Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 14

Le Forum mondial de la Jeunesse à Moscou

Quatrième Internationale, n° 14 · novembre 1961 · p. 68-73 · 4 165 mots

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Juillet-Août 1961)

Du 25 juillet au 5 août 1961, 800 dirigeants d'organisations de jeunesse se réunirent à Moscou, autour du thème : « La jeunesse du milieu du XXème siècle et ses problèmes ».

Les moyens déployés et les buts officiellement avoués témoignent de l'importance accordée par les organisations soviétiques à cette manifestation. Logement et repas dans des hôtels luxueux, fonds spéciaux permettant aux délégués des pays coloniaux une participation gratuite, réception au Kremlin, facilités de toute nature, messages des chefs d'autres Etats ouvriers, apparition de Khrouchtchev lui-même à une soirée publique, mobilisation de la presse, de la radio, de la T.V.... Ce ne sont que des exemples des moyens utilisés.

Les Komsomols (1) prirent l'initiative de provoquer cette réunion. Ils furent appuyés par les jeunes neutralistes, mais surtout par des organisations de jeunesse non inféodées au stalinisme, par exemple les Jeunes Rebelles de Cuba, Y'U.G.F.M.A d'Algérie, le M.G.S.I. (2) d'Italie, la Chaisedo (3) du Japon.

Les buts réels poursuivis par les Komsomols paraissent avoir été doubles. D'une part, cette réunion devait être une manifestation de propagande pour la « coexistence pacifique » et la supériorité absolue des Etats socialistes » particulièrement auprès des représentants des pages coloniaux et semi-coloniaux. D'autre part, elle pouvait constituer pour les dirigeants de la F.M.J.D. (4), une ouverture vers des organisations socia'-démocrates, voire chrétiennes, « progressistes » en général; en même temps être une pointe enfoncée dans les organisations internationales concurrentes, W.A.Y. (5) et I.U.S.Y. (6).

Mais les autres organisations poursui-

DIRECTION ET

Il serait vain de vouloir chiffrer la participation au Forum, et surtout de vaient des buts parfois différents. Pour les organisations centristes ou représentant la révolution coloniale, c'était une occasion unique d'avancer des thèses différentes, p.us audacieuses, dans une réunion internationale d'envergure. Il s'agissait avant tout pour elles d'affirmer la primauté de la révolution coloniale sur toute « coexistence pacifique ». Pour les organisations des pays coloniaux, les buts différaient selon la nature de leur engagement politique, a'lant du neutralisme à la défense de l'action révolutionnaire la pius conséquente. D'autres organisations, enfin, poursuivaient des buts plus limités ou encore défendaient l'idée p'us simple de « la discussion pour favoriser le rapprochement entre les jeunes ».

Ces tendances contradictoires se heurtèrent déjà à la réunion constitutive, qui eut lieu à Moscou du 15 au 17 septembre 1960. Elles continuèrent à se heurter jusqu'à la fin du Forum. Certes, des problèmes explosifs furent écartés dès le début (démocratie ouvrière, révolutions polonaise et hongroise par exemple). Mais la personnalité même de certaines organisations invitées laissait présager une véritable confrontation. Ce Forum n'avait rien d'une réunion entre communistes ; les sujets traités permettaient aux rapporteurs qui le voulaient de faire des exposés réellement révolutionnaires.

(1) KOMSOMOLS : Union des Jeunesses communistes d'U.R.S.S.

(2) M.G.S.I. : Movimento Giovanile Socialista Italiano (du P.S.I.).

(3) CHAISEDO : Jeunesse socialiste japonaise.

(4) F.M.J.D. : Fédération Mondiale de la Jeunesse Démocratique (pro-stalinienne).

W.A.Y. : World Assembly of Youth (pro-impérialiste). (pro-impérialiste)* International Union of

I.U.S.Y. : Socialist Youth (social-démocrate). COMPOSITION vouloir rendre en statistique la composition sociale et politique.

Officiellement , la direction de l'organisation appartenait à un comité de soutien et au conseil du Forum. Celuici laissa en pratique la direction au secrétariat permanent et, pendant la durée du forum uniquement, au presidhum.

Le presidium assumait à la fois la présidence des travaux et la direction politique. Il fut surtout un centre de discussion restreint, le champ de bataille véritable où s'affrontaient organisations anticolonialistes et organisations staliniennes, les organisations centristes appuyant généralement les premières.

Le secrétariat permanent était composé de 10 membres dont un — le représentant français — semble ne pas avoir réellement participé au travail. Sur les 9 membres, cinq représentaient — en fait sinon en titre - la tendance stalinienne (U.R.S.S. - Chine - Italie -mais aussi Cuba et Brésil (7) ; trois, la révolution coloniale non inféodée au stalinisme (Maghreb - Guinée - Ghana); un, la tendance socialiste, centriste de gauche (Japon).

Sur la composition même du Forum, on doit se contenter d'une série de remarques générales, à propos des 332 organisations participantes et des 50 observateurs :

a) un seul délégué représentait parfois deux ou trois organisations, alors que par contre une seule organisation pouvait avoir une forte délégation. C'était notamment le cas des Jeunes Rebelles de Cuba, de Y'U.G.E.M.A., etc...

b) des organisations très représentatives voisinaient avec des organisations régionales, locales, d'école ou d'entreprise, Komsomols, U.G.E.M.A., Jeunes Rebelles, fédérations universitaires nationales, se retrouvaient à côté « d'organisations » du genre « National Council for American-Soviet friendship of U.S.A. ». Entre les deux, il y avait des organisations représentant, non pas la jeunesse d'un pays, mais un courant plus ou moins important de la jeunesse ouvrière ou estudiantine (M.G.S.I., E.S.U.) ; c) un grand nombre de ces organisations échappent aux « internationales »: FMJD, WAY, IUSY, COSEC et UNIE (8). Certaines semblaient avoir ete créées de toutes pièces pour le Forum. D'autres étaient des sections syndicales, des groupements ou services cultures. Les sections syndicales présentes pouvaient avoir une certaine importance (National Union of Mine Workers-Scottish area) ou pratiquement nulle.

Les courants politiques représentés étaient en gros au nombre de quatre. Par ordre d'importance (numérique et politique) résultant en fait d'une appréciation d'ensemble - on avait :

a) un counant stalinien, composé non seulement de toutes les organisations de Jeunesses Communistes, mais encore de certains délégués représentant des organisations non staliniennes. Le chef de file en étaient les Komsomols. Alors que les Chinois restaient quelque peu à l'écart, les Polonais constituaient en pratique les troupes de choc; b un courant anticolonialiste révolutronnarre, tres proche du communisme, mais non stalinien. Comprenant avant tout des Africains — y compris les étudiants de l'université Patrice Lunumba à Moscou - il semblait avoir comme chef de file l'U.G.E.M.A. (mais d'autres organisations importantes se rangent dans ce courant: FEANE (9) -UGDAN (10) - Jeunes du RDA et Guinée - Committee of African Organisations de Londres, etc...; c) un courant représentatif de la bourgeoisie coloniale apparemment représenté beaucoup plus par les Asiatiques et les Latino-américains que par les Africains : pour l'Asie, les tendances Sukarno et Bandaranaike notamment; pour l'Amérique latine : l'APRA le MNR, l'Action démocratique du Venezuela ; d) un courant centriste de gauche, dont les chefs de file pouvaient être le MGSI, les JGS (11), le Chaisedo et les Jeunesses socia'istes du Chili. Les Jeunesses Populaires de Yougoslavie semblent très proches de cette tendance, mais n'y jouent pas de rôle marquant.

A ces courants, il faut encore ajouter des organisations représentées par un petit nombre de délégués, ne pouvant que difficilement jouer un rôle important dans ce vaste forum. Ce fut 'e cas de nos camarades du LSSP (Section ceylanaise de la IV Internationale), qui purent intervenir dans la commission sur la coexistence pacifique.

(7) Cuba et Brésil, au moins par les positions au présidium.

(8) C.O.S.E.C. : Union internationale estudiantine pro-impérialiste.

U.I.E. : Union Internationale Estudiantine (pro-soviétique).

(9) F.E.A.N.F. : Fédération des Etudiants d'Afrique Noire en France.

(10) U.G.E.A.N. : Union Générale des Etudiants d'Afrique Noire (sous l'influence des Africains des colonies portugaises).

11) J.G.S. : Jeune Garde Socialiste (ieunesse socialiste de Belgique, de tendance gauche).

LE DEBAT SUR LA « COEXISTENCE PACIFIQUE »

« L'humanité n'a point à présent de problèmes plus importants et plus urgents que celui d'assurer une paix durable sur la terre », dit S. Pavlov dans son rapport au nom des Komsomols. Pour cela, il fallait parler d'abord de la coexistence pacifique. Il y eût trois rapports en assemblée plénière sur ce sujet.

Les Komsomols prônent « le désarmement général et complet » comme « seul moyen de bannir définitivement la guerre de notre planète ». « La coexistence pacifique est inévitable et nécessaire ». Elle sera assurée par la destruction des armes. La course aux armements se développe, mais aussi la lutte des peuples pour la paix. Le régime communiste montrera sa supériorité économique et vaincra pacifiquement. «•Que chacun vive comme il l'entende, l'avenir montrera quel est le meilleur régime. »

Le président du Front de la jeunesse d'Indonésie, Thaner apporte déjà des idées contradictoires. Porte-parole des neutralistes, il affirme la force morale des peuples de la conférence de Bandoeng. La course aux armements n'est pas le seul danger. Les expériences d'armes nucléaires sont nocives à l'humanité. Le déséquilibre croissant entre les niveaux de vie des pays industrialisés et des autres est un facteur de tension internationale. Acceptant avec joie lidée de coexistence pacifique, il constate que colonialisme et impérialisme sont causes de la tension internationale. Si la coexistence pacifique est possible entre Etats aux systèmes sociaux différents, elle est cependant impossible entre pays en lutte pour leur indépendance nationale et pays colonisateurs. E'le est impossible sans la disparition du colonialisme et de l'impérialisme.

Au nom d'étudiants italiens (12), Marcheri (du MGSI) tint un langage fondamentalement différent, même si ses conclusions restent confuses. Partant d'une ana'yse de classe de la situation mondiale - effleurant même le problème des Etats « de la naissante société socialiste » - il analyse l'importance de la révolution colonia'e, et pour celle-ci, du « mouvement démocratique et révolutionnaire » européen. Il constate l'absence d'homogénéité de la révolution coloniale qui met en question le régime social à Cuba et en Algérie, mais pas partout. Pour lui, la formule « anxistence pacifique » synthétise la politique de détente. Toutefois, si un accord partiel entre les puissanses peut à la rigueur mettre fin à la course aux armements et éliminer les foyers de guerre, c'est insuffisant comme perspective, alors que la jeunesse d'une grande partie du monde veut modifier le régime socio-économique. D'autre part, chaque accord pacifique risque de contrarier le développement révolutionnaire. Coexistence pacifique doit signifier impossibilité pour l'impérialisme de réagir par la guerre ddvant un développement révoLutionnaire.

A ces trois rapports, il faut en ajouter deux sur le désarmement.

Un délégué anglais présenta un rapport au nom de la Young Campaign for Nuclear Disarmament : des millions sont gaspillés pour la destruction. « Nous sommes en droit de déclarer ici aux dirigeants de nos pays qu'il est grand temps de cesser les chamailleries mesquines entre eux pour passer enfin là l'examen des menaces réelles qui pèsent sur le monde ». « Nous devons ramener à la raison les dirigeants de nos pays ». Les pays de l'OTAN doivent reconnaître l'existence de la RDA ; Berlin doit devenir une «ville franche», par exemple siège de l'ONU. Il faut une interdiction absolue des essais d'armes nucléaires. La Grande-Bretagne est à même de jouer un rôle particulier dans la lutte pour la paix...

Marion Renke, au nom de la délégation polonaise, présenta le dernier rapport. Jamais, dit-il, le problème guerrepaix n'a été si important. La course aux armements accroit le danger de guerre. La psychose de guerre est liée a cette co compet ee du saramat à cette course. L'idée du désarmement tions des peuples. Comment le réaliser ? Le projet le plus concret est le projet de l'URSS à la XVème session de l'ONU. Bien entendu il ne peut être question de désarmement des peuples luttant contre le colonialisme. Cette lutte est en fait, en même temps, une lutte pour la paix.

Ces thèmes furent soumis à la discussion dans les commissions. On retrouva dès le début les mêmes grandes tendances. Les JC de France, les délégués de Tchécoslovaquie, de la FMJD, de la Hongrie, de la Bulgarie, de la RDA, notamment soutinrent les thèses soviétiques, le délégué des JC de France réussissant le tour de force de parler de la coeristence pacitique sans citer. fa guerre d'Algérie...

A l'opposé, un grand nombre d'organisation soutinrent la thèse italienne,

(12) L'Union Universitaire, groupant étudiants socialistes, radicaux et républicains.

avec plus ou moins de combattivité. L'essentiel pour assurer la coexistence pacifique est la liquidation du colonialisme et du capitalisme : c'est le thème repris notamment par les délégués de la FEANE, du Kenya, de Somalie, d'Urguay, d'Algérie, du Soudan, des J.c. d'Italie, des E.S.U., du Chili. Notre camarade Chandra Gunasekera du LSSP intervint dans cette Commission, soulignant la tactique néo-colonialiste qui transmet le pouvoir à la bourgeoisie ntionale. I. souligna notamment le rôle continuel de la lutte révolutionnaire des masses pour accéder à l'indépendance.

Chose remarquable : Alors que les délégations des Etats ouvriers, tout en défendant fondamentalement les mêmes thèses que la délégation de l'URSS, abordaient des problèmes très différents, présentaient des propositions différentes, les organisations africaines en général, centraient leurs interventions sur la lutte anticoloniale, y compris dans la commission « désarmement ».

Les discussions n'opposèrent pas seu-

L'affirmation de la primauté de la révolution coloniale, à la fois par les organisations africaines et les organisations centristes de gauche, donnait une grande importance au deuxième thème: « la jeunesse, la lutte contre l'impérialisme, pour l'indépendance nationale et les problèmes de la paix ».

Les trois organisations rapportant en séance plénière avaient été désignées par le secrétariat permanent. Il s'agissait de deux organisations de pays coloniaux et ex-coloniaux : UGEMA d'Algérie et Jeunes Rebelles de Cuba, et d'une organisation d'un pays colonisateur : les JGS de Belgique.

Le 1 rapport des Jeunes Rebelles enthousiasma une grande partie des délégués en raison du prestige même de la Révolution cubaine. Il déçut par contre un certain nombre de militants présents, parce qu'il n'allait pas jusqu'au bout des choses. Ce rapport constituait une excellente étude de la situation semi-co'oniale de Cuba avant la révolution. Il soulignait aussi bien l'importance du rôle révolutionnaire des masses que celle de l'avant-garde castriste ; l'importance de la révolution cubaine sur l'évolution des mouvements de masse dans l'Amérique latine. Contrairement aux théories soviétiques faisant de Cuba un « Etat de démocratie nationale », ce rapport affirmait « le caractère socialiste de la révolution cubaine ». Il insislement les défenseurs de la coexistence pacifique aux défenseurs de la révolution coloniale. Le délégué anglais de la « Youth Campaign for Nuclear Disarmament » constata que seules les actions des puissances occidentales étaient critiquées, que personne ne parlait du pacte de Varsovie, ce qui amena un grand nombre de réactions. Le délégué de la FEANE s'opposa aux neutralistes, concluant son intervention par cette phrase : « Il n'est pas permis d'être neutre alors que limpérialisme asservit les peuples ».

Autres faits à souligner : les Chinois, présents aux deux commissions, se turent. Les Albanais défendirent, à la Commission « désarmement », la lutte pour le désarmement général et total la transformation des Balkans et de l'Adriatique en une zone de paix. D'autre part, les Yougoslaves se contenterent de deux interventions générales, confuses, « pour la paix et contre la guerre »… tait enfin sur l'importance de la réforme agraire.

Mais des lacunes sérieuses existaient. La plus importante - à première vue, la plus incompréhensible — était « l'isolement » de la révolution cubaine. En vertu de la théorie de la coexistence pacifique, les Cubains ne se sentirent pas le droit d'appeler les jeunes Américains à renverser leur propre régime capitaliste. Il était décidément en retard sur Fide! Castro... Et aussi, ce rapport qui faisait l'apologie de la révolution cubaine, se contentait d'être, en dernière analyse, un fidèle tableau, sans exposer les perspectives réelles de cette révolution.

Plus profond apparait le rapport de l'UGEMA. Ce rapport ne se contente pas d'analyser la situation algérienne, mais dès le départ, dresse un bilan du colonialisme et de la révolution colonia'e, L'effondrement du premier, le développement de la seconde, sont pour cette organisation la caractéristique la plus importante de l'époque contemporaine. La lutte des peuples colonisés n'est pas seulement une lutte pour l'indépendance nationale Cette indépendance n'est la plupart du temps qu'une amone d'une révolution fondamentale dans les domaines économique, socinl et politique. Après un rappel de la conquête coloniale, de l'oppression économique et culturelle, le rapport analyse

LE DEBAT SUR LA REVOLUTION COLONIALE

LE DEBAT SUR LA REVOLUTION COLONIALE

INTERNATIONALE la montée de la révolution coloniale, le coup de fouet pour celle-ci de la victoire de la Révolution russe et de la Révolution chinoise. Par le truchement du « néo-colonialisme» le rapport critique quelque peu les bourgeoisies nationales, en faisant surtout état des fantoches universellement reconnus, à la Fulbert Youlou, mais lui aussi contient des lacunes, voulues certainement. Le rôle du mouvement ouvrier métropolitain est escamoté, comme si ce mouvement n'existait pas.

De ce fait, le rapport des J.G.S. apparut comme le complément réel du rapport de l'UGEMA. Reprenant l'analyse générale de ce rapport, avec les mêmes exemples, les mêmes constatations, le même cheminement des idées, il alla beaucoup plus loin, ce qui suscita des réactions particulièrement virulentes. Il accorda une grande attention au rôle des bourgeoisies nationales, détournant la révolution à leur profit. Et surtout, il stigmatisa le rôle traître des directions du mouvement ouvrier européen. S'il fut un peu trop complaisant envers le PSB, il eut le grand mérite de dénoncer aussi bien la carence du mouvement social-démocrate, SFIO surtout — que celle du mouvement stalinien citant nommément le rôle du PCF à l'appui de ses thèses. Ajoutons en passant que le délégué JGS profita de ce rapport pour saluer les jeunes travailleurs révolutionnaires de 1956 en Hongrie et en Pologne.

La commission qui fut créée à la

A première vue, le Forum connut un déroulement asez démocratique. Malgré l'hostilité à certains rapports, il n'y eut aucune interruption, aucun cri désapprobateur. Ces rapports, traduits et publiés en cinq langues, étaient mis à la disposition des délégués. Les commentaires et informations de la presse écrite ne léformaient pas les interventions. Mais bien entendu, on ne peut parler de discussions réelles puisque, dans les deux commissions importantes encore, il y avait plus de cent participants. Après les interventions-fleuves du début des séances, les présidents minutèrent très strictement le temps de parole.

Ceci n'empêche que certaines interventions, tant en séance plénière qu'en commission, eurent une portée très profonde. A la fin des travaux du Forum, les participants discutaient encore sous la pression des rapports italien, algérien et belge. Mais, plus qu'en séance suite de ces rapports était également très fréquentée. De nombreux rapports, interventions, communications y furent présentés. Les questions traitées avaient trait à la lutte pour l'indépendance, a la lutte contre l'infiltration économique de l'impérialisme, à la reconstruction nationale et à la coopération entre jeunes « métropolitains » et « coloniaux », mais il n'y eut pas, en commission de véritables débats. Les interventions tendaient à dépeindre la situation de certains pays (Angola, Panama, Laos...) ou encore à expliquer l'importance du rôle de la jeunesse dans le relèvement national après l'indépendance nationale (Corée, Cuba...). Il n'y eût en fait qu'une réponse au rapport JGS, en commission. Elle fut faite par la JCF, affirmant la « position claire » de son parti, approuvant la ligne Thorez et reprenant a leur compte... les manifestations des soldats de septembre 1955 et de juin 1956.

En fait, le rapport de la JGS a été essentiellement attaqué dans les autres rapports aux assemblées plénières, non réfuté, plutôt par des affirmations comme celle du délégué chinois, « qu'il ne résisterait à aucune réfutation, que par conséquent cela ne valait pas la peine de le réfuter ». Attaqué aussi à la commission « Coexistence pacifique », mais défendu par des délégués d'Uruguay, du Chili notamment, il ne le fut plus ailleurs, les Commissions n'étant en dernière analyse que des sessions sans importance réelle. plénière ou en commission, les discussions véritables eurent lieu au présidium et dans les couloirs.

Occasion unique pour certaines délégations de contacts internationaux, le Forum devint bien souvent un lieu de rencontres « bi'atérales ». Ce fait est très important.

Les organisations africaines apparurent comme les organisations de jeunesse les plus avancées politiquement, parmi les organisations des pays coloniaux ou nouvellement indépendants. Il faut citer avant tout des organisations comme UGEMA et le FEANE, mais il en est encore d'autres.

La présence au Forum de jeunes Africains, francophones, étudiant à l'Université Patrice Lumumba à Moscou fut également très positive. Un certain nombre de ces étudiants semble en effet très proche du marxisme révolutionnaire, leurs positions sur la révolution co-

QUELQUES CONCLUSIONS

QUELQUES CONCLUSIONS loniale surtout. Analysant de façon approfondie le rôle des bourgeoisies nationales, le rôle du mouvement ouvrier métropolitain, le rôle des partis révolutionnaires en Afrique, ils expriment des thèses très différentes de celles des organisations staliniennes. Constituant, semble-t-il un véritable foyer révolutionnaire en plein cœur de Moscou, les autorités soviétiques ne se contentent pas de les isoler de la population estudiantine soviétique — par le fonctionnement tout à fait indépendant de l'Université Lumumba; elles essayent encore de les isoler entre eux. Elles ont jusqu'à présent refusé l'autorisation aux étudiants africains de créer une fédération des étudiants africains à Moscou ; ne leur permettant que des fédérations « nationales », c'est-à-dire des groupes de moins de dix étudiants par pays...

Le caractère révolutionnaire de la présence de ces Africains à Moscou est confirmé par plusieurs faits : hostilité marquée des Komsomols à leur égard, surveillances policières de certains d'entre eux au moins, parfois même expulsion (ou départ avant expulsion) de différentes vil'es universitaires des Etats ouvriers. Le fait le plus spectaculaire est celui de la manifestation devant l'ambassade belge à Moscou, après l'assassinat de Patrice Lumumba. Les étudiants africains durent arracher de haute lutte l'autorisation de manifester. Cette manifestation fut leur œuvre, malgré l'opposition des autorités soviétiques.

Un autre phénomène important est apparu dans ce Forum ; c'est le regroupement - politique au moins — d'un certain nombre d'organisations socia'listes, centristes de gauche en général.

Certaines de ces organisations appartiennent à l'Internationale des jeunesses social-démocrates, d'autres font partie de la FMJD. Mais ces organisations présentes au Forum ont, en pratique, défendu une même ligne politique, avec quelques divergences entre elles toutefois. Le bruit courait au Forum que le « groupe socialiste » ferait, en fin de travaux, une déclaration commune, ce qui n'a pas été fait. Peut-on d'ailleurs parler de « groupe socialiste » ? Il ne semble pas douteux qu'une partie au moins de ces organisations ait fonctionné comme tendance au sein du Forum, mais il est peu vraisemblable qu'elles avaient préalablement coordonné leur action.

Ce groupe compte une quinzaine d'organisations, parmi lesquelles seules le MGSI, la JGS et le Chaisedo ont une base de masse réelle. Politiquement confus, il comprenait des organisations proche du marxisme révolutionnaire aussi bien que des organisations petittes bourgeoises. Il a cependant une certaine importance, augmenté par les liens d'une partie de ces organisations (MGSI surtout) avec les organisations de Jeunesse Communiste, et plus spécialement les J.C. d'Italie et de Pologne; et d'autre part, d'une autre partie (JGS surtout) avec des organisations de gauche socialiste non représentées à

Ice Forum (étudiants anglais, allemands, hollandais).

Pendant toute la durée du Forum, l'attitude de trois organisations a été totalement différente de ce que l'on pouvait attendre au départ. Les Komsomols ont été de parfaits opportunistes, proposant sans cesse des compromis afin de ne pas nuire à « l'esprit du Forum ». Ce faisant, ils heurtèrent souvent des dé'égués africains. Ceci fut surtout sensible au presidium qui par exemple, discuta pendant plus de 6 heures si l'on pourait envoyer un télégramme do protestation à de Gaulle à propos de Bizerte ! ! ! Cette tactique de compromis irrita spécialement Algériens, Tunisiens et Guinéens, s'étonnant que les règles de procédure soient plus chères aux délégués communistes que l'anticolonialisme. Mais généralement aussi, les Komsomols restaient dans l'ombre, la délégation po'onaise prenant la tête du groupe communiste.

La délégation chinoise a été, elle, encore bien plus effacée. En assemblée plénière, elle présenta un rapport sur les droits et les devoirs de la jeunesse dans la société. Ce rapport fut avant tout une apologie de l'Union soviétique, de la Chine, mais en termes vagues, généraux. Même sur la partie « chinoise » du rapport, il n'y eût rien de concret : pas un mot, par exemple, de l'expérience des Communes...

Quant aux Jeunesses Populaires de Yougoslavie, el'es furent — si c'est possible - encore plus effacées alors qu'elles auraient pu s'imposer comme leader de la gauche du Forum. A ce rôle plus dur, e'les préférèrent la facilité de l'ombre, laissant à d'autres organisations la vedette de la scène.

En dernière analyse, ce forum aura été une expérience très intéressante. Pour la première fois depuis longtemps des débats publics auront eu lieu à Moscou. Pour la première fois, des thèses contradictoires se sont affrontées devant des jeunes qui jusqu'alors ne soupconnaient même pas ces divergences. Pour la première fois aussi depuis longtemps, des thèses proches du marxisme révolutionnaire ont été avancées devant des organisations s'en rapprochant elles-mêmes. Si, en définitive, le peu de contacts réels des délégués avec la population et les étudiants de Moscou n'a pas permis des discussions avec eux par le truchement d'organisations centristes des thèses marxistes révolutionnaires ont fait un pas en avant dans le mouvement mondial de la jeunesse. Il reste encore énormément de confusion, même chez les meilleures de ces organisations, y compris sur les problèmes fondamentaux. Mais en même temps la perspective d'autres rencontres internationales, de ce genre ou non, permet d'espérer chez eux une progressive clarification. 8 octobre 1961.

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