Cher Camarade Fidel Castro, Chers Camarades du Mouvement du 26 Juillet,
Je vous écris de la cellule de ma prison, je me trouve enfermé depuis 13 mois déjà, en attendant le verdict du Tribunal Santen et eugen nuces touse sax qu vient juger mon camarade Sal tous deux pour des activités « criminelles » en faveur du F.L.N. et de la Révolution algérienne.
J'ai eu l'immense plaisir de lire récemment ici même, coup sur coup, l'admirable livre de W. Mills « Listen Yankee » et celui de L. Huberman et P. M. Sweezy « Cuba, anatomy of a Revolution »,
Je trouve significatif que les meilleurs ouvrages jusqu'ici la Révolution cubaine, soient écrits par des yankees. C'est, à mon avis, une preuve supplémentaire du sens historique de la Révolution cubaine, déjà très bien saisi par quelques intellectuels de la gauche libérale ou socialisante des Etats-Unis: d'être non seulement le début de la Révolution socialiste latino-américaine, mais, historiquement parlant, de la Révolution socialiste panaméricaine tout court. Ce qui donne déjà toute la mesure de l'immense signification et portée de la Révolution cubaine.
L'organisation de la IV* Internationale fut des premières à saisir la dynamique de la lutte et de la victoire remportée par l'héroïque mouvement du 26 Juillet sur Batista, à suivre, à comprendre, à saluer, chaque étape successive de la Révolution socialiste permanente cubaine. Faire connaître et défendre la Révolution cubaine parmi les masses travailleuses du moni en travail ps la moranuliens et entier, et, plus nord-américains, fut et reste, pour la IVe Internationale, une tâche primordiale à laquelle nos militants se sont attachés de bonne heure avec toute leur ardente énergie révolutionnaire. Ce qui me permet de vous parler à cœur ouvert en tant que membre d'une organisation historiquement préparée par ses idées et ses luttes à comprendre aisément et à fond la Révolution cubaine, et dévouée totalement, inconditionnellement, à défendre les armes à la main, contre la réaction et l'impérialisme, cette révolution.
Par tout ce que j'ai pu connaître avant mon arrestation sur vous-même et votre mouvement du 26 Juillet, sur la manière dont vous avez su mener la lutte héroïque contre la sanglante dictature de Batista, sur les premières réalisations de la révolution, et par tout ce que j'ai Du suivre sur la marche de la révolution depuis mon arrestation, je suis arrivé à la conviction que nous avons affaire à une direction socialiste révolutionnaire d'une qualité intellectuelle et pratique supérieure. Par tout ce que vous avez fait jusqu'ici et taltes actuellement, vous appartenez de facto à la lignée des grands révolutionnaires, qui ont su découvrir, assimiler, interpréter et développer le marxisme de manière créatrice et profondément révolutionnaire, comme Rosa Luxembourg, comme Lénine, comme : Léon Trotsky, comme, dans certains domaines, les révolutionnaires yougoslaves et chinois.
Car le marxisme, n'est-ce pas, n'est pas la sèche et schématique codification des dogmes et des citations des classiques interprétés de façon opportuniste ou simplement stupide par ceux qui, une fois au pouvoir. institutionalisent le marxisme, afin de justifier toutes les pratiques de l'Etat et les intérêts de la caste bureaucratique qu'ils forment, comme ce fut le cas pour Staline et le stalinisme. Le marxisme est doctrine souple et ouverte de connaissance sociale réelle et d'actien révolutionnaire orientée vers le socialisme et le communisme, qui ne saurait exclure aucune vérité acquise dans n'importe quel domaine et qui se nourrit constamment de l'apport créateur de la pratique révolutionnaire, éternellement nouvelle et unique.
Personnellement, j'ai beaucoup admiré et apprécié la manière révolutionnaire, directe, fraîche et anti-dogmatique, souvent originale, avec laquelle vous avez abordé et résolu des questions importantes, fondamentales de la lutte pour le Pouvoir et du Pouvoir. C'est là la voie du véritable marxisme créateur.
La manière dont vous avez engagé la lutte armée contre Batista en vous anpuyant sur la paysannerie pauvre, la compréhension profonde que VOuS aver montrée dans la formation de l'armée des partisans, sa liaison intime, sa fusion avec les masses révolutionnaires paysannes est importance pour toule l'Amérique latine. Cette vaincre des préjugés schématiques et sectaires existant encore dans les rangs des marxistes révolutionnaires, sous-estimant pratiquement l'importance capitale de l'organisation de la guerrilla basée sur la paysannerie révolutionnaire, afin d'initier la lutte armée contre la réaction pro-impérialiste, d'épauler à chaque étape cette lutte, de stimuler, d'activer le prolétariat des villes et de le souder à la paysannerie révolutionnaire. C'est dans l'audace extrême que vous avez démontré dans ce domaine, en misant à très juste titre sur le soutien, l'énergie de la paysannerie révolutionnaire, que réside un des ensei- gnements fondamentaux de la Révolution cubaine pour toute l'Amérique latine.
Fusse cet exemple reorienter les forces révolutionnaires en Amérique latine, dont certaines au moins, soumises à l'influence des Partis communistes, se perdent dans des manœuvres opportunistes sans fin à la recherche d'une hypothétique « bourgeoisie nationale » soi-disant « révolutionnaire », comptent sur son alliance et même sur sa direction, au lieu de découvrir la force révolutionnaire immense de la paysannerie pauvre ou sans terre de leur pays, se baser sur elle, et rejetant résolument leur pusillanimité indigne, se lancer ardemment, avec une audace extrême, dans la véritable organisation et action révolutionnaire, y comprise sous la forme de la lutte armée de guerrillas.
Une telle orientation signifie tout d'abord que le socialisme s'avèrera payant immédiatement pour les masses paysannes et ouvrières de Cuba, élevant dès maintenant, aussi modestement que ce soit, mais constamment, leur niveau de vie, au lieu de sacrifier la génération active présente à une génération tuture. Cela signifie également qu'on bâtira une économie harmonieuse, qui évitera le décalage énorme, constaté encore actuellement en URSS, entre l'industrie - l'industrie lourde en particulier — et l'agriculture.
Des rapports justes entre le développement réciproque de l'industrie lourde, de Lindustrie legere, de l'agriculture, signifient non seulement un développement politique sain du pays, par l'élévation constante du niveau de vie des masses, au pays paravann mais également un développement économique sain du pays, en évitant les dittérents « goulots d'étranglement » de l'une ou de l'autre des branches de l'économie, a une etape ulterieure, et leurs conséquences politico-economiques muluples.
Le fait que vous semblez avoir saisi à fond l'importance d'un tel développement économique pour Cuba peut s'avérer d'un intérêt vital pour l'évolution du régime issu de la Révolution.
Non moins importante est la solution donnee a la question agraire, particulerement avec la création et le fonctionnement des coopératives. J'ai noté le fait, très significatif à mon avis, que les travailleurs agricoles de la coopérative conSiderent etre membres de celle-ci, participant enectivement a son organisation et à sa gestion, et ayant à partager entre eux une partie du surplus créé par l'entreprise. Veiller à ce que partout les travailleurs et les producteurs directs aient de plus en plus à organiser et à gérer l'économie nationalisée et planifiée du pays, et ne se considèrent pas comme de simples ouvriers au service d'un Etat abstrait et bureaucratique, c'est là une question politico-économique capitale pour l'évolution future du régime.
J'ai pris également bonne note de ce que W. Mills affirme dans son livre concernant vos préoccupations et vos conceptions pour la structure et le fonctionnement de l'Etat et de la démocratie socialiste, pour la liberté et l'épanouissement de la culture, la lutte contre l'analphabétisme, l'éducation des enfants, etc. Tout cela, dans les grandes lignes de l'esquisse, paraît juste, souvent excellent, conforme aux meilleures traditions de la pensée Ibératrice du marxisme révolutionnaire authentique.
On peut, naturellement, de ce qui s'ébauche actuellement comme conception et premières réalisations, conjecturer que la Révolution cubaine ne tardera pas à trouver l'équilibre juste entre les nécessités d'une vie familiale et privée, et l'intégration nécessaire dans la vie collective sociale active, à libérer effectivement femme des travaux domestiques abrutissants, à planifier les naissances, à améliorer même la qualité de la matière hu-
La marche victorieuse de
Maestra à la Havane de la cubaine est, à plus d'un titre, significative. Comme dans la la
Sierra
Révolution hautement marche générale de la révolution socialiste à notre époque, les schémas marxistes classiques se trouvent renversés, la révolution proles peuples coloniaux et semi-coloniaux, gressant de la périphérie, composée par vers le centre occupé par les pays capitalistes avances et la citadelle imperialiste des Etats-Unis en dernier lieu, de même dans nombre de pays la révolution prolétarienne et socialiste peut commencer et progresser appuyée pour toute une période essentiellement sur l'aile de la paysannerie révolutionnaire qui stimule épaule la lutte du prolétariat dans les villes où réside la force principale, mieux organisée, de l'ennemi.
Certes les particularités de chaque pays influent sur le développement de la révolution et lui impriment un cachet unique, quant à la maniere, entre autres, de souder la lutte dans les campagnes et les villes. Mais le particulier ne se détache en tant que tel que sur le fond du général, dont la Révolution cubaine est un exemple, au moins pour toute une série de pays soumis à l'impérialisme, à structure ce classe et particularites géographiques analogues.
Personnellement, j'ai également beaucoup apprécié la manière que vous avez employée pour aborder les problèmes de la reconstruction économique et sociale du pays, après quelques étapes initiales nécessaires. Je fais allusion plus particulièrement à l'orientation que vous avez imprimée à l'économie, et la solution donnée à la question agraire. S'il est exact, comme W. Mills l'affirme ainsi que tant d'autres, que vous ne rêvez pas du tout d'une économie cubaine autarcique, unilatéralement basée pour tout une longue période sur le développement prioritaire et quasi absolu de l'industrie lourde, mais d'une économie largement ouverte aux possibilités du marché mondial et basée sur des rapports justes et harmonieux entre l'industrie lourde, l'industrie légère, l'agriculture,. vous êtes parfaitement sur la bonne voie. Cette question a une importance capitale, y compris pour l'évolution politique du régime de la révolution.
maine par un eugénisme souple et de plus en plus volontairement accepté, à libérer la recherche artistique et scientitique de toute entrave étatique bureaucratique et de tout préjugé.
Tout cela viendra par étapes, à travers des tâtonnements, des erreurs même, des détours et d'éventuels retours en arrière — car la construction du socialisme n'est donnée, n'est codifiée dans aucun livre — au fur et à mesure que s'élèvera le niveau matériel et culturel des masses, et pourvu que l'Etat ne se sclérose pas dans le bureaucratisme. C'est sur ce dernier aspect du problème que je me permets d'insister davantage.
Doter l'Etat d'une structure vraiment démocratique et éviter que les déformations bureaucratiques, jusqu'à un certain point inévitables pendant une longue période de transition, deviennent prépondérantes, voilà le problème crucial auquel a à faire face toute révolution limitée à un seul pays, après la conquête du pouvoir et les changements fondamentaux survenus dans l'ancienne structure économique et sociale du pays.
La Révolution cubaine est encore dirigée d'en haut par les hommes de l'armée révolutionnaire qui a conquis le pouvoir. C'est là une situation jusqu'à maintenant unique dans l'Histoire, où la prise du pouvoir et le début de la révolution par essence prolétarienne et socialiste est ac. complie en l'absence d'un parti marxiste révolutionnaire et des institutions soviétiques (Conseils). Il faut, peut-être, voir en cela la manifestation d'une nouvelle dynamique de la révolution socialiste mondiale à notre époque, résultat du nouveau rapport des forces établi mondialement. Au rôle du Parti s'est substitué à Cuba l'armée révolutionnaire, Ces Insens, deverents organistes sols rôle de la lutte et depuis.
Mais, maintenant, il s'agit de codifier en quelque sorte la structure du nouvel appareil d'Etat révolutionnaire. Il faut certainement un Parti et il faut une structure de l'Etat basée sur des Conseils c'est-à-dire des organismes élus par les masses qui détiennent un réel pouvoir •exécutif et législatif. La forme de ces organismes sera dictée par l'expérience particulière de chaque révolution, et les particularités de chaque situation.
Il paraît que vous êtes déjà engagés dans la création d'un parti politique unique, dont l'ossature est tout naturellement composée par le mouvement historique du 26 Juillet et l'armée révolutionnaire qui a remporté la victoire. C'est là un très grand pas en avant dans la consolidation et le fonctionnement du régime révolutionnaire.
Que sera ce Parti et quel sera son rôle? Je présume qu'il s'agira en définitive d'un grand parti marxiste révolutionnaire, profondément démocratique, comme fut celui des bolchéviks au temps de Lénine. Dans la mesure où ce parti sera effectivement tel, permettant dans son sein la libre confrontation des tendances idéologiques, comme au temps de Lénine, il jouira de la confiance illimitée de la grande majorité des masses, et peut s'avérer de facto, pratiquement, comme le seul parti viable, le parti unique. Dans ce cas, leventuelle lutte des tendances démocra tiques dans son sein sera, en définitive, le reflet des intérêts et aspirations des différentes couches des masses travailleuses.
Mais, pour que ce monopole politique de fait soit justifié par la seule confiance libre des masses à ce parti et non par la contrainte bureaucratique de l'Etat, il faudra bientôt proclamer le droit à l'existence de tout parti qui se place dans le cadre de la Constitution socialiste du pays et adhère aux conquêtes économiques, politiques et sociales fondamentales de la révolution. Ce droit à l'existence éventuelle d'autres partis ainsi définis, est la clef pour le développement d'une véritable démocratie socialiste. Car non seulement ce droit illustre le caractère justifié par la confiance libre accordée à l'éventuel parti unique, mais aussi le caractère vraiment démocratique des organismes élus par les masses qui constitueront la structure du nouvel appareil d'Etat.
Dans de tels organismes, Conseils, Arsemblée Nationale, etc., il ne peut y avoir de véritable démocratie socialiste, si on v interdit le jeu libre des tendances politiques différentes, non seulement locales, mais éventuellement avec droit de s'organiser y compris sur le plan nationa' Sans vie politique libre, il n'y a ni parti politique, ni organismes politiques d'Etat Mais qui VIe politique libre, dit confrontation libre des diverses tendances politiques.
Le plus grand danger qui guette la révolution après la prise du pouvoir, surtout dans les pays à bas niveau matériel et culturel, est celui de la bureaucratisation rapide du parti révolutionnaire et de l'Etat.
ans des cas d'urgence extrême, quan a révolution est assailie de toutes part par ses ennemis, on peut concevoir que le régime révolutionnaire issu de la prise du pouvoir et non encore consolidé, se voit acculé à suspendre, pour un temps aussi court que possible, le fonctionne ment normal de la démocratie socialiste et à se réduire à la dictature en réalité du parti sur les masses, et même de la direction du parti, sur le parti et les masses. Car l'alternative pratique serait dans ce cas de voir périr la Révolution. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre ce qui s'est passé en Union soviétique lors de la guerre civile et de l'intervention impérialiste. C'est dans ce sens que Lénine et Trotsky ont justifié envers leur propre conscience certaines mesures. qu'ils ont toujours considérées à la fois comme exceptionnelles, anormales et éphémères.
Pour cette raison, Je ne saurais etre d'accord avec certanes conclusions que tire de cette expérience Isaac Deutsche" dans sa biographie de Léon Trotsky, ou-
QUATRIEME vrage par ailleurs de tres grande valeur, et que je souhaite que vous ayez étudie avec toute l'attention qu'il mérite. Ni Lénine, ni Trotsky n'ont jamais théorisé certairies pratiques carrément antidémocratiques auxquelles le régime, placé dans des conditions exceptionnelles, absolument exceptionnelles, s'est vu obligé de recourir et n'ont jamais renié la conception qu'ils avaient de la démocratie dans le parti et l'Etat prolétarien et socialiste, développée dans leurs ouvrages.
dès le début avec une extrême vigueur Pour éviter que le régime issu de la révo lution ne dégénère en dictature bonapartiste de la bureaucratie sur les masses, à travers la dictature du parti unique, et même la dictature de la direction de ce parti sur le parti et sur les masses.
Un tel processus n'est nullement inévitable et on ne saurait faire plus grande offense à la doctrine socialiste, et au socialisme, que d'affirmer, sous divers prétextes, le contraire. Il faut donc penser et veiller dès maintenant à toutes les mesures capables de préserver le caractère démocratique du parti révolutionnaire, et de l'Etat issu de la révolution.
Les déformations bureaucratiques sont inévitables pendant toute la période de transition, de pénurie matérielle et de bas niveau culturel des masses. Mais il est possible de lutter efficacement contre ces derormations, en evitant qu'elles envahissent et dominent le corps de l'Etat, au moyen d'une véritable démocratie socialiste. Personnellement, je suis arrivé depuis longtemps à la conclusion que si, pendant la période cruciale qui suit la prise du pouvoir, il est quasiment inévitable que le parti révolutionnaire assume directement le pouvoir en collaboration étroite avec les organismes élus des masses, il faut très sérieusement envisager le moment où le parti, en tant que tel, se distingue nettement de l'appareil de | Etat et du gouvernement, dès que le pouvoir se consolide, et que, par contre, le danger de la bureaucratisation devient évdent et grand. Le parti doit avoir avant tout le souci de rester la conscience politique et ideologique des masses et de la Revoix, u, fiant bute la toute parol révolution, fixé inébranlablement aux buts rir, intransigeant, par rapport aux principes, disant toujours la vérité totale aux masses. En tant que tel, le parti ne saurait se confondre avec l'Etat bureaucratiquement déformé, quoique, en dernière analyse, celui-ci reste un Etat ouvrier, issu de la révolution, et defendant les bases économiques et sociales de cette révolution.
La politique de l'Etat, par sa nature, ne peut être qu'empirique, composant avec les problèmes du jour, pleine de compromis, de retraites, usant d'un langage conventionnel dans ses rapports, par parti Dolitique souvent opportuniste. Le exemple, avec les autres. Etats, au fond une souvent
One saurait se subordonner à cette politique, la rendre complètement sienne, théorisererves et critiques, et surtout la sans réserves et critiques, et surtout la comme l'exégèse authentique pratique de la théorie socialiste et du socialisme. En empruntant cette voie comme le fit Staline en URSS, on liquide en realite le parti dans letat, on vulgarise le marxisme au point de le rendre me connaissable, on trompe eifrontément les masses. Il est possible et salutaire d'er visager que le parti puisse prendre ses distances, tout comme les syndicats, par rapport a l'Etat ouvrier et rester en étroit contact avec les masses et leurs organismes démocratiques élus, sur lesquels doit
Lénine et Trotsky, posteriori certaines ont ouvertement dit provisoires, mesures loin de théoriser a pratiques de l'Etat, qu'il s'agissait là de exceptionnelles, et même de reculs, rendus certes nécessaires, mais non moins contraires au sens profond de la dictature du prolétariat, de la démocratie socialiste, du socialisme. Et c'est encore Lénine, il ne faut pas l'oublier, qui fut le premier à prendre conscience des déformations bureaucratiques de l'Etat, du danger extrême de la bureaucratie, et à entamer de bonne heure la lutte contre ce danger et les hommes qui l'incarnaient dans le Parti, Staline en tête.
Certes, seule l'élévation substantielle du niveau matériel et culturel des masses est, à la longue, un remède efficace conla sclérose et la dégénérescence bureaucratique même de l'Etat issu de la révolution. D'où l'importance extrême d'une politique économique juste orientée dès le début vers l'amélioration constante du niveau de vie des masses et qui évite de rejeter la paysannerie dans une opposition obstinée au régime. Ce qui fut le cas en URSS avec la disproportion criante entre l'industrie lourde et l'industrie légère et la collectivisation brutale et forcée des années 30, et en l'absence d'un marché capable de satisfaire à bas prix les besoins des paysans. Ce qui fut également le cas dans les autres « Démocraties Populaires » européennes - à l'exception de la Yougoslavie — qui ont trop retardé le développement de l'industrie légère et ont procédé à des expériences, chaque fois vouées à l'échec, de collectivisation forcée de lagriculture, sans que les bases techniques et économiques existent encore.
Certes, les destructions et la désorganisation qui résultent de la guerre civile, le blocus économique décrété par l'impérialisme, les dépenses militaires, peuvent amener un développement déséquilibré de l'économie, et imposer à l'industrialisation et à l'équipement du pays, un fardeau bien lourd sur les masses paysannes et ouvrières. Mais ce qui n'est pas permis c'est d'aggraver les conditions objectives éventuellement défavorables pour la reconstruction socialiste, par les erreurs et les gaspillages énormes d'une bureaucratie qui tend à se développer inévitablement dans un climat de pénurie matérielle, et en l'absence d'un contrôle effectif des masses sur l'appareil d'Etat, de plus en plus distinct de ces dernières. . danger C'est ce danger qu'il s'agit de combattre
QUAT se baser l'Etat, pour contrôler précisement avec laide des masses plus etricacement cet Etat. Dans un tel cas, la retraite du gouvernement des principaux dirigeants du parti, qui constituent son capital moral suprème, ainsi que celui du pays tout entier, peut énormément encourager les masses dans leur apprentissage du contrôle et de la gestion de l'Etat ouvrier.
Quant aux organismes des masses sur lesquels doit se baser le nouvel appareil d'Etat, on ne saurait les définir arbitrairement. Ils vont se former selon les particularités de chaque révolution et de chaque pays. Mais, dans leur essence, ils ne sauraient être que des organismes démocratiquement élus, genre de Conseils, ou d'Assemblées, ou une combinaison des deux formes, ouverts à tous les citoyens, et, si possible, à tour de rôle, afin que le plus grand nombre possible de citoyens fasse l'apprentissage du contrôle et de la gestion de l'Etat.
J'ai été personnellement frappé en étudiant dans ma prison la Constitution d'Athènes d'Aristote, de plusieurs traits d'essence profondément démocratique, qui caractérisaient la démocratie athénienne au IVe siècle avant notre ère. Certes, cette démocratie était basée sur l'esclavage, et se limitait au nombre des citoyens libres. Mais ce qui compte, c'est comment elle fonctionnait pour ce nombre, notre époque étant celle qui remplace les esclaves par des machines. Ce qui frappe dans ce fonctionnement, c'est l'institution de l'Assemblée du Peuple, le très grand nombre de citoyens faisant partie du conseil de la Ville, et des Tribunaux, le tirage au sort parmi les citovens de la plupart des fonctions administratives. Sans copier des institutions anciennes, l'exemple de la démocratie athénienne n'étant nullement unique dans l'histoire, la démocratie socialiste ne saurait justifier son essence profonde, si elle n'arrivait à s'exprimer, non pas dans un Etat bureaucratique abstrait, éloigné des probureaucratique ducteurs et des citoyens, mais dans masse organisée de ces derniers en Etat.
Les réalisations jusqu'ici de la révoluton cubaine, la qualité et l'esprit critique de sa direction, permettent les meilleurs espoirs également sur le plan de la lutte contre la bureaucratisation et la bureaucratie. Le cadre national de la Révolution cubaine est celui d'un petit pays encore insuffisamment développé. Mais son retentissement est mondial, et paruculièrement décisif pour l'Amérique latine, et même pour l'Amérique du Nord.
La Révolution cubaine bénéficie de plusieurs avantages. Elle vaincu sans connaître — au moins sur une échelle comparable - les dévastations et les destructions causées par la guerre impérialiste, qui ont marqué la Révolution d'Octobre, et d'autres révolutions depuis. Par le fait de l'existence et de la puissance de l'URSS et des autres Etats ouvriers et de toute une pléiade de pays affranchis de l'impérialisme en Afrique et en Asie en particulier, le blocus économique de l'impérialisme ne peut avoir sa rigidité d'antan. L'aide économique provenant de ces pays, y compris l'aide militaire promise en particulier par l'URSS et la Chine, s'est déjà avérée d'une importance capitale pour la consolidation et la survie de la Révolution cubaine. Celle-ci bénéficie, d'autre part, de la proximité du pays, avec la haute technique et la haute culture technologique des Etats-Unis, qui sont un facteur non négligeable pour la culture générale des masses cubaines.
Ainsi, dès le départ, la Révolution cubaine se place, du point de vue des possibilités matérielles et dispositions culturelles, sur un niveau élévé et prometteur. C'est à sa direction qu'incombe la tâche historique immense de faire fructifier au mieux ce capital, au profit aussi bien des masses cubaines qu'internationales.
Vous êtes parfaitement conscients — cela se voit à plus d'une manifestation -de la valeur éducative immense de chacune de vos paroles, de vos gestes, de vos actes. Vous avez en cela parfaitement raison. Qu'il s'agisse de l'orientation de l'économie, de la solution du problème agraire, des institutions nouvelles de l'Etat, du fonctionnement de la démocratie socialiste, de la manière de concevoir la liberté de la culture, de l'architecture des maisons et des villes, du traitement des prisonniers, enfin jusqu'au plus petit détail, vos paroles et vos actes sont passionnément suivis non seulement par les masses de Cuba, mais par des masses de plus en plus immenses des continents américains et du monde entier.
C'est en cela que réside également votre responsabilité suprême devant l'Histoire. . Chaque pas progressif de la Révolution cubaine, dans n'importe quel do maine, a un immense retentissement mondial.
Jai mentionné au début de cette lettre que, historiquement parlant, la Révolution cubaine signifie, à mon avis, le début de la Révolution, non seulement latinoamiricaine, mais également nord-améri caine. Je crois fermement que les remous révolutionnaires provoqués par la victoire, existence et la consolidation de la Revolution cubaine, tout d'abord parmi les masses de la minorité noire des EtatsUnis, des travailleurs porto-ricains et autres latino-américains émigrés Etats-Unis, les couches des ouvriers pauvres, et les larges milieux de la jeunesse et de l'intelligentsia des Etats-Unis, sont déjà profonds et iront en s'amplifiant. Cuba a été en quelque sorte territoire périphérique des Etats-Unis et s'avère maintenant être également son ta lon d'Achille. La Révolution cubaine est déjà très populaire dans la minorité nègre des Etats-Unis, qui est le principal ferment et la force la plus radicale de la future révolution socialiste dans ce pays.
Certes, c'est des Etats-Unis que vient et que viendra à l'avenir Je principal danger pour la Révolution cubaine. L'invasion avortée en mai dernier l'a clairement démontré. L'impérialisme yankee a déjà saisi, avec son instinct aigu de conservation, la portée révolutionnaire immense de l'exemple cubain pour l'Amérique latine, réservoir numéro 1 de la puissance actuelle de cet impérialisme, et même, à la longue, pour son propre pays. Il a, d'autre part, compris que l'installation dans son voisinage immédiat, littéralement « dans la gueule du loup », du premier Etat ouvrier dans son hémisphère, est à la fois un affront insupportable à son arrogante hégémonie, et une manifestation éclatante du nouveau rapport de force établi sur l'arène mondiale. D'où sa détermination de tout faire pour enrayer les progrès inévitables de la Révolution cubaine et, si possible, pour la détruire.
La consolidation et la survie de la Révolution cubaine seraient le signe le plus éloquent du déclin définitif de l'impérialisme yankee, et de son impuissance avouée devant le nouveau rapport des forces mondiales. Pour cette raison, il faut s'attendre à des tentatives inlassables de sa part d'affaiblir et d'abattre par tous les moyens la Révolution cubaine. On éprouvera dans ce domaine ce que valent réellement les promesses données par les actuels dirigeants du Kremlin, d'aider, y compris militairement, Cuba attaquée par l'impérialisme. Dans le passé, du temps de Staline, le Kremlin n'a pas hésité à lâcher nombre de révolutions, à se servir d'elles pour les intérêts momentanés de la diplomatie soviétique et de la caste bureaucratique au pouvoir en URSS, à les trahir carrément. Ce fut le cas en particulier avec la Révolution espagnole de 1936-1939, les révolutions grecque, yougoslave et même chinoise, durant et après la dernière guerre. Car, comme vous le savez, les Révolutions yougoslave et chinoise n'ont vaincu en réalité que dans la mesure où leurs directions ont heureusement passé outre les conseils et directives de Staline.
Depuis un certain temps déjà, le Kremlin vient d'adopter une attitude plus militante envers l'impérialisme, plus positive envers les peuples coloniaux et leurs luttes libératrices. C'est là un événement d'importance historique et qu'il faudrait saluer de tout cœur si cette tendance se consolidait. Que ce soit le reflet de la puissance montante de l'URSS, du nouveau rapport des forces établi mondialement, ou de l'antagonisme qui oppose le Kremlin à Pékin et de la pression subie par le Kremlin de la part de la Révolution chinoise, ou enfin une combinaison de tous ces facteurs, le fait reste que cette nouvelle orientation du Kremlin agit actuellement comme un facteur éminemment progressif et révolutionnaire dans l'arène mondiale.
Il se peut donc que la Révolution cubaine se maintienne et se développe, protégée entre autre par le bouclier de la force formidable de l'URSS et, en tout cas, de la Chine. Mais l'appui des masses internationales, et particulièrement latino-américaines et même nord-américaines, n'est pas moins vital pour l'avenir de la Révolution cubaine. Car, à la longue, cet avenir dépend de l'extension de la révolution tout d'abord en Amérique latine, et de la montée révolutionnaire aux Etats-Unis. D'où, encore une fois, l'importance immense d'un sain développement de la révolution cubaine, qui sert de stimulant formidable à la lutte révolutionnaire des masses dans ces régions. Tout ce qui contribue à élever le niveau de vie des masses cubaines, à industrialiser le pays, à abolir le chômage, à vaincre l'analphabétisme, à développer une culture libre, à faire participer les masses à la vie politique d'une véritable démocratie socialiste, ne saurait qu'avoir un immense retentissement révolutionnaire d'un bout à l'autre des continents américains.
Vous êtes les pionniers de la grande Révolution socialiste panaméricaine. Soyez remplis de la conscience profonde de cette immense mission historique, qu'au plus petit de vos actes et de vos paroles d'innombrables milliers de prolétaires seront prêts, de par le monde, à mourir les armes à la main pour la défense de la Révolution cubaine.
Des milliers de révolutionnaires, parmi lesquels aux premiers rangs chaque membre de la IVe Internationale, de l'Amérique du nord à l'Amérique du sud et dans le monde entier œuvrent pour faire connaître les réalisations et l'importance de la Révolution cubaine, se préparant à la défendre contre la réaction et l'impérialisme et à l'étendre, par la révolution, dans leur propre pays.
Que vive la Révolution cubaine, avant-garde de la grande révolution latino-américaine et panaméricaine !
Que vive la révolution socialiste mondiale !
De notre prison, Sal Santen et moi-même vous envoyons, cher camarade Fidel Castro, chers camarades du Mouvement historique du 26 Juillet, nos salutations les plus fraternelles. Portez-vous bien, prenez le plus grand soin de votre sécurité, afin de continuer à servir aussi magnifiquement que vous le faites actuellement la cause sacrée et immortelle des prolétaires de ce monde et du socialisme.
Prison d'Amsterdam, le 6 juillet 1961. Michel Raptis (Pablo) (du Secrétariat de la IVe Internationale).