Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 15

La crise mondiale du stalinisme après le 22e Congrès du P.C.U.S.

E. Germain · Quatrième Internationale, n° 15 · avril 1962 · p. 31-37 · 5 986 mots

In English: The World Crisis of Stalinism after the 22nd Congress (Fourth International No. 15, May–July 1962).

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Le XXII* Congrès du P.C. de l'URSS n'a pas provoqué l'actuelle crise mondiale du stalinisme; il lui a simplement donné une forme beaucoup plus aiguë. L'origine de cette crise réside, en dernière analyse. dans les contradictions entre les intérêts de la bureaucratie soviétique et la logique de la montée mondiale des forces révolutionnaires. Cette dernière s'exprime, pour le moment, avant tout par les progrès de la révolution coloniale et par les progres économiques, techniques et culturels réalisés par les Etats ouvriers; elle ne s'en oppose pas moins aux structures traditionnelles du stalinisme, tant en ce qui concerne les rapports bureaucratie-prolé-

Superficiellement, la phase actuelle de la crise du stalinisme semble avant tout caractérisée par la tension entre Moscou et tirana,. qui n'est qu'un simple reflet de la tension entre la direction du P. C. soviétique et celle du P.C. chinois. En réalité, cette crise reflète essentiellement l'influence désagrégatrice qu'exercent aujourd'hui dans le monde deux forces sociales progressives sur les idées, les appareils et le système traditionnel du stalinisme : le prolétariat soviétique (et, dans une moindre mesure, celui d'autres Etats ouvriers industriellement avancés et les masses coloniales. L'action et l'influence de ces deux forces sont parallèles en ce sens qu'elles portent toutes les deux, objectivement, des coups de plus en plus durs au stalinisme. Mais elles ne sont pas identiques dans la mesure où les buts qu'elles visent dans l'immédiat ne sont pas les mêmes et paraissent même, dans quelques cas - provisoirement - contradictoires.

C'est le jeu de ces deux forces sociales qui explique, en dernière analyse, la polarisation croissante des Partis communistes en une aile khrouchtchévienne et une aile « chinoise ». La manière dont La butespera ten demi de analyse de met bureaucratie réagit devant tifs d'auto-défense, faut-il le rappeler ! -fait qu'aucune des deux tendances ne peut être considérée globalement comme plus progressiste que l'autre, que les positions des deux ailes comportent d'importantes concessions aux masses, liées à des positions extrêmement dangereuses du point de vue des intérêts d'ensemble de la Révolution et du communisme, et qu'en définitive seul notre mouvement trotskyste offre une solution d'ensemble valable pour les problèmes qui se posent aujourtariat dans les Etats ouvriers, qu'en ce qui concerne les rapports P.C. soviétiqueP.C, des autres pays. Lorsque la montée de la révolution mondiale aura de nouveau entraîné dans ses tourbillons le prolétariat des pays impérialistes les plus avancés, elle portera la crise du stalinisme a son paroxysme et tera eclater les derniers vestiges de subordination du pro létariat à la bureaucratie tant dans ces pays que dans les Etats ouvriers. La révolution socialiste internationale et la révolution politique en URSS conflueront avec la révolution coloniale pour porter la démocratie soviétique à son niveau le plus élevé et le plus mûr. d'hui au mouvement communiste international. Plus exactement: au fur et à mesure que, sous limpulsion des deux forces sociales susmentionnees, des elements et des tendances de plus en plus progressives commencent à se différencier au sein des divers partis communistes, ils redécouvrent, chacun à sa façon, le marxisme révolutionnaire, et s'approchent de plus en plus de la position de la IV• Internationale.

Réveillé après vingt années de torpeur sous la dictature stalinienne, le prolétariat soviétique recherche d'abord un niveau de vie plus conforme aux immenses possibilites de l'économie sovietique d'aujourd'hui, ensuite une participation croissante à la direction de Etat et de l'économie. L'analyse du projet de programme soumis au XXII Congrès du P.C.U.S. nous avait permis d'y découvrir le reflet (sans doute déformé) d'une pression des travailleurs soviétiques en tant que citoyens, qui etait venue se joindre a la pression de ces mêmes travailleurs en tant que consommateurs, principale force motrice de la « déstalinisation » depuis 1953. Les événements qui se sont déroulés au XXII Congrès même ont donné une confirmation éclatante à cette analyse.

Sous cette pression, la fraction Khrouchtchev représente l'aile la plus souple et la plus intelligente de la bureaucratie soviétique, celle qui a compris que toute autre politique de sa part aboutirait en réaute, a ires courte echeance, a une explosion formidable. Vouloir faire machine arrière, vouloir arrêter la « déstalinisation » ou même vouloir partiellement « réhabiliter » le tyran décédé, comme le demandent les dirigeants du P.C. albanais, certains dirigeants d'autres « dé-

DEUX FORCES SOCIALES PRINCIPALES

DEUX FORCES SOCIALES PRINCIPALES mocraties populaires » et, du moins sotto voce (rétablissement du « prix Staline de la paix » à Pekin !), les dirigeants communistes chinois, c'est donner limpres sion aux masses soviétiques qu'on s'apprête à réinstaurer la terreur policiè re massive, les punitions inhumaines et barbares pour de mineures infractions au « code du travail », une compression te roce du niveau de vie en faveur d'un développement forcené (et pour cette raison peu rentable) de l'industrie lourde. Les masses soviétiques ne sont pas pretes, aujourd'hui, à tolérer ou à assister passives à pareil retour en arrière. Khrouchtchev le comprend, et donne à celles-ci des garanties à ce propos - pour éloigner temporairement l'échéance à laquelle elles demanderont des garanties de démocratie soviétique beaucoup plus subsantielle, et finiront par briser les fondecratie dans l'economie et dans l'Etat.

Il n'y a donc aucune base, dans la réa lité soviétique d'aujour hui, pour donner un appul aux theses albanaises ou chinoi ses adversaires de la « déstalinisation », pour autant que les couches les plus ossifiées, les plus conservatrices et les plus réactionnaires de la bureaucratie, complètement coupées du peuple, ne constituent plus une base sérieuse d'aucune tendance politique. En ce sens, les positions adoptées par les P.C. albanais et chinois sur a « déstalinisation », qui identifient er fait « déstalinisation » et « concessions à "impérialisme » — alors qu'il s'agit e e came de concessions faites au proleu mat soviétique! - sont condamnées à res ter absolument isolées en URSS et dans les masses des « démocraties populaires » Khrouchtchev le sent très bien. Chaque rois qu'il a besoin de rentorcer sa popu larité ou son prestige aux yeux des masses soviétiques devant ses critiques sovietiques ou étrangers, il lui suffit de relancer la « déstalinisation » et de l'amener à un stade plus élevé, pour atteindre momentanément son but.

Mais dès qu'on examine les positions adoptées par le P.C. chinois sur d'autres questions que la « déstalinisation », on obtient une image tout à fait différente. Passons sur la question de la guerre mondiale, et plus exactement de la guerre nucléaire mondiale, question sur laquelle certains dirigeants chinois ont effectivement adopté dans le passé une position aventuriste indéfendable. On ignore dans quelle mesure ils ont changé de position à ce propos, mais une certaine évolution se fait jour, cela paraît évident. Il faut d'ailleurs rappeler que les dirigeants du P.C. chinois n'ont jamais cessé de défendre ouvertement les propositions de désarmement soviétiques ; on pourra difficilement leur reprocher d'avoir nourri moins d'illusions quant aux possibilités de les réaliser en pratique. Nous reviendrons d'ailleurs plus loin sur ce problème.

Sur " lessentiel des questions qui animent et passionnent aujourd'hui les masses des pays coloniaux et semi-coloniaux de par le monde, les positions adoptées par le P.C. chinois sont infiniment plus près des préoccupations de ces masses et d'une réponse marxiste révolutionnaire correcte à ces préoccupations que les positions adoptées par la fraction Khrouchtchev et la plupart des partis communistes qui suivent cette fraction.

Qu'il s'agisse du problème des voies qu'empruntera • la libération des peuples. coloniaux; qu'il s'agisse de l'aide que le mouvement communiste mondial devrait accorder à la révolution coloniale: qu'il s'agisse des illusions dangereuses et démobilisatrices d'une « coexistence pacifique » avec l'impérialisme supposée capable de supprimer définitivement le danger de guerre mondiale, la position du P.C. chinois est et reste beaucoup plus ce celle de Kouchichev, a tant conte e ‹ a gauche », après le XXIème Congrès.

Lorsque, à la 2º conférence des écrivains afro-asiatiques au Caire (mi-février 1902), les représentants de la ligne khrouchtchevienne s'étendent en balivernes sur le désarmement et que les porte-parole des masses coloniales insurgées d'Afrique leur répondent que ce qui les intéresse pour le moment, ce n'est pas le désarmement abstrait mais, au contraire, l'armement, et qu'ils réclament des canons pour s'opposer à la répression barbare des colomialistes, les khrouchtchéviens sont tout aussi désarmés devant cette argumentation que les « Albanais » le sont devant les préoccupations des travailleurs soviétiques. Lorsqu'à la conférence des peuples d'Amérique latine, les représentants des divers P.C. d'Amérique latine répètent les uns après les autres qu'il est possible d'arriver au socialisme « par des voles pacifiques », et qu'il faut réaliser « bloc » avec la bourgeoisie nationale, alors que Fidel Castro, dans sa « Deuxiè me Déclaration de La Havane », affirmant que la révolution est inévitable dans cette partie du monde, déclare que :

« l'expérience a démontré que la bourgeoisie nationale est paralysée par la peur de la révolution sociale », que les paysans, tout en constituant la masse principale engagée dans la révolution,

« du fait de l'état sans culture dans lequel ils sont maintenus et de l'isolelement dans lequel ils vivent, ont besoin de la direction révolutionnaire et politique de la classe ouvrière et de l'intelligentsia révolutionnaire », et qu'il finit par résumer tout le dilemme dans la formule : « impérialisme ou révolution », il n'énonce pas seulement des théories trotskystes, il exprime aussi les préoccupations de 99 % des masses pauvres des pays coloniaux, et désarme totalement, dans ce milieu, les représentants de la ligne du Kremlin.

La cristallisation présente des positions, de part et d'autre, est donc telle qu'elle risque de durer longtemps. Sur la base des positions actuelles, le PC soviétique n'a aucune chance de déloger le PC chinois d'une influence prépondérante sur le mouvement ouvrier des pays coloniaux. tandis que le PC chinois n'a aucune chance de gagner à ses thèses une partie importante de la classe ouvrière soviétique. Même si elle n'aboutissait pas à une rup ture ouverte entre partis et à une rupture ouverte entre Etats (rupture entre Etats que nous devons combattre et dénoncer comme un crime contre les intérêts du prolétariat international), cette division resterait profonde, insurmontable, jusqu'à ce que dégage une tendance qui combine des positions plus avancées à l'égard de la révolution politique qui monte en U.R.S.S. avec des positions plus avancées à l'égard de la révolution coloniale.

Tout d'abord, le PC chinois n'est nullement stalinien sens strict du terme. S'il est vrai que l'expérience des « cent fleurs » a sans doute convaincu Mao qu'il est prématuré d'instaurer un régime trop « libéral » dans le Parti et dans le pays ; s'il est vrai aussi que, dans sa seconde phase, le mouvement dit « des Communes du Peuple » a donné naissance à des exces comparables à ceux de la collectivisation forcée stalinienne, il n'en reste pas moins vrai que ni par tradition ni par expérience, les actuels dirigeants du PC chinois ne sont des admirateurs exemplaires de feu le maître du Kremlin. Fautil rappeler qu'ils ont conquis le pouvoir contrairement aux « conseils » et « direc1 ves » formels de Staline ? Qu'après 1953 et surtout au lendemain du XXème Congrès, ils se sont avancés beaucoup plus loin dans la « déstalinisation », et que la théorie de Mao sur les « contradictions au sein du peuple » s'approche de manière autrement sérieuse des racines du stalinisme que la formule rendue insipide du « culte de la personnalité »?

Il y a plus. Actuellement, aucun tabou n'existe en Chine concernant le nom, les œuvres et les théories de Staline. Des économistes comme Tung Chou et Liu Chih-pai ont pu défendre la définition donnée par Staline de la « loi économique fondamentale du socialisme » ; un économiste comme Yu Feng-tsoun a pu s'oppocer à la fois à Staline et à ses disciples les communistes chinois ont commence attardés. Et, fait plus important encore

Des esprits mécanistes affirmeront que, somme toute, les positions des deux fractions ne font que refléter « les conditions objectives » qui règnent respectivement en U.R.S.S. et en Chine. L'U.R.S.S., ayant acquis une base économique plus élevée, « peut se permettre la déstalinisation » ; la Chine, confrontée avec une pauvreté encore navrante, de ques nombreuses et le dramatique (1), payer le luxe de la a naturellement un s difficultés économiune situation agricone pourrait pas « se déstalinisation ». Il y grain de vérité dans cette explication. Mais elle est trop simpliste et trop mécaniste pour rendre compte d'une réalité beaucoup plus complexe. de convenance fractionnelle. S'ils adoptent sans doute tous des positions hostiles à la politique de « coexistence pacifique » telle que Khrouchtchev la conçoit - c'est le seul point commun qui les unit - ils le font tous pour des raisons différentes et à des fins diverses : les uns parce qu'ils défendent des privilèges exorbitants que le moindre relâchement du contrôle policier risque de faire sauter; les autres parce qu'ils regrettent la belle époque de l'arbitraire bureaucratique intégral; les Chinois (comme les Cubains) parce qu'ils voient dans l'extension internationale de la révolution le meilleur moyen pour desserrer l'étreinte dans laquelle les maintiennent la pression impérialiste et celle de leurs difficultés économiques.

Raisonner au moyen des « conditions objectives » comme seul élément, c'est en outre faire abstraction de l'aspect mondial global des problèmes qui se posent aujourd'hui à chaque direction communiste, c'est faire abstraction des intérêts communs et globaux qui relient en pratique les prolétaires de chaque secteur du monde.

On pourrait à la rigueur mettre en doute le fait que l'élévation du niveau de vie de l'ouvrier soviétique soit compatible avec un partage vraiment égalitaire des ressources entre I'U.R.S.S. et la Chine ; mais il n'y a aucune preuve que les

(1) D'après le journal Ta-kung de Pékin du 9 janvier 1962, la production de larine n'a été en 1961 que de 5,51 % supérieure à celle de 1957 et la production de riz que de 0,9 %.

(2) Voir notamment la série d'articles de. Li Wei-han, membre du CC du PC chinois dans « Le Drapeau Rouge » de Pékin (n° 3-4 de 1962), dans laquelle il est dit clairement qu'ou bien le prolétariat dirigera la paysannerie vers la victoire de la révolution, sous la direction de la bourgeoisie natio- OLl bien celle-ci restera nale, et dans ce cas, la révolution sera battue. Pour qui sait lire, c'est une approbation à peine voilée de la critique Trotsky à la politique Staline-Boukharine durant la 2ème révolution chinoise !

à réviser un des dogmes

« immuables du stalinısme, théorie de la « révolution dans les pays arriérés, ils théoriques » à savoir la par étapes » se sont rapprochés de la théorie trotskyste de la révolution permanente, qu'ils appellent « révolution ininterrompue », ils formulent un credo révolutionnaire qui a beaucoup de choses communes avec celui de Fidel Castro et, poursuivant sur cette voie, finissent par réviser en passant même l'histoire stalinienne de la 2eme révolution chinoise de 1925-27 (2).

En réalité, on a plutôt l'impression que les dirigeants du PC chinois ont fait un bloc sans principes avec les Molotov, Enver Hodja et Cie, pour de simples raisons

LE PC CHINOIS N'EST PAS « STALINIEN »

LE PC CHINOIS N'EST PAS « STALINIEN »

Chinois aient posé la question dans ces termes absolus et outranciers. Mais peuton sérieusement douter qu'il soit dans l'intérêt du prolétariat soviétique que dans celui des masses chinoises et autant des masses coloniales en général, que la majeure partie des ressources détournées aujourd'hui à des fins (illusoires) de prestige et de la diplomatie dite « de coexistence pacifique » pour servir d'aide à la bourgeoisie coloniale, parviennent plutôt à la révolution coloniale et aux Etats ouvriers chinois, cubain. nord-vietnamien, etc? Et peut-on sérieusement douter que la révolution politique U.R.S.S.S., supprimant les gaspillages et permettant un nouveau « bond en avant » dans la croissance économique sovietique, ne corresponde à l'intérêt réel de ces mêmes masses chinoises et coloniales?

On pourrait admettre que, de par leur

« COEXISTENCE PACIFIQUE »

Si les thèses du PC chinois sont plus à gauche que celles de • la fraction Khrouchtchev sur la révolution coloniale et la « coexistence pacifique », elles souffrent néanmoins d'une double tare : méconnaissance totale des problèmes posés par le prolétariat soviétique d'une part; réponse seulement partiellement et non totalement correcte à l'argumentation khrouchtchévienne en matière de « coexistence pacifique ».

« L'agneau et le loup ne peuvent absolument pas coexister pacifiquement » affirme Mao-tun, président de l'association des écrivains chinois à la 2ème conference des écrivains afro-asiatiques. Et il introduit une distinction subtile entre « la coexistence pacifique basée sur les cinq principes » et la « coexistence pacifique inconditionnelle ». Cette dernière se caractériserait notamment par le fait qu'elle ne considère pas la destruction du colonialisme comme condition préalable à la coexistence pacifique.

Feignant de polémiquer avec « certains chefs d'Etat à la conférence récente (à Belgrade) des Etats non-alignés », croisant en réalité le fer avec la fraction Khrouchtchev, Kuo Chi-Chou écrit dans Le Drapeau Rouge de Pékin (n° 1; 1962) :

« les luttes armées menées par les nations opprimées contre l'impérialisme proviennent de l'oppression armée par l'impérialisme contre le peuple de ces pays... Partout où il y a oppression et exploitation impérialistes, il y aura des hommes qui se lèveront et feront la révolution. C'est une noble obligation internationaliste des pays socialistes que d'appuyer les mouvements de libération nationale de toutes les manières possibles. Lénine a exprimé l'avis que le prolétariat qui a déjà pris le pouvoir doit d'une part s'unir au prolétariat de tous les pays et d'autre part aux nations opprimées des pays coloniaux et semi-coloniaux afin de mener des luttes résolues contre l'impérialisme et de consolider et de situation propre, ces masses ne peuvent pas encore prendre conscience du probleme global dans toute sa complexité. Mais la tâche des communistes n'est-elle pas precisement celle de représenter, à tout instant, au sein du mouvement reel, « les intérêts du mouvement dans son ensemble », celle de « dégager des différentes luttes nationales du prolétariat les intérêts communs du prolétariat dans SOn ensemble, indépendamment de sa nationalité », comme le dit si bien le Manifeste Communiste ? D'avoir oublié ce principe fondamental en confondant les intérêts d'une caste bureaucratique nationaliste avec ceux de leur prolétariat et de leur Etat, voilà ce qui a déjà coûté très cher aux communistes soviétiques. Demain, cela peut coûter plus cher encore à l'ensemble du mouvement communiste mondial. ET REVOLUTION MONDIALE développer la cause révolutionnaire du prolétariat ».

Répondant au Drapeau Rouge alors qu'il feint de polémiquer avec Enver Hodja, le théoricien khrouchtchévien Alexei Roumiantsev affirme que la coexistence pacitique n'exclut point la vigilance, qu'elle implique « l'accroissement de la puissance du camp socialiste », « la consolidation de l'indépendance des pays qui se sont ..f- sont franchis du joug colonial », la lutte contre « la politique impérialiste qui tente d'exporter la contre-révolution », « la cohésion de plus en plus étroite de tontes les forces de paix » (« La Nouvelle Revue Internationale », n° 1. Sème année, janvier 1962, p. 15). Mais en substituant subrepticement le mot « colonialisme » au mot « impérialisme ». Roumiantzev esouive le véritable problème posé par Kuo Chi-Chou quelle est l'attitude des khrouchtchéviens à l'égard des luttes révolutionnaires armées, inévitables, des peuples coloniaux et semi-coloniaux pour acquérir leur libération totale à l'égard de l'impérialisme?

Mais, à son tour, Kuo Chi-Chou esquive un problème central en affirmant qu'il suffit d'assurer la réalité des « cinq principes » (donc de la souveraineté et de l'indépendance nationales de toutes les nations), pour que la « coexistence pacifique » devienne valable. En réalité, cette coexistence restera illusoire, même après la disparition de la dernière colonie, aussi longtemps que subsisteront des puissances impérialistes industriellement très puissantes, armées jusqu'aux dents d'armes de destruction massive. La position khrouchtchévienne, c'est qu'on peut « paralyser » l'impérialisme par la puissance extérieure des « forces de paix »; la position chinoise, c'est qu'on peut le naralyser par la victoire de la révolution coloniale. La position marxiste révolutionnaire, qui est d'ailleurs aussi la seule réaliste, c'est que le danper de guerre. le risque de guerre, et donc le risque d'extermination nucléaire du genre humain subsisteront, aussi longtemps que combe mai subsistera une classe bourgeoise impérialiste puissante ; seule la révolution socialiste victorieuse dans les principaux pays capitalistes du monde fera disparaître le spectre de la guerre.

En s'enfermant dans un débat stérile sur « la lutte pour la paix » au lieu de

LE CARACTERE DE LA DISCUSSION

S'il y a actuellement deux principaux pôles de la discussion déclenchée au lendemain du XXIème Congrès dans les partis communistes du monde entier, le pôle khrouchtchévien et le pôle chinois, cela ne signifie pas que la discussion se résume dans un débat entre ces deux positions. Tout au contraire : une des caracteristiques principales de ce debat. c'est au contraire l'extraordinaire diversité des positions qui naissent constamment. On a l'impression d'un processus de différenciation ininterrompue, dans lequel l'interaction entre les facteurs « nationaux » (expériences d'échecs passés, conditions objectives prédominantes, traditions nationales, acuité particulière avec laquelle se posent certains problèmes, positions de départ, structure particulière du mouvement ouvrier « national », etc.), et « internationaux » (effets de la « déstalinisation » et du débat Pékin-Moscou : rapports particuliers avec la bureaucratie soviétique ; sensibilité particulière à l'égard de telle ou telle position adoptée par un autre PC ; affinités fractionnelles internationales, etc.) produit une variété infinie de positions. On pourrait citer un grand nombre d'exemples. Bornons-nous aux exemples principaux.

La position d'Enver Hodja lui-même n'est pas aussi nette qu'elle apparaît à certains. Sa clique est odieuse et perpéde domination ignobles. tue des moyens Lorsqu'elle identifie les révélations sur les crimes commis par Staline à l'égard de milliers de communistes soviétiques à une « concession à la propagande impérialiste ", elle recule les bornes du mépris. Mais même cette clique, placée dans des conditions tout à fait nouvelles et exceptionnelles, coupée brusquement du « parti-guide ». trouve des accents par moments particuliers qu'on ne pourrait caractériser de « staliniens ». Dans son discours du 7 novembre 1961, Hodja pose la question :

« Est-il correct d'attaquer un parti après avoir entendu les seuls arguments d'un côté, et refusé à l'autre partie d'exposer son point de vue? Ou faut-il introduire de nouveaux principles dans le mouvement communiste, selon lesquels il faut entendre les grands mais pas les petits, selon lesquels les grands ont toujours raison et les petits toujours tort? »

La question n'est pas mal posée. et on ne s'empêcher de sympathiser en fet tenanti précis ne cal balle et pos... cet instant précis avec celui qui la pose... demandant pourquoi il avait accepté si

ALE concevoir la lutte contre les dangers de guerre comme un des principaux leviers de la lutte pour le renversement du capitalisme dans les khrouchtchéviens et toute possibilité de Partis Communistes l'état est en général DIALECTIQUE pays impérialistes,

Chinois s'enlèvent faire progresser les de ces pays, dont des plus désolants.

INTERNATIONALE allègrement la condamnation des communistes yougoslaves sans que ne se réusisse ce « forum international des partis communistes et ouvriers, qui examine soigneusement chaque argument d'un Parti et examine toute son activité », dont il réclame maintenant en vain la convocation afin de lui soumettre le différend albano-soviétique !

Et quand Hodja reproche à Khrouchtchev d'utiliser des méthodes brutales de pression et de chantage pour obliger les « partis frères » à s'aligner sur les positions du PC soviétique, il ne se trompe guère Encore devrait-il expliquer pourquoi il serait inadmissible d'employer ces méthodes dans les relations entre Partis communistes, alors qu'il serait parfaitement normal de les employer au sein d'un Parti comme le parti albanais...

Prenons deux autres exemples de Partis communistes au pouvoir : celui du Part tarti tcheque a une tradition de servicheque et celu du Parti polonais. Le lité particulière à l'égard du Parti soviétique. Aussi le premier mouvement des dirigeants de Prague est-il celui d'une imitation de Khrouchtchev qui prend une dimension grotesque. Khrouchtchev ayant éliminé le cadavre de Staline du Mausolée de la Place Rouge, • Novotny éliminera tout de suite le cadavre de Gottwald de son mausolée à Prague. Les choses auraient pu en rester là... si l'année 1961 n'avait été une année particulièrement mauvaise dans l'agriculture et dans l'industrie de base, si l'approvisionnement de la population ne s'était détériorée dans certains domaines, sı une tension croissante entre travailleurs et bureaucrates ne s'était manifestée dans divers secteurs et régions. Aussi Congrès a-t-il précipite manière imrévue une crise grave à la direction di Parti qui s'est terminée (pour le moment) par l'élimination de Barak et son arrestation. Pour miter le « retour » du parti soviétique à la stricte « légalité sociahste », on a dû prendre un drôle de détour à Prague.

Le Parti polonais a été moins ébranlé par les révélations du XXII Congrès que la plupart des autres Partis communistes. Le « rapport secret » du XX* Congrès y avait largement circulé. En outre, il avait trouve un prolongement suggestif dans le rapport de Gomulka au 9eme Plénum du POUP en octobre : 1956. Les militants et les travailleurs savaient donc pour la plupart ce que Khrouchtchev a révélé pour la première fois devant l'opinion publique communiste au XXIème Congrès. Celui-ci a provoqué deux réac-

INTERNATIONALE tions à Varsovie : une tentative d'approfondir l'explication des origines du « culte de la personnalité »; un timide essai de relancer la « déstalinisation » en Pologne même.

On connait les interventions au Plénum du CC \ du POUP qui a discuté XXIème Congrès, et notamment celles d'Oscar Lange et de Gomulka. Personne n'est satisfait des formules officielles sur le « culte de la personnalite »; mais on n'ose pas aller jusqu'au fond des choses. Gomulka cependant recule une fois de plus les bornes de la « déviation » vers le passé. Alors qu'officiellement le « culte » a commencé en 1934, pour Gomulka, il plongerait ses racines dans la collectivisation forcée, c'est-à-dire commencerait des les . années 30. L'allusion à la politique agricole polonaise qu'il faut défendre est transparente. Mais si Staline a eu tort en 1930, Boukharine eut-il raison ? Et Trotsky? Comment ne pas poser ces questions ?

Nous disons que les tentatives de relancer la « déstalinisation » en Pologne même ont été timides. C'est que la manière dont a été étouffée la vague 1956-57 a laissé un gout amer dans la jeunesse ouvrière et estudiantine, sans parler des intellectuels. Ces derniers temps, la police politique sernble avoir dangereusement augmenté son pouvoir dans le pays. Aussi sont-ce avant tout des personnalités « intouchables » comme l'économiste Lipinski, L. Infeld, et Tadeusz Kotarbinski qui ont pu se permettre des offensives en faveur d'un plus grande liberté d'expression dans le domaine scientifique, artistique, etc. Mais c'est le vieux communiste Stanislav Brodzki qui, dans l'hebdomadaire illustré Swiat, est allé le plus loin. Il a tiré notamment comme conclusion du XXIIème Congrès « trois principes de développement intérieur des pays socialistes : 1" l'élimination de la camisole de force du conformisme idéologique... une liberté de discussion scientifique illimitée... 2° le passage d'une démo cratie populaire purement formelle à une démocratie réelle, qui doit devenir le pain quotidien des usines, dont le sort devrait être déterminé autant par les ouvriers que par le Parlement; 3" la démocratie et la liberté de discussion la plus large au sein des forces politiques qui dominent les Etats socialistes et au sein des partis communistes et ouvriers. »

Cette plate-forme ne manque pas d'auimpérialistes, le cas du PC italien est particulerement révélateur. De par les parlicularites du pays (existence d'un Parti socialiste assez puissant et moins droitier que dans la plupart des pays d'Europe ; interpenetration des « tendances » socialistes et communistes au sein de la C.G.I.L. ; effets déjà prononcés du XXème Congrès ; rayonnement réel de l'organisation trotskyste, ete.), les répercussions du XXIème Congrès ont commence par être particulièrement amples pour deven r rapidement sensationnelles. fut Tameux débat rendu public au sein du Comité Central sur les origines du « culte de la personnalité »; la « réhabilitation penale » de Trotsky, proclamée par un des secrétaires du Parti; la discussion encore beaucoup plus progressive dans le journal des jeunesses communistes Nuova Generazione, qui exprima ouvertement la nécessité de réviser la position traditionnelle sur le rôle de Trotsky pendant et après la Révolution d'octobre. Ce fut le renforcement général d'un climat de liberté de discussion, de quasi-démocratie, au sein du mouvement ouvrier communiste, qui, se grettant sur une reprise réelle de la lutte de classe. aboutissait à un foisonnement d'idées audacieuses.

Cependant, la tendance dominante du PC italien, qui a dirigé et canalisé tout ce mouvement de révision critique, est foncièrement droitière, khrouchtchévien-

On peut même dire qu'en matière de « destalinisation », de même qu'en mat'ère de « voles pacitiques vers le socialisThrouchtchevienne elle est simplement plus que Khrouchtchev. 1I est vrai qu'elle critique âprement les positions criminellement passives du P.C.F. à l'égard de la Révolution algérienne, et qu'au Congrès de Moscou de la F.S.M.. elle fut la seule à constituer une opposition ouverte à la ligne officielle, également sur cette question. Néanmoins, l'orientation fondamentale de cette tendance étant droitière, cette caractéristique allait rapidement prendre le dessus sur les aspects positifs de « l'offensive de déstalinisation » chez Amendola-Alicata. Et quand la bourgeoisie italienne a esquissé son « ouverture vers • le centregauche », c'est-à-dire vers le néo-capitalisme, la faillite lamentable de cette tendance a causé des dommages sensibles à tout le mouvement ouvrier italien. le résidu positif des répercussions chit XXIème Congrès réside donc moins dans un véritable redressement du P.C.T qui ne pourrait être qu'un redressement politique sur une ligne de classe que dans le renforcement d'un climat de démocratie ouvrière qui facilite l'éclosion et le renforcement de tendances critiques ce gauche au sein même du Parti. ET • INTERNATIONALE naux » qui s'opposent en tant que te's. les uns aux autres : « Russes » contre " Chinois », « Yougoslaves » contre « Albanais », « Italiens » contre « Français », ete... La bureaucratisation extrême des dace, et doit être

« aventuriste » dans craties populaires ».

hasard que Brodzi a considérée comme les autres « démo-

Mais serait-ce par eté emprisonné un peu plus tard, par surprise (il a été rapidement relâché, mais l'intimidation était effectuée) ?

Parmi les Partis communistes des pays

DROIT DE TENDANCE

Le monolithisme du mouvement communiste n'a pas survécu à l'époque stalinienne. Mais il a commencé par donner naissance à un monstre : des « tendances » représentées par des partis « natio- partis, l'absence d'une tradition de discussion normale, communiste, a fait que, meme lorsque la chappe de plomb a été la plupart des militants a la parole n'ont pas trouvé grand'chose d'intéressant à dire (à l'exception du cas italien et du cas polonais), Il faut réapprendre à parler, comme il a fallu réapprendre à penser avec sa propre tête.

Cette situation ne pourra cependant se prolonger indéfiniment sans confronter le mouvement communiste international avec les menaces les plus graves : celle d'une transformation du conflit entre parts en un conflit entre Etats, et de porter notamment atteinte à l'alliance sinosoviétique. Le monolithisme conservé sur le plan national se retourne ainsi contre le « parti-guide » qui l'avait inspiré et instauré. Il n'y a pas d'autre remède à cette situation qu'un retour à la liberté de tendance au sein des partis communistes, qui aboutira rapidement à la formation de tendances internationales, infiniment plus compatibles avec des alliances d'Etat que des tendances « nationales » monolithiques.

On pourrait affirmer que l'actuel débat au sein du mouvement communiste international réfracte les positions marxistes-révolutionnaires de manière « brisée », comme le cristal brise le rayon de soleil dans le spectre des couleurs qu'il contient. loutes les positions trotskystes se retrouvent parmı les différents participants au débat, mais aucune tendance présente ne les adopte toutes : les Russes liquident l'héritage stalinien, les Chinois s'approchent de la théorie de la révolution permanente, les Cubains affirment hardiment qu'un Etat ouvrier doit appeler les internationalement la révolution, les Youmasses ouvrieres et paysannes à faire goslaves expliquent que la gestion des usines doit être dans les mains de conseils ouvriers, les Italiens (et dans une moindre mesure les Polonais) renouent avec la tradition léniniste de discussion libre au sein du Parti et des syndicats, les Albanais proclament le principe de l'égalité en droits de tous les partis communistes, grands ou petits, et de la nécessité de trancher les différends à travers des discussions internationales franches et loyales. Une seule position de base du marxisme révolutionnaire n'est encore défendue par aucun de ces partis et reste un « monopole » de notre mouvement trotskyste : la nécessité absolue d'une Internationale révolutionnaire, fondée sur le centralisme démocratique, pour coordonner et guider le mouvement communiste international.

Et pourtant, lexpérience pratique impose la nécessité d'un Parti Mondial de manière de plus en plus pressante à tous les communistes. Non seulement parce que c'est, en définitive, le seul moyen de conserver l'unité d'action internationale du mouvement et d'empêcher des conflits d'Etats dont seul profiterait l'impérialisme, mais encore parce que cela reste le seul moyen d'une élaboration politique juste, fondée sur l'expérience pratique au-

ALE 37 Lant que sur les critères de doctrine. Sans organisation internationale, pas de pratique internationale ; sans pratique inlernationale, pas d'analyse correcte de la situation internationale, pas d'analyse correcte de la situation nationale et pas de possibilité de mener une politique correcte : ces vérites élémentaires, les commumistes les réapprendront douloureusement dans les mois et les années à venir.

L'idée d'une nouvelle Internationale Communiste provoque chez beaucoup de communistes un premier mouvement de recul. Qui dit Internationale dit centralisation, pensent-ils, et qui dit centralisation dit bureaucratisation impulsée du centre. L'argument n'est pas valable même pour le passé. Ce n'est pas la bureaucratisation de l'Internationale qui été à la base de la dégénérescence du mouvement communiste international, c'est la bureaucratisation d'un seul parti « national » (le parti russe) qui fut à la base de la dégénérescence de l'Internationale. Si celle-ci avait eu une indépen dance plus grande à l'égard du parti russe — si son centre avait par exemple été établi en dehors de la Russie -non seulement plusieurs Partis communistes auraient pu échapper à la bureaucratisation ultérieure, mais l'Internationale communiste aurait sans aucun doute été une force pour freiner et contrecarrer dans une certaine mesure l'étouffement bureaucratique du Parti bolchévik.

Une Internationale vraiment démocratique, une Internationale qui tolère en sein diverses et qui est l'arène dans laquelle les expériences revolutionnaires internationales se confrontent librement, dans le cadre d'une discipline librement consentie, quel magnitique couronnement ce serait de l'extraordinaire richesse et variété qu'a prises aujourd'hui le processus révolutionnaire de par le monde. Personne n'a encore trouvé une solution meilleure pour combiner l'élaboration politique et l'unité d'action sous leur forme la plus élevée et la plus mûre. C'est cette solution que nous continuerons à propager.

Pour le moment l'impression prévaut du morcellement et du désordre. Même des ouvriers communistes parfaitement honnêtes et dévoués peuvent regretter l'époque de Staline « où tout était si clair et si simple ». Mais le désordre et le morcellement d'aujourd'hui sont précisément le produit de l'unité factice d'hier fondée sur l'étouffement des discussions des pensées et des réalités prolétariennes. A travers le morcellement et le désordre actuel le mouvement communiste mondial s'achemine inexorablement suivant les lois qui lui sont propres, vers une unité et une organisation à un niveau supérieur, vers une Internationale Communiste reconstituée sur la base du programme léniniste, adapté aux réalités de notre époque. C'est en œuvrant dans ce sens que les communistes communistes démontreron: en pratique que s'il y a crise, et crise d'agonie du ștalinisme, il n'y a pas, il n'y aura plus jamais, de crise du communisme.

10 mars 1962.

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