Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 15

Le contrôle ouvrier

Quatrième Internationale, n° 15 · avril 1962 · p. 73-79 · 5 228 mots

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Les « néo-capitalistes » et de pseudo-théoriciens socialistes font état d'une prétendue disparition de la classe ouvrière à la suite des modificafions qui se sont produites en Europe occidentale et aux Etats-Unis au cours des années d'une prospérité inattendue. Le marxisme ne se porte pas plus mal de ces « innovations ». Mais il se pose des problèmes aux marxistes, notamment en matière de mots d'ordre de transition, pour répondre aux conditions matérielles nouvelles, les mots d'ordre de la période de chômage et de misère étant manifestement inadéquats. La question est évidemment à l'étude dans nos sections européennes. Nous publions ci-après un document élaboré par nos camarades de la section italienne sur le sujet du contrôle ouvrier.

1) Le mouvement marxiste révolutionnaire ne peut se contenter d'élaborer, à côté de ses objectifs historiques fondamentaux, une plateforme de revendications immédiates car, ce faisant, il recopierait le schéma des partis réformistes traditionnels (programme maximum et programme miniman), critiqué d'une manière radicale par la Troisième Internationale du temps de Lénine et par le Programme de Transition de la IV° Internationale. Il doit être à même d'exprimer une série d'objectifs de transition qui ne doivent en aucune maniere être confondus avec les objectifs partiels et qui ne peuvent d'ailleurs représenter une version « modérée » des objectifs fondamentaux.

Les objectifs de transition doivent être conçus pour répondre à certaines nécessités objectives, compréhensibles à un moment donné à de larges couches du mouvement des masses : toutefois, ils doivent avoir en même temps une portée objectivement anticapitaliste, de rupture du système. Ce serait pourtant une attitude erronée que de se borner à développer une agitation pour expliquer a priori aux masses que la rupture et, en dernière analyse, le renversement du système, sont les conditions nécessaires pour réaliser ces objectifs. Il faut, au contraire, pousser les masses à lutter pour ces objectifs qu'elles comprennent et veulent atteindre, même si elles n'en voient pas clairement la portée objective, même si elles ne sont pas prêtes à lutter pour renverser le système. Au cours de la lutte, appuyées par l'expérience, les masses de fait seront portées à poser d'une manière concrète les problèmes essentiels de inadéquats. La question est évidemment éennes. Nous publions ci-après un docude la section italienne sur le sujet du structure et, en dernière analyse, le problème même du pouvoir.

La formulation et a fortiori la concrétisation d'un programme de transition, ont toujours constitué un problème ardu pour le mouvement ouvrier: car cela suppose en effet lexistence d'un parti révolutionnaire, agissant même en période prerevo-• lutionnaire ou carrement stagnante. Si les partis de la I|° Internationale n'arrivèrent même pas à concevoir de véritables objectifs de transition, les partis communistes de la Il|° Internationale mirent bien vite de côté la formulation léniniste correcte - fort mal assimilée, par ailleurs - en oscillant entre l'aventurisme genre « troisième période» et l'opportunisme des fronts avec les partis bourgeois et petits bourgeois. Le mouvement communiste n'a pas été capable de dépasser cette limitation ; et même dans l'étroite analogie de leurs conceptions générales (voie nationale et démocratique au socialisme, ete..), le P.C. français et le P.C. italien représentent deux déviations, de nature opposée, de la conception marxiste-léniniste des objectifs de transition. Le premier, en effet, est porté à les ignorer et à les sous-évaluer, en se contentant de proclamer au moyen de formules stéréotypées sa « fidélité » aux objeetifs historiques et d'élaborer des revendications immédiates ; le second au contraire ne les ignore pas, les rappelle même avec insistance mais les situe dans une conception essentiellement réformiste (arrivant même à concevoir un programme de transition réalisable sur la ligne de la Constitution de la République bourgeoise).

Il faut toutefois marquer à l'actif du

QUAT mouvement ouvrier italien dans la phase actuelle, la « reconstruction » de lidée de programme de transition, reconstruction réalisée, quoique d'une manière empirique, par d'aucuns qui, finalement, ont compris la nécessité de revendications de « rupture ». Un procédé plus systématique et une liaison avec les expériences passées du mouvement ouvrier communiste auraient permis d'obtenir des résultats plus consistants, mais la valeur objective de cette « redéconverte » reste, qui est par ailleurs une preuve pratique de la validité persistante des méthodes léninistes sur ce plan aussi.

2) Les objectifs de transition des premiers congrès de la III' Internationale et du congrès de fondation de la IV° étaient élaborés dans une période de crise aigue du système capitaliste, qui se traduisait même d'une façon immédiate en un profond bouleversement, en une paralysie ou du moins en une impasse des forces productives elles-mêmes. Ces éléments objectifs sont présupposés d'une manière explicite par les élaborations que nous avons rappelées.

A l'époque actuelle, l'élaboration a lieu dans une situation radicalement différente par divers aspects. D'une part — est-il nécessaire de le rappeler ? — la situation internationale de ces quinze dernières années et le développement des Etats ouvriers, de I'U.R.S.S. en premier lieu, posent d'urgents impératifs aux classes au pouvoir, dont la force, en dernière analyse, est me. nacée à la racine, ce qui facilite la prise de conscience politique de larges couches prolétariennes. D'autre part, le capitalisme européen, y compris celui d'Italie, a pu compter sur un développement considérable des forces productives et sur une conjoneture économique prospère. Ce serait effectivement une erreur de considérer, comme le font de nombreuses personnes, que cette situation est destinée à durer indéfiniment et de la voir comme typique du capitalisme pour toute une phase historique: néanmoins, le fait subsiste qu'elle dure depuis un certain nombre d'années et qu'elle ne semble pas destinée à s'interrompre et à se renverser dans un avenir immédiat.

Par conséquent, les objectifs de transition ne peuvent plus être formulés et avancés à la manière classique pour les phases de crise et de paralysie de la production, mais à partir d'une analyse précise de la situation particulière et des stimulants particuliers qui en dérivent.

3) Un programme de transition peut et doit s'artienler de facon différente, toucher les différents niveaux de la lutte du mouvement ouvrier, introduire des mots d'ordre d'une portée politique générale. Il est toutefois évident que ces derniers doivent constituer un point d'arrivée, tandis que, dans les premières phases, ils se poseront essentiellement sur un plan de propagande, et ce seront d'autres objectifs qui prévaudront au niveau de l'agitation et de la mobilisation des masses.

L'élaboration organique d'un programme de transition et, en particulier, des objectifs capables de stimuler une lutte dont la portée politique soit générale, intéresse essentiellement le parti révolutionnaire, Torganisation politique d'avant-garde de la classe ouvrière. Cela ne signifie pas, loin de là. que le syndicat doive éviter à tout prix de se mettre à ce niveau, qu'il doive considérer comme en dehors de sa sphère d'action l'élaboration d'objectifs de transition et la lutte pour leur réalisation.

Le syndicat ne peut en effet être relégué à la simple tutelle des intérêts économiques immédiats des travailleurs ; il doit insérer dans son programme la participation, au niveau et sous les formes qui lui sont propres, à la lutte révolutionnaire contre le système capitaliste. On doit refuser toute interprétation de l'autonomie du syndicat dans le sens que celui-ci doive se borner, en somme, à ronger certaines marges du profit du patron sans se poser des objectifs de structure qui l'amènent à une fonction antagoniste à l'égard du régime (et non seulement à l'intérieur du régime). Tout cela vaut d'autant plus que les mots d'ordre de transition qui s'imposent en cette phase sont reliés directement aux luttes syndicales et sont en même temps nécessaires pour donner à ces luttes un contenu réellement dynamique et éviter que d'éventuels succès puissent être plus ou moins entièrement réabsorbés. Au niveau de la tactique, pour une série de causes déjà examinées, la C.G.I.L. consent actuellement une plus grande liberté de mouvement et d'élaboration (à l'échelle européenne, depuis quelques années se dessine déjà le phénomène bien connu selon lequel une partie des syndicats ou certains de leurs secteurs prennent des positions plus avancées que celles des organisations politiques ouvrières).

Une pareille conception de la fonction révolutionnaire du syndicat, loin d'impliquer des concessions à l'anarcho-syndicalisme, doit au contraire être insérée dans une vision correcte de la fonction irremplaçable du parti révolutionnaire. Le parti seul, en effet, peut avoir une conception globale des problèmes de la lutte des classes travailleuses pour la conquête du pouvoir et la construction du socialisme, le parti seul peut exploiter d'une manière organique les possibilités et les instruments qui existent au sein même de la société capitaliste, engager une politique d'alliances, fixer des objectifs de transition, conduire les ouvriers et les paysans au renversement révolutionnaire de lappareil d'Etat capitaliste. Le parti seul peut assurer à l'échelle internationale la coordination indispensable des luttes révolutionnaires.

Notre conception d'ailleurs ne réduit en aucune façon les militants et les cadres syndicaux révolutionnaires à de simples véhicules des conceptions, des orientations tactiques et des méthodes du parti dans les rangs des syndicats. Le parti a naturel. lement le droit d'avoir une attitude à lui envers les orientations de la politique syndicale, de la diffuser parmi les travailleurs, de faire des critiques au syndicat quand il le croit utile. Mais cela ne doit impliquer en aucune façon que le syndicat est dirigé d'une manière bureaucratique, « du dehors », et que les militants révolutionnaires, quand ils décident de leur attitude dans les organisations syndicales, ne tiennent pas compte, avant tout, de la situation et de la dialectique intérieure de ces organisations, de leurs exigences spécifiques.

4) La nécessité de mots d'ordre de transition, la définition précise de la fonction de « rupture » que le syndicat doit remplir, la validité renouvelée d'un mot d'ordre central comme celui du CONTROLE OUVRIER ne dérivent pas d'un renvoi mécanique à de vieux textes, ni d'un a priori idéologique, mais de l'expérience pratique, des conditions objectives actuelles qui reproposent tout cela d'une manière originale (dans ce sens, la liaison avec les meilleures traditions du mouvement ouvrier et avec les conceptions générales se réalise a posteriori).

D'une manière plus précise, notre façon de poser le problème se montre concrètement si on la rapporte aux conditions qui se sont créées sur les lieux de travail à la suite du développement économique impétueux de ces dernières années.

L'adoption de techniques de production pius avancées et de nouvelles méthodes d'organisation du travail ont déterminé une hausse considérable de la productivité industrielle. Le rapport homme-machine a été soumis à une évolution qui a accentué d'une façon constante le poids spécifique de cette dernière. Aussi bien dans le cas où s'est produite une fragmentation extrê me du travail humain que dans le cas opposé d'une réduction du travail à des fonctions de contrôle des machines qui accomplissent toutes seules une série d'opérations,

NALE 75 c'est la machine qui détermine le rythme du travail et impose un type de « rationnalité > d'organisation au travail humain. Ce dernier se trouve ainsi dans une position toujours plus subalterne tandis que l'intensité de son exploitation ne fait qu'augmenter.

Cette évolution a provoqué un véritable bouleversement dans le réglement des rapports de travail et en particulier une démolition des qualifications ouvrières traditionnelles. Le genre professionnel demandé par les nouvelles attributions tend à dépendre toujours moins d'une habileté acquise au cours de la pratique prolongée d'un certain mode de travail et à se réduire toujours plus à un bagage de notions techniques générales ou à une capacité d'adaptation rapide à la machine et au cycle de production.

L'évaluation du travail fourni échappe toujours plus à la disposition traditionnelle des qualifications et aussi, par conséquent, au pouvoir contractuel du syndicat qui, en général, n'a pu s'opposer aux solutions données par le patronat au rapport « qualification-emplois ». Les principes de la logique productiviste ont fini par prévaloir et l'arbitraire du patronat dans l'évaluation des nouvelles attributions a été présenté sous une lumière de fausse objectivité qu'imposerait une organisation rationnelle du travail.

Facilité par laffaiblissement progressif du pouvoir syndical dans les usines, larbitraire du patron s'est accru dans le règlement des principaux aspects du rapport de travail et, par conséquent, dans la détermination de toute la configuration de la carrière du travailleur. Et les objectifs que la politique du patronat poursuit avec une détermination cynique ont paru d'une manière toujours plus claire.

Par un calcul très précis, cette politique tend à « atomiser » Touvrier à l'égard du complexe de l'organisation de la production. en l'isolant dans tous les sens des personnes et des choses qui sont en dehors de sa fonction spécifique et en l'empêchant de comprendre le rôle social de son travail. Par tous les moyens, on cherche à séparer le producteur du fruit du travail, à le persuader d'accepter de façon passive, à « l'habituer » à sa condition toujours plus aliénée. La feuille de paye, remplie presque toujours d'une facon incompréhensible, est comme le symbole de cette condition.

C'est ainsi que des détours paternalistes, des chantages d'intimidation, des discriminations de toute espèce alternent dans un seul but: diminuer, abrutir, mortifier la personnalité du producteur pour affaiblir son pouvoir contractuel et sa capacité de lutte. Plus que jamais, dans cette phase de lorganisation capitaliste, la force-travail a acquis crûment le caractère d'une marchandise.

Sur un plan plus spécifiquement économique, le dessein des patrons vise d'une part à contrôler les carrières des ouvriers et les systèmes de rétribution pour les enfermer en une masse globale des salaires définie, de l'autre à se garantir la liberté absolue d'imposer les niveaux de production et de déterminer des variations dans la quantité de la production. Cela répond d'ailleurs à l'exigence d'établir des plans d'investissement adaptés aux caractéristiques actuelles du progrès technologique.

La plus grande partie du capital réservée à l'emploi de moyens techniques plus perfectionnés et, par conséquent. les plans d'amortissement plus couteux fent. en erfet, d'une manière plus étroite qu'aupara vant la reproduction du capital au fonetionnement précis du mécanisme de production, dans le respect des programmations. Cela donne une plus grande rigueur à tout le cycle de production.

Par ailleurs, malgré la recherche constante de contrôles monopolistes a priori et la tendance à planifier sur une large échelle le développement économique, le marché — en termes de prix et d'entité de la demande — est forcément influencé par les fluctuations de la conjoncture internationale et par les diverses formes de concurrence entre monopoles. La nécessité en découle pour les entrepreneurs de disposer d'une certaine marge de manœuvre dans la conduite de l'entreprise : et cela se traduit, étant donné l'exigence de prévoir exactement les prix de production, par la nécessité de contrôler les facteurs dont la variation éventuelle troublerait la réalisation des programmes.

L'organisation, l'embauche, le licenciement. les transferts de catégorie, les échelles d'ancienneté, les primes, les horaires et rythmes de travail, tels sont les facteurs que la direction de l'entreprise doit absolument contrôler. La réalisation d'un programme de production peut supporter éventuellement des hausses de salaire et des primes convenues de facon irrégulière, mais elle devient impossible si la force-travail récupère son autonomie et impose des variations à l'ensemble des données ci-dessus citées. Quand cela se produit, non seulement les prévisions deviennent aléatoires, mais la base même de la politique de l'entreprise se trouve être brisée par la disparition de l'arbitraire patronal sur les critères qui règlent les rapports de travail.

On comprend ainsi que l'acharnement des patrons à défendre leur pouvoir absolu de décision, quand le contrat a été stipulé, répond à une nécessité vitale de la production capitaliste dans sa phase de développement actuelle. En ce sens, on comprend mieux la recherche constante des trèves syndicales. Et on comprend aussi la tentative d'introduire, là où c'est possible, les salaires de poste et autres systèmes du même genre.

Ce qui intéresse l'aile marchante du capitalisme, étant donné aussi l'orientation opportuniste des plus grands partis ouvriers, n'est pas tant d'annuler ou de déborder le syndicat que de l'obliger à un certain genre de contrat qui soit adapté aux exigences actuelles de fonctionnement du régime, présentées sous forme mystifiée comme « rationnalité » et « objectivité » absolues.

5) L'acceptation de l'analyse que nous avons résumée d'une facon sommaire implique une série de conséquences ; et précisément :

a) Les revendications salariales et contractuelles ayant une valeur essentiellement quantitative, si elles sont nécessaires parce que la tâche des organisations syndicales consiste à assurer le progrès de la classe ouvrière même à ce niveau (quoique pas surtout et seulement à ce niveau) et parce qu'elles peuvent être un aiguillon indispensable, surtout après une période de stagnation, et peuvent déterminer de larges mobilisations capables de rendre confiance à d'entiers secteurs de la classe ouvrière, sont toujours susceptibles d'une « réabsorption » dans la situation donnée (le cas échéant par des manœuvres d'inflation contrôlée ou par des habitudes comme la généralisation des heures supplémentaires : plus encore, elles peuvent répondre à certaines exigences économiques générales du régime (augmentation de la consommation, surtout dans certains secteurs, ete...). En tout cas, elles ne touchent pas la nature en soi de l'aliénation prolétarienne, c'est-à-dire ne diminuent pas la condition de marchandise de l'ouvrier.

b) Une nouvelle systématisation salariale, contractuelle, etc., qui tienne compte des développements et des exigences nouvelles et qui, en tout premier lieu, pose d'une façon résolue des problèmes tels que celui des qualifications, déplacerait la lutte sur un terrain plus avancé, de « rupture ». en ce sens que des qualifications nettement établies diminueraient d'une façon sensible l'arbitraire du patronat et tendraient vers une « reconstruction » partielle de Touvrier comme producteur.

c) Il est nécessaire d'éviter l'écueil des généralités, en partant de la condition réelle extrêmement différenciée, mais,

Men même temps, de poursuivre avee ténacité tous les éléments unificateurs qui ne doivent pas seulement être conçus comme souhaitables, mais comme une condition pour pouvoir développer les luttes et exprimer des objectifs partiels qui aient effectivement une portée générale. Sinon, on verra se préciser le risque d'un corporatisme (favorisé même par certaines nouvelles structures de syndicats de catégorie). Il faudra donc donner la priorité à des revendications plus facilement susceptibles de généralisation.

d) Ce qui précède implique et introduit en même temps le thème central : il est nécessaire que la classe ouvrière dispose non seulement d'une force contractuelle (élément important en soi dans une phase de stagnation et d'oppression paternaliste), mais aussi d'un pouvoir de contrôle. Le caractère contractuel de tous les aspects du rapport de travail et le droit des syndicats de contrôler l'application des accords établis forment un point de départ concret, compréhensible aux masses, contiennent en même temps une indication générale significative en ce qu'elles peuvent introduire une première forme potentielle de contrôle ouvrier.

6) Le contrôle ouvrier doit être considéré comme un mot d'ordre, un objectif pentral enarges possic cas ide fire dine central en cette phase, car il offre, d'une tion (il peut, en effet, s'adresser même à des secteurs agricoles et sous des formes tendancielles comparables aux secteurs tertiaires eux-mêmes) ; d'autre part, il introduit par sa nature même un élément de rupture du système.

C'est en somme un véritable objectif de transition parce qu'il naît d'exigences objectives réelles, compréhensibles aux masses, stimule la lutte dans une direction donnée, suscite une série d'expériences, permet pratiquement une prise de conscience progressive des exigences anticapitalistes fondamentales. C'est en effet dans la lutte pour le contrôle ouvrier que les larges masses comprendront la nécessité de la rupture et du renversement du système, qu'elles auront dans la pratique déjà commencé à préparer. Autrement dit, en se battant pour la réalisation d'un objectif qui leur parait compréhensible et réalisable, elles se rendront compte petit à petit de l'exigence de se poser aussi d'autres objectifs plus généraux qu'aujourd'hui elles ne comprennent pas ou ne conçoivent pas de façon concrète.

Le contrôle ouvrier se pose à des niveaux différents qui doivent être reliés dynamiquement en perspective. Il est indispensable de comprendre que, si l'objectif était réalisé à un niveau, il serait impossible de s'arrêter : si Pon n'avance pas, la conquête obtenue est reprise et est peu à peu privée de son contenu. C'est en effet un élément essentiel des mots d'ordre de transition que leur caractère nécessairement dynamique et propulsif.

Dans la phase actuelle la ligne du contrôle ouvrier devra s'articuler et se préciser de la manière suivante :

a) Il faudra partir de l'exigence péremptoire du caractère contractuel de tous les aspects du rapport de travail (primes, salaires aux pièces, qualifications, promotions, etc.). et du contrôle effectif de l'application des accords éventuellement établis. Le salaire devra être relié d'une façon directe et explicite à la productivité du travail ( au sens le plus large).

b) Il en découlera nécessairement l'exigence du contrôle sur une première série de décisions du patronat qui finalement déterminent les qualifications, les salaires aux pièces, la partie du salaire liée à la productivité, etc.

c) L'analyse de ces aspects des décisions du patronat portera inévitablement plus en arrière, à l'examen plus général et global du mécanisme de production de l'usine, jusqu'à arriver graduellement aux problèmes de gestion économique et nancière de base, que le patron présentera comme des « secrets », mais qu'il faudra au contraire dévoiler progressivement.

d) La seule issue sera le contrôle ouvrier sur l'entreprise et le complexe en général, ce qui est la forme plus avancée et organique de ce même contrôle ouvrier. Naturellement, on ne peut établir à priori ni les rythmes de développement, ni les formes concrètes de passage d'un niveau à l'autre (niveaux qui, eux aussi, sont schématisés d'une façon approximative). Il est évident que ce serait une erreur non seulement de ne pas se rendre compte du chemin à parcourir avant de rejoindre le niveau plus élevé, mais aussi de ne pas savoir voir les niveaux différents dans la perspective nécessaire (l'accent mis sur l'agitation et la mobilisation devra être distinct de celui mis sur la propagande). Ce qui importe, c'est surtout la logique de la conception d'un programme de transition, c'est de savoir partir du niveau actuel - à cette fin certains slogans élémentaires pourront être utiles (par exemple : « Nous voulons comprendre nos feuilles de paye »), c'est de ne voir aucun niveau comme un but en soi, c'est de ne jamais perdre de vue la liaison dynamique indispensable.

7) La ligne du contrôle ouvrier non seulement peut et doit se réaliser concr tement à d'autres niveaux (par exemple : le contrôle sur la préparation professionnelle et le contrôle sur l'embauchage), mais il offre aussi un élément nécessaire pour un programme de transition plus général.

Il suffit de penser à la question des nationalisations, qui est en train de redevenir d'actualité. Les marxistes révolutionnaires n'ignorent pas et ne peuvent manquer de souligner les limites des nationalisations réalisées dans le cadre capitaliste bourgeois et à plus forte raison des nationalisations du genre de celles dont on parle actuellement en Italie pour les industries électriques. Néanmoins, si ces nationalisations sont suggérées et réalisées avec l'appui des secteurs les plus dynamiques de la classe au pouvoir, ils ne peuvent jamais prendre une attitude indifférente ou se borner à un soutien non critique. Les marxistes révolutionnaires doivent, en outre, soutenir, en général, la nécessité de ne pas concéder d'indemnités, introduire un élément de caractérisation de classe, et précisément le contrôle ouvrier des entreprises nationalisées (ou tout au moins insérées dans le secteur de l'Etat). Cet élément assurera que le programme du mouvement ouvrier ne s'identifie pas à celui des secteurs « progressistes » de la classe au pouvoir.

Le contrôle ouvrier dans le secteur nationalisé pourra apparaître plus immédiatement compréhensible à certaines couches des masses et mieux relié à la situation politique concrète : pour cette raison il devrait avoir en quelque sorte la priorité dans le programme de transition. Ce qui doit être clair pourtant, c'est que la ligne du contrôle garde toute sa valeur, même à l'égard des secteurs monopolistes privés. L'exposé que Ton a fait montre, d'une manière évidente, la large gamme d'applications d'un mot d'ordre auquel nous attribuons, dans la phase actuelle, une valeur centrale. C'est ce qui nous différencie nettement non seulement de ceux qui préfèrent supprimer toute caractérisation de elasse pour ne pas léser leur « alternative démocratique », mais aussi de ces centristes qui veulent bien parler de contrôle ouvrier, mais comme d'un slogan, d'une revendication à mettre parmi tant d'autres, dans un éventail programmatique essentiellement réformiste.

8) Dans sa phase d'application, le contrôle ouvrier implique évidemment des instruments d'organisation. Il est inutile d'ajouter qu'il n'y a pas de schémas, qu'on ne peut en créer, mais que seules sont possibles quelaues indications générales.

La première, c'est que le contrôle devra naître dans l'atelier et pénétrer verticalement toute l'usine. C'est donc un des premiers problèmes que d'organiser le contrôle dans l'atelier, ce qui est certainement difficile dans les conditions actuelles, étant donné le manque complet de forme d'organisation traditionnelle à ce niveau. || faudra donc chercher à créer ou à rétablir la fonction et la pratique des assemblées et des délégués de chaque atelier, qui devront avoir un caractère rigoureusement unitaire. En effet, même si l'initiative peut et doit être prise par le syndicat, il ne faut pas que dans Tappareil de contrôle se reproduise la division syndicale qui caractérise actuellement les Comités d'entreprise, ce qui fait que leur action est normalement subordonnée aux compromis extérieurs des sommets syndicaux. Il faudra done au début chercher l'adhésion contrôle pour les problèmes spécifiques du rapport de travail, tels qu'ils sont compris par de larges couches d'ouvriers. Le seul élément de distinction se trouvera dans l'intensité avec laquelle sera sentie lexigence de se battre pour un contrôle ouvrier dans le but d'assurer une solution réelle de ces problèmes. Le premier objertif essentiel sera de faire pénétrer la nécessité du contrôle dans la conscience de larges couches de la même manière que certaines revendications de salaires ou des conventions collectives. Quand cela aura été obtenu, les implications ultérieures du contrôle ouvrier paraitront aux travailleurs comme une conséquence logieue l'action des partis ouvriers sera décisive à ce niveau).

Le deuxième problème est celui de la liaison verticale des organismes de contrôle au niveau de l'usine (successivement à celui du secteur et de la catégorie). Dans une première phase, il faudra peut-être revaloriser les Comités d'entreprise et chercher à en faire un instrument plus unitaire, plus représentatif et plus efficient de ce qu'ils sont aujourd'hui dans la plupart des cas, en leur garantissant l'exercice de ces fonctions de contrôle qu'ils n'ont pas remplies jusqu'à présent. La liaison plus directe avec les travailleurs au moyen des délégués de chaque atelier pourra servir à cette fin.

Ce genre de liaison pourra être valable jusqu'à ce qu'on ait réussi à imposer l'assemblée unitaire des délégués d'usine comme instrument largement représentatif de décision. Cette assemblée devrait un Bureau ou un Comité d'entreprise ayner désigner les fonctions d'un organisme permanent. Il ne s'agit évidemment que d'une indication générale, destinée à se traduire pratiquement en différentes applications.

Au fur et à mesure que la ligne du contrôle se développera à travers les niveaux que nous avons indiqués, l'exigence se précisera, toujours plus directe et plus concrète, et done toujours plus compréhensible à de larges secteurs, d'élaborer des formes d'organisation plus organiques et plus complexes, capables d'assurer une coordination au niveau du complexe, du seeteur, de la branche de production, ete. On pourra alors envisager des conférences de délégués d'atelier, des conférences générales d'organismes permanents de contrôle, ele.

Il est clair que l'organisation du contrôle à des niveaux supérieurs à l'entreprise peut être conçue uniquement dans le cadre d'une évolution profonde de la politique et de l'organisation du syndicat dans son ensemble. et des directives tactico-stratégiques des partis ouvriers. Cela signifie que, pratiquement, la question du contrôle pourra se poser, actuellement, seulement au niveau de l'usine ou du groupe, et que toute une série de problèmes pourront être affrontés à Téchelle nationale, tant bien que mal, seulement par le syndicat. Pour une certaine période il y aura done forcément des interférences et des croisements de compétences et de laction des organismes de contrôle à l'entreprise avec les compétences et l'action des organisations syndicales. Cette difficulté, en dernière analyse, ne pourra être résolue que dans la mesure où le syndicat de la classe unitaire, la C.G.L.L., fera sienne la ligne du contrôle ouvrier en y adaptant sa propre structure d'organisation.

Le problème des dénominations à employer pour les organismes de contrôle est naturellement secondaire. Il serait pourtant utile d'adopter une nomenclature apte à exprimer l'exigence du renouvellement et à répondre à de nouvelles fonctions.

9) La ligne du contrôle ouvrier vise essentiellement à conquérir des positions fortes dans la structure de la production, à introduire un élément essentiel de caractérisation de classe, à créer les germes d'organismes véritablement prolétariens opposer à la structure économico-politique du pouvoir bourgeois. Il en résulte qu'un contrôle ouvrier réalisé même partiellement représente une menace très grave à la souveraineté du capitaliste, qui y consentira seulement sous une pression considérable du mouvement des masses, et quand la crainte d'une détérioration ulté. rieure de la situation l'obligera à céder.

Autrement dit, une réelle application du contrôle ouvrier est concevable seulement dans une phase de dualité de pouvoir : l'expérience le montre.

On n'exelut pas que le mot d'ordre ne puisse avoir une efficacité de propagande et d'agitation dans une période précédant celle de la dualité de pouvoir, ni que des réalisations partielles initiales puissent avoir lieu dans une situation où les rapports de force commencent à évoluer à l'avantage du prolétariat et où se produisent de vigoureux mouvements de masses. S'il est absurde de se faire des illusions sur la facilité de la réalisation d'une expérience de contrôle - chaque progrès, même minime, impliquera en réalité des luttes très dures — d'autre part, c'est une erreur de croire cu'on ne peut rien faire sans arriver directement à une collision violente avec le système et sa classe dirigeante. Il y a toujours une marge de repli de la part du capital, et de progression de la part de la classe ouvrière, il y a des formes initiales de dualité qui ne sont que le prélude d'une dualité générale, il y a la possibilité d'établir des organismes de pouvoir ouvrier dans telle ou telle usine, dans tel ou tel secteur, avant que le problème du pouvoir ne se pose en termes immédiats sur le plan politique général. Tout dépend, finalement, des rapports de force dans une situation donnée, de l'orientation tactico-stratégique des organisations politiques et syndicales du prolétariat, de la fermeté dont elles feront preuve dans la lutte, de la capacité qu'elles auront d'exploiter à temps toute possibilité objective sans éviter, le cas échéant, les replis nécessaires.

10) Le contrôle ouvrier qui pose directement les travailleurs devant des tâches productives aux différents niveaux repré sentera une forme concrète d'éducation de la classe révolutionnaire pour les tâches plus élevées et plus complexes de gestion, que cette classe devra affronter après la prise du pouvoir. Et les organismes de contrôle qui se formeront, particulièrement dans une phrase de généralisation de la dualité de pouvoir, pourront être le noyau des conseils ouvriers, élément dirigeant de l'usine dans l'Etat prolétarien.

Au fond, c'est pour cette raison aussi que le contrôle ouvrier rencontre l'hostilité perdes bureaucrates qui ont une conception de la structure de l'Etat ouvrier et des tâches du prolétariat bien différente de celle des marxistes révolutionnaires. Mais c'est une raison de plus pour que ces derniers considèrent le contrôle ouvrier comme un de leurs mots d'ordre princi. paux.

4 mars 1962.

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