et du socialisme français ») est la réalité même de la Révolution. »
La lutte du peuple algérien conduit au socialisme, même si ce n'était pas dit explicitement par le F.L.N. Il est vrai que l'on peut avoir quelque doute sur les objectifs du « socialisme français », en la personne de Thorez ou de Mollet en dépit de bien des affirmations.
Mais la pensée de Bonnaud et son orientation ne sont pas toujours claires. Il avait appartenu au P.C.F. avec lequel il rompit lors du 20e Congrès. Depuis
(1) Editions de Minuit, Paris.
NALE 63 tionnaire et démocratique qu'a esquissée Fanon, le théoricien jusqu'ici le plus accompli, le plus radical, du FLN, se réfé reront à lui et son livre afin d'honorer pleinement le message essentiel qu'il leur a transmis : ne pas trahir la révolution commencée, ne pas l'arrêter à mi-chemin, ne pas la compromettre dans « l'association » avec l'impérialisme, mais la continuer, l'approfondir, la parachever.
25 février 1962.
Michel Pablo RAIRE de Robert BONNAUD (1) lors, il n'est pas parvenu à se fixer, comme on peut le voir dans ses lettres. Il avait espéré tout d'abord que les actions d'avant-garde d'aide à la révolution algérienne - qui ont sans aucun doute joué un rôle de traitement de choc sur la société française et bousculé l'apathie dans laquelle les directions traîtresses voulaient maintenir la classe ouvrière -il avait espéré que ces actions polariseraient les masses autour de nouveaux groupements, de nouvelles directions; ceci ne s'étant pas produit, on sent chez lui une sorte de désespoir sur la classe ouvrière curopéenne ,sur le mouvement ouvrier européen, on sent chez lui une tendance du type exprimé par Fanon ou par Sartre. Ce n'est certes pas catégorique et surtout pas définitif, mais il n'y a pas de doute qu'il exprime ce qu'on constate chez plus d'un qui a été déçu par la faiblesse ou mieux la quasi inexistence de l'intervention de la classe ouvrière française en faveur de la Révolution algérienne, à savoir qu'il faut mettre une croIx sur le mouvement ouvrier européen et que le socialisme viendra d'ailleurs. Combien ne voient pas un retard de la révolution européenne, mais croient désormais à l'inexistence de celle-ci.
C'est là un grand problème - dont trouvera dans ce numéro une discussion dans la critique du livre de Fanon, dont la pensée sur ce point était beaucoup plus élaborée que celle de Bonnaud, qui tatonne et n'est sûr de pas grand chose en dehors de l'importance exceptionnelle de la révolution coloniale.
On peut espérer que, grâce aux événements qui commencent à sortir le mouvement ouvrier européen de l'apathie engendrée par la combinaison d'un boom économique extraordinaire et de la trahison des directions traditionnelles, Bonnaud et tous ceux qui se sont donnés corps et âme à la défense de la révolution coloniale, clarifieront leurs pensées et se retrouveront à nos côtés dans la lutte pour la formation de partis marxistes révolutionnaires de masse canahlos de conduire la classe ouvrière européenne, dans une nouvelle conjoncture, à la révolution prolétarienne et au socialisma.
P. F.
Toussaint-Louverture d'A. CESAIRE (*)
Quand Napoléon se remet entre les mains des Anglais les historiens bourgeois s'émeuvent, ils ne manquent pas de tracer un tableau pathétique de sa détention à Ste-Hélène et de l'humiliation du héros. Mais que cette détention est donc douce comparée à celle de Toussaint-Louverture que le même Napoléon avait fait enfermer au fort de Joux.. et si Toussaint était prisonnier, c'est qu'il avait eu confiance en la parole d'un général français... Cela, jusqu'ici peu de Français le connaissaient : l'histoire officielle ne s'était guère intéressée à la destinée de cet ancien esclave devenu dirigeant des Noirs de Saint-Domingue. Aujourd'hui la montée de la révolution coloniale ramène en premier plan Toussaint_Louverture, l'un des hommes qui luttèrent pour l'abolition de l'esclavage. Linteret de cette bio graphie va cependant bien au-delà. Son auteur, Aimé Cesaire, n'est pas seulement mn poete, cest un ancien membre du Parti communiste, le dirigeant actuel du Parti progressiste martiniquais. Les intellectuels marxistes noirs ne sont pas si nombreux pour ne pas examiner attentivement l'exposé de Césaire sur la première révolution anticolonialiste de l'Histoire. Car le livre, et c'est là un des mérites de Césaire, n'est pas seulement la biographie de Toussaint, c'est le déroule ment de toute la Révolution de SaintDomingue, une révolution coloniale type, et c'est aussi le reflet des idées de Ce saire sur la révolution coloniale actuelle.
La première qualité de Césaire c'est de restituer à Toussaint sa véritable dimension : non pas un nègre révolté, chef de bande, mais un chef militaire qui transforme des partisans en une armée organisée, un homme d'Etat qui tient compte de la situation internationale, al_ lié aux Espagnols, rallié aux Français, négociant avec les Anglais, mais n'oubliant pas son but : l'abolition de l'esclavage : enfin, un révolutionnaire qui saisit la váleur de la propagande et des idées. Quelle plus belle reponse peut-on trouver que celle qu'il fait à Bonaparte : « Ce n'est pas une liberté de circonstance, concédée à nous seuls que nous voulons. C'est l'adoption absolue du principe que tout homme ni rouge, ni noir ou blanc ne peut être la propriété de son semblable... Le Consul maintient l'esclavage à la Martinique et à Bourbon, nous serons esclaves quand il sera le plus fort ». Attachement aux principes et réalisme. Césaire nous montre les qualités de l'ancien esclave mais insiste sur le fait que le dirigeant de la révolution est porté en avant, que sa personnalité est forgée par la révolution. La transformation du cocher en général c'est la révolution coloniale même.
Rhum, sucre, café, cacao, indigo, ces richesses font de St-Domingue la plus importante des colonies françaises de la fin du XVIII' siècle. La prospérité de Nantes, de Bordeaux, de la grande bourgeoisie marchande lui est liée : laccumulation de capital est due à St-Domingue pour une large part. D'où l'importance pour les négociants et la bourgeoisie française dans son ensemble.
Mais dans l'ile même les contradictions sociales vont croissantes. Une multitude d'esclaves noirs fait valoir les plantations, ils sont 50.000 au début du siècle, plus de 600.000 à la veille de 1789.
De plus Césaire insiste sur le fait qu'il s'agit non pas d'une paysannerie classique, dispersée, émiettée, mais de vérita bles ouvriers de la terre, groupés en ateliers de 500 à 600, d'où le caractère de leur mouvement par la suite : non pas une Jacquerie mais une révolution.
Au-dessus, une véritable bourgeoisie de couleur, affranchis et mulâtres, environ 20.000 individus qui possèdent un tiers des terrés, un quart des esclaves et ont joué un rôle militaire pendant la guerre d'Amirique.
Enfin, l'aristocratie blanche, 25.000 personnes, qui ne forment d'ailleurs pas une masse homogène : les petits exploitants blancs ont disparu ; restent en présence les grands blancs propriétaires de plantations et les petits blancs, négociants, fonctionnaires, aventuriers, sans tortune tonciere mais les plus acharnés à prétendre à la supériorité sur l'homme de couleur.
Pendant tout le XVIII siècle, colons et négociants français sont divisés sur l'exclusif colonial : les négociants veulent maintenir un système qui leur permet de vendre cher, d'acheter bon marche; les colons veulent l'abolir. C'est cette lutte qui reprend en 1789 quand la royauté absolue est détruite en France. Césaire aurait dû se souvenir qu'en France li révolution débute par la « révolte nobiliaire ». Ainsi à St-Domingue la lutte pour l'indépendance commence par la révolte des colons mais peut-on dire que ces derniers sont « anticolonialistes » ? Alors il faudrait considérer la récente promulgation de la République en Afrique du Sud comme une manifestation de l'anticolonialisme afrikander ! Cette lutte n'a pas pour but de détruire l'oppression coloniale mais de réaliser un meilleur partage du profit colonial.
Donc voilà les blancs en révolte avec toutes les contradictions entre ceux qui veulent seulement une autonomie à l'égard de la bourgeoisie métropolitaine et ceux qui veulent s'en séparer; opposition aussi entre les « libéraux » qui veulent s'appuyer sur les mulâtres contre les nègres et les tenants de la suprématie blanche.
A côté, pendant longtemps, les mulâtres
(*) Présence africaine. éditeur, Paris.
se contentent de prier les colons blancs et les députés français de leur accorder les mêmes droits politiques : peine perdue ; les arguments des démocrates français (Robespierre, l'Abbé Grégoire...) qui veulent l'application des Droits de l'Homme, qui sentent qu'une entorse aux principes marquerait une défaite de la Révolution, les abominables concessions des mulâtres (« les mulâtres sont les garants de l'esclavage ») se heurtent aux pressions du « lobby » colonial, aux arguments des réactionnaires, aux intérêts des ports français et de la bourgeoisie. La question n'avance pas jusqu'à ce que les mulâtres emploient la force. Alors, et cela rappelle une histoire plus récente, les colons font, toujours avec retard, concessions nécessaires, et quand une majorité se dégage pour la paix voilà que les petits blancs, à qui la guerre offre une occasion de jouer . un rôle, prennent le pouvoir. Nul besoin d'insister sur leurs conceptions politiques : « étre juste envers les mulâtres en les exterminant... »
Finalement pour tenir tête aux blancs, les mulâtres doivent faire appel aux negres.
Depuis août 1791, une insurrection noire a éclaté à Saint-Domingue. Un moment les défaites amènent les chefs à faire une offre de soumission : les blancs exigent la remise des armes et emploient des termes inacceptables pour les esclaves révoltés. La révolte noire est donc obligée de continuer... Que d'occasions manquées comme diraient nos modernes libéraux ! Mais la similitude des situations à 150 ans de distance montre que ce n'est pas l'imbécillité de Mollet ou de Debré qui entraîne la lutte armée mais la logique même d'une situation coloniale et la dynamique de la révolution et de la contrerévolution.
Enfin, contre des colons ralliés royalistes et aux Anglais, les commissaires de la République française sont amenés à faire appel aux mulâtres puis aux esclaves et l'on aboutit enfin à l'abolition de l'esclavage par la Convention en février 1794, ce qui provoque d'ailleurs le ralliement des mulâtres aux Anglais.
Et puis voilà Toussaint dans la guerre révolutionnaire, puis au pouvoir et Césaire aborde les problèmes de la militarisation du travail, de la liaison avec les masses c'est-à-dire du rôle d'un parti (1)
Mais voici que Bonaparte entreprend la reconquête de l'ile. Toussaint doit traiter car il n'arrive pas à démasquer le néocolonialisme, proteste de son attachement à la France, à la République, il se refuse à prononcer le mot indépendance. Ainsi nous dit Césaire, il contribue à tromper le peuple et, ajoute Césaire, on ne peut demander de se battre sur des questions de procédure, il faut proposer au peuple un but simple et clair. On ne peut que féliciter l'écrivain de sa compréhension historique et souhaiter à l'homme politique d'appliquer ces principes dans son action quotidienne.
Nous devons faire cependant un reproche à l'historien. Aimé Césaire indique avec raison (p. 139) que l'abolition de
NALE 65 l'esclavage n'est pas due à un développement logique des idées de la Révolution mais à un rapport de force. Pourquoi Taut-il, alors qu'il nous montre si bien Ja dynamique des luttes sociales à Haïti, qu'il accorde tant de place aux débats parlementaires, discussions d'idées sans nous montrer les rapports de classe en france meme, a lepoque : la victoire de Barnave sur la question coloniale correspond à une période de réaction, d'écrasement du mouvement démocratique : l'expédition de Napoléon ne peut avoir lieu qu'après la défaite de la démocratie en France même. Nous l'avons vu, la guerre d'Algérie apparaît en transparence à travers les événements d'Haïti et l'on peut se demander si ce n'est pas l'inaction actuelle du mouvement ouvrier français qui amène Césaire à dresser un tel réquisitoire contre la Révolution française. La déclaration des Droits de l'homme est remplie d'hypocrisie tant que l'esclavage est maintenu mais en France même tous les pauvres ne sont-ils pas jugés inaptes à s'occuper des affaires publiques ? Les démocrates, Marat entre autres, ne dénoncent-ils pas ces faits? Marat, mais c'est la le seul anticolonialiste sous la Révolution, les autres sont au plus des antiracistes, des philanthropes, nous dit Césaire. Que l'on réfléchisse cependant au poids de l'Europe dans le monde d'abord, à l'importance réduite des colonies et l'on s'étonnera moins que les colonies aient tenu une place secondaire dans les préoccupations des révolutionnaires français. Ce qui, au contraire, est exemplaire c'est le fait que les masses populaires françaises reconnaissent spontanément dans la dynamique de leur combat, les esclaves noirs comme leurs alliés contre les mêmes ennemis : comment expliquer autrement les louanges du Père Duchesne après l'abolition de l'esclavage ? Et soulignons qu'il ne s'agit pas seulement de discours comme savent si bien en faire les leaders du P.C.F. mais d'une alliance effective dans l'action révolutionnaire (2).
Le vrai sujet de méditation pour les militants ouvriers c'est le recul dû au stalinisme et à l'opportunisme thorézien sur ces questions. « Une véritable union
(1) Dans sa préface, C. A. Julien, qui n'est pourtant pas un stalinien, justifie la militarisation et la caporalisation du travail, dues « à la nécessité ». Césaire a une position tout à fait juste, il condamne les sacrifices imposés bureaucratiquement aux masses : «Il ne suffit pas que le mot d'ordre soit juste.. il faut réussir a le faire vivre dans la conscience des masses».
(2) Cf. le n° 100 de La Pensée. J. Bruhat rappelle les prises de position dès les cahiers de doléances et cite le texte d'un colon arrivé en France en mai 1794, Félix Carpeau: « Il n'y avait qu'un cri contre eux (les colons) dans les auberges, chez les particuliers, dans les carrefours, sur les places publiques, partout je trouvai la même prévention et la même virulence de propos contre les colons. Prévention ! C'est tron peu dire. c'était une haine bien prononcée...». Rappelons aussi qu'en Prairial, un des dirigeants le noir Delorme, tombera aux côtés de seg frères sans-culottes contre la réaction thermidorienne.
française », « des liens entre l'Algérie et la France » alors que Marat, lui, proclamait le « droit qu'ont les colonies de secouer le joug tyrannique de la métropole » et ajoutait « pour secouer le joug cruel et honteux, sous lequel ils gémissent, ils sont autorisés à employer tous les moyens possibles, la mort même, dussent-ils être réduits à massacrer jusqu'au dernier leurs oppresseurs ».
L'œuvre parue aux éditions Présence Africaine offre, par rapport à l'édition antérieure (Club français du livre) un élargissement vers l'histoire des Antilles, un approfondissement des questions politiques et théoriques. La préface de C.A. Julien insiste sur la possibilité d'un Commonwealth français. Bien que Césaire en regrette lui aussi la non réalisation, après lecture nous pouvons affirmer que cette œuvre marque le dépassement de cette idée. D'autre part, Julien fait remarquer que l'émancipation sociale n'est pas encore réalisée à Haïti, 150 ans après l'indépendance. Celle-ci ne suffit donc pas : un Noir peut aussi opprimer d'autres Noirs. Césaire se refusera-t-il à aborder ce problème et à dépasser la question de négritude sur laquelle il s'est replié depuis quelques années ? Marc.
Souvenirs d'un révolutionnaire juif, de Hersch Mendel (*)
Avec ses Mémoires l'ouvrier révolutionnaire Hersch Mendel dresse un monument au prolétariat juif de Pologne qui a été détruit impuissant et sans armes dans les fours d'Hitler et après la lutte héroïque sous les décombres du ghetto de Varsovie.
Un demi-siècle d'histoire et de lutte du mouvement ouvrier avec tous ses courants rants idéologiques jusqu'au trotskysme depuis le rétormisme socialiste en passant par l'anarchie et le bolchevisme, se trouve incarné dans cette épopée personnelle d'un révolutionnaire.
La révolution de 1905 éveille chez ce jeune ouvrier juit qui, sans elle, ecrit-li, serait tombé dans les bas-tonds criminels où il avait été élevé, la conscience de la mission historique de sa classe. A partir de ce moment il devient un participant actif et un organisateur de ses luttes. Manifestations, arrestations, grève de faim, émigration dans le Paris d'avant la première guerre mondiale, discussions et conflits dans le monde d'idées de lémigration, participation au soulèvement d'Octobre à Moscou, entrée dans l'Armée rouge, retour à Varsovie pour y préparer un soulèvement sur les arrières de Pilsudsky lors de l'avance de l'Armée rouge, condamnation à mort, organisation des paysans de Russie blanche contre l'oppression polonaise, organisation de la partie juive du P.C. polonais, établissement d'une école de cadres à Moscou, rupture avec le stalinisme. participation à la fremation de l'Opposition dans le P.C. polonais, nouvelle émigration devant une menace de mort de la part des staliniens, partıcipation à la fondation de la IVe Internatio nale. Chacune de ces étapes se trouve remplie de tragédies personnelles : mort des parents et de la sœur d'Hersch Mendel par suite de famine, plus tard extermination de sa femme, une ouvrière révolutionnaire, à Auschwitz. Et cependant ces Mémoires ne contiennent pas la moindre note d'autocompassion, mais une sorte de distanciation ironique, critique, des hommes et des événements, y compris ceux dans lesquels il joue un rôle heroique.
Hersch Mendel vit aujourd'hui en Israël. L'amère déception provoquée par la dégénérescence stalinienne, l'extermination de la classe ouvrière juive en Pologne, la destruction de ce terrain où Hersch Mendel puisait sa force, ont trou›lé sa vie politique. Il ne voit pas la grande perspective qui s'ouvre pour le mouvement communiste dans la période post-stalinienne, et il cherche dans le mouvement ouvrier sioniste d'Israël un ersatz pour la classe ouvrière juive de Pologne anéantie. Bien plus que ses conceptions d'aujourd'hui qu'il est impossible de partager, c'est sa vie d'ouvrier révolutionnaire juif qui restera comme exemple et témoignage montrant comment l'étincelle de la conscience socialiste peut élever l'homme des plus basses profondeurs aux sommets de l'esprit humain.
L'ironie de l'histoire veut que la même tradition de sacrifice, de fidélité à l'idéal, de résolution dans l'action malgré la plus grande misère matérielle, qui fut présentée par la classe ouvrière juive dont le sang, comme Lénine l'a dit, « graissa les roues de la révolution », sont aujourd'hui devenues l'héritage de la Révolution arabe. Mais l'ironie de l'histoire veut aussi que cette idée raciste des nazis, dont les Juifs de Pologne ont été les victimes, se trouve combattue par l'action révolutionnaire du monde de couleur à qui Hitler attribuait le même signe d'infériorité. La victoire de la révolution coloniale est dans ce sens une victoire posthume du prolétariat juif de Pologne. Nous espérons qu'Hersch Mendel un jour partagera cette conception avec nous.
Mentionnons enfin que, pour ce livre d'Hersch Mendel, Isaac Deutscher qui a connu Hersch Mendel et les milieux décrits par celui-ci a écrit une préface qui appartient aux meilleures pages de critique littéraire marxiste.
(*) Paru en langue yiddisch, Editions J. L. Perez à Tel Aviv (1959).